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Sur une phrase terrible de Jean Jaurès (et la guerre qu’on ne déclare pas)

dimanche 31 juillet 2016, par Philippe-Joseph Salazar

Lettre aux rentiers du pouvoir à l’occasion du 102e anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès

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Voilà cent deux ans aujourd’hui, le 31 juillet 1914, Jean Jaurès était assassiné. Il déclarait la paix contre ceux qui voulaient déclarer la guerre.
À rebours de la frénésie qui avait saisi toute la classe politique, de la droite à la gauche, et commençait à emporter le peuple, y compris le peuple ouvrier pourtant jusque là méfiant envers la guerre et l’armée, y compris le jeunesse aussi que Jaurès, au cours de cette même année, avait mise en garde contre l’emportement de « l’instinct », dans une suite remarquable de discours contre la guerre qui sont un des plus hauts moments de l’éloquence politique française, Jaurès donc, dans son ultime discours, prononcé à Bruxelles, le 29 juillet, eut une formule terrible, un argument clair et distinct, qui va me servir de clef rhétorique pour analyser où nous en sommes du « c’est la guerre » dont tout le monde se gargarise.

La voici, cette formule, et voici l’argument :

« Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise ? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement ».

Il suffit changer deux ou trois mots, et voici la formule, et voici l’argument, adaptés à la situation actuelle (et j’endosse la responsabilité du « je ») :

« Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe moyenne et la classe politique ? C’est que la classe moyenne hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les politiques, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement ».

La France est une immense classe moyenne, si immense qu’on use du pluriel afin de préserver, tout de même, les différences qui font les délices de l’égalité – un prof de fac n’est pas exactement un prof du primaire, et une caissière qui travaille cinquante heures en zone dite touristique n’est pas une intermittente du spectacle qui théâtralise en Avignon. Mais, se superposant à cette immense classe moyenne, existe une classe politique qui se comporte, de facto, comme ce que Jaurès appelait la classe bourgeoise à savoir que, telle la bourgeoisie d’alors qui se définissait par la rente (et non pas le salaire), nos politiques sont des rentiers – mais des rentiers du pouvoir.

Définition d’une rente politique

Or qu’est-ce qu’une rente sinon l’art de calculer et de minimiser les risques attachés à la rente ? Nos politiques agissent de même : ils calculent constamment le risque de cette extraordinaire rente de pouvoir qu’ils ont acquise soit gratuitement par une éducation supérieure à aucune autre en Europe dans les cinq grandes écoles de la République, soit par le passage privilégié de la fonction publique aux fonctions électives et aux diverses nominations régaliennes, soit par l’héritage familial. Le plus souvent les trois modes d’accès à la rente politique se superposent, se renforcent, s’optimisent. Je ne citerai aucun nom.

Les rentiers du pouvoir ont appris ainsi à quasiment éliminer le risque. Ils retombent toujours sur leurs pieds. Ce sont des artistes et des experts qui, génération après génération, s’assurent que la classe rentière de la politique se survit à elle-même. Elle se déclare « normale », oui, car c’est elle qui fixe les normes du statu quo. Je suis normal = je suis dans la norme, la norme de l’accaparement du pouvoir.

Les rentiers du pouvoir ont appris ainsi à quasiment éliminer le risque. Ils retombent toujours sur leurs pieds. Ce sont des artistes et des experts qui, génération après génération, s’assurent que la classe rentière de la politique se survit à elle-même

Par contre la classe moyenne, c’est-à-dire les citoyens qui sont au milieu du terrain, à qui on demande à chaque élection de jouer leur rôle – « allez, jouez la partie, les bleus layette contre les roses bonbon, les verts gazon contre les jaunes citron, tapez dans le ballon électoral, marquez des points, c’est l’euro électoral » –, les citoyens moyens, eux, vivent le risque : salaires, prestations, sécu, coût de la vie, et maintenant le terrorisme islamique. Les milieux de terrain, à Paris, à Nice, à Rouen, en prennent plein la tronche comme dirait une dame de la rente politique, car c’est très chic, n’est-ce pas, chère amie, d’imiter le parler moyen. Le risque est là.

Relisons la phrase inspirée de Jaurès :

« Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe moyenne et la classe politique ? C’est que la classe moyenne hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les politiques, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement  ».

La différence entre les Français moyens – qui se font insulter dans un lieu public, frapper au visage dans un café, égorger dans une église, mitrailler sur une plage, écraser dans la rue, poignarder devant une caserne, tuer dans des opérations militaires, pulvériser dans un avion, brûler vif dans leur voiture – et la classe des rentiers politiques est que les Français moyens, eux, subissent les risques. La colère des Français moyens, ire qui monte face à ce qui ressemble de plus en plus à une insurrection islamique commanditée par le Califat, au moins à une guérilla de partisans guidée par l’idéologie djihadiste, est une colère grandissante contre le refus de la classe politique d’assumer les risques que, eux prennent quotidiennement par le simple fait qu’ils existent, qu’ils sont (encore) en vie.

Un langage nouveau pour les Français

Le risque le plus flagrant que la classe politique ne prend pas est justement, et tout se résume à cela, de ne pas déclarer la guerre. Ou de la déclarer.
Paradoxe ? Je m’explique : écoutez cette belle phrase des rentiers du pouvoir : « C’est la guerre », disent-ils. Ah ! Donc on déclare la guerre. Ah, non. Voyez le tour de passe-passe qui piège le réel : jadis, on disait « la France déclare la guerre », et la guerre, à cet instant, devenait réelle – en philo, c’était, jadis, l’exemple classique d’un verbe « déclaratif », c’est-à-dire d’un verbe qui inclut l’action qui l’énonce. Impossible pour la France en 1914 de déclarer « c’est la guerre » et de ne pas du même geste engager la bataille. Ou alors, on nous déclarait la guerre (comme certains des rentiers politiques l’on dit : « Ils nous ont déclaré la guerre »), et nous assumions, en ordre de bataille. Impossible de se défiler devant le risque.

Eh bien, nos rentiers qui détestent tout risque personnel, y compris le risque structurel de voir leur système de pouvoir disjoncter, ont inventé le déclaratif qui ne déclare rien. « C’est la guerre ». Ah, oui, où ça ? Ah , là ? Encore un massacre parmi les moyens, nous allons faire une déclaration à la presse, serrer des mains, énoncer des platitudes. Que c’est triste.

Le Français moyen n’hésite pas à risquer sa vie en voulant arrêter un terroriste. Mais il redoute la guerre car il sait que de ces grands chambardements il est la première victime (malheur et pauvreté, et repartir à zéro). Le rentier politique veut la guerre, sans même savoir comment la preuve est là, mais il redoute le risque que la guerre, réelle, lui fait courir, à lui-même personnellement et au système dont il est un élément, à savoir perdre sa rente de pouvoir, et il se contente donc de dire « c’est la guerre ». Et d’en appeler donc aux « moyens » pour aller former une garde nationale ou reformer une réserve – et ceux-là y vont, mus par ce mouvement personnel d’acceptation du risque, celui-là même que condamnait avec clarté d’analyse Jaurès. La garde et la réserve sont des pièges qui dispensent les rentiers du pouvoir de prendre de véritable risque. Ce risque se nomme : gouverner.

La disjonction, la mésentente au sens fort du mot, entre la classe des rentiers du pouvoir et les Français s’aggravent à chaque tour de passe-passe.
Le plus grave toutefois est que les Français ne disposent pas encore de lexique et de langage pour contrecarrer la langue perverse de ceux qui ne prennent aucun risque, et les maintiennent dans un risque mortel.

Il nous manque un Jaurès.


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