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Le Maïs : Sylvie Brunel, géographe pasionaria

mardi 23 octobre 2012, par Guillaume Jan

« L’histoire du maïs est celle de la mondialisation ». Dans un essai convaincu, La géographe Sylvie Brunel s’emploie à repousser les préjugés à l’encontre de la monoculture du maïs ou de ses variétés OGM.

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Géographe anti-famine
Sylvie Brunel (1960), professeur à l’université Paris IV-Sorbonne, est une spécialiste de la géographie du développement. De « Greniers vides, greniers pleins » (Economica, 1985) à Nourrir le monde, vaincre la faim (Larousse, 2009), elle a consacré de nombreux ouvrages à la famine. Durant quinze années également, elle s’est consacrée à Médecins sans frontières, puis comme directrice et présidente, à Action contre la faim avant de prendre ses distances avec ce qu’elle estime être des dérives du marketing et du merchandising humanitaire. (Crédit : éditions JC Lattès).

Avec son nouveau livre, Sylvie Brunel prend la posture d’une pasionaria du maïs. La géographe, qui a travaillé pendant plus de quinze ans dans l’humanitaire et s’est intéressée durant toute sa carrière à la faim dans le monde, vient de publier une Géographie amoureuse du maïs (JC Lattès). Un plaidoyer fervent pour cette céréale « miraculeuse », pourtant si mal vue en France. Bien consciente des enjeux et des contraintes relatives à notre alimentation, elle veut réparer « l’injustice faite au maïs » et bouscule beaucoup d’idées reçues. Au final, on découvre un livre regorgeant d’informations sur cette céréale mal aimée, une apologie parfois aveuglée par l’amour qu’elle lui porte. Gageons que cette déclaration publique suscitera des débats autour de cette plante vieille de 5000 ans et que l’industrie biotech de l’agro-industrie pourrait modifier. G.J

LES INFLUENCES : En vous lisant, on dirait que le maïs est la plus belle conquête (agricole) de l’homme. C’est-ce que vous vouliez exprimer ?

Sylvie Brunel : " C’est une plante exceptionnelle par la rapidité de sa croissance, la quantité de matière végétale qu’elle fournit, sa capacité à convertir la lumière… Les Amérindiens vénéraient cette plante qu’ils ont créée : le maïs tel que nous le connaissons n’existe pas à l’état sauvage, puisqu’un épi tombé au sol ne repousse pas. Il faut l’intervention de l’homme pour le cultiver, il ne peut exister sans un travail de sélection rigoureux. Mais, en échange, le maïs est très généreux. Nourrissant bien et rapidement les hommes, il a permis la mise en valeur de nombreux territoires, y compris médiocres. Et le maïs fait l’apologie du métissage : les plus beaux maïs sont ceux qui sont croisés. Une céréale étrangère et bâtarde : c’est peut-être pour ça qu’on s’en méfie autant en France. L’histoire du maïs est celle de la mondialisation.

Quelles propriétés du maïs vous ont fascinée au cours de votre enquête ?

D’abord les rendements. Si la culture du maïs gagne autant de terrain dans le monde, c’est que c’est la céréale qui produit le plus et le plus rapidement : en quatre mois, vous avez une récolte, et vous pouvez obtenir jusqu’à vingt tonnes à l’hectare ! C’est aussi la seule céréale qu’on peut consommer avant maturité – les épis de maïs doux. C’est enfin la plus adaptable : elle a pu gagner la quasi-totalité de l’espace mondial, sauf les milieux très froids. Et le maïs sert absolument à tout. Pour une famille qui souffre de la faim, ses multiples utilisations sont vitales. Pour une civilisation qui cherche des alternatives au pétrole, aussi. Prolificité, adaptabilité, polyvalence… de tous temps, le maïs a été la plante anti-famine !

N’avez-vous pas redouté, au cours de votre enquête, d’être aveuglée par votre sujet de recherche ?

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En écrivant ce livre, j’ai découvert des univers que je n’imaginais même pas, à commencer par ce paysan tellement passionné par son travail – produire des semences de maïs, dont la France est le premier exportateur mondial – qu’il se tatoue un énorme épi sur le bras ! J’ai mis sa photo dans le livre. Je ne me défends pas d’avoir écrit une géographie amoureuse. Des tas de gens publient des livres exclusivement à charge, sans que personne paraisse choqué. Je trouve important de montrer le bon côté des choses : n’oubliez pas que nous allons être deux milliards de plus sur la terre avant quarante ans. Il est important de trouver des solutions. Le maïs en est une, mais les Français ont décidé de ne pas l’aimer, pour des raisons à mon avis injustifiées. J’ai voulu le réhabiliter.

Quelles sont les idées reçues qui vous agacent le plus sur la question du maïs en France ?

Celles que je n’ai pas arrêté d’entendre au cours de mon enquête : le maïs consommerait trop d’eau ; il serait la plante des multinationales, des cochons, et de Monsanto ; il étoufferait les paysages … Le blé et le riz sont jugés nobles, des « céréales de civilisation ». Mais le maïs est considéré comme vulgaire. Pourtant, il apporte de tels services à l’humanité que je trouve ce procès injuste, tout comme les attaques portées contre les agriculteurs français, qui sont à mes yeux les premiers alliés du développement durable dans sa vraie signification : produire des richesses, les mettre au service de tous, préserver l’environnement. J’ai voulu rétablir les faits.

Les miracles sont tout de même rares dans l’Histoire. Quelles sont les limites de cette céréale, qui font que nos agriculteurs auront tout de même intérêt à ne pas se convertir en monoculture de maïs ?

Juste un mot : la monoculture de maïs n’épuise pas les sols. C’est précisément pour ça qu’il est cultivé en continu depuis très longtemps dans la Corn belt américaine. Maintenant, dépendre d’une seule récolte vous rend vulnérable – on l’a bien vu cet été avec la sécheresse aux USA. La sécurité réside dans la diversité des plantes cultivées et des pratiques culturales. Mais les céréales restent et resteront la base nourricière de l’humanité. Et produire plus sur moins de terres avec les méthodes les plus efficientes et les plus respectueuses de l’environnement possible est devenu un impératif mondial.

Le maïs permettra t-il d’assurer l’alimentation de l’humanité au cours du fol accroissement démographique de ce XXIème siècle ? A quelles conditions ?

A condition de continuer à mener le travail de sélection variétale qui a caractérisé les progrès de l’agriculture depuis le néolithique. Nous étions seulement un milliard sur la terre en 1800 et l’espérance de vie n’atteignait pas 40 ans. Pour passer à 7 milliards en deux siècles et vivre en moyenne 70 ans, il a fallu révolutionner nos pratiques agricoles. La population africaine va doubler d’ici 2050, elle s’est emparée du maïs comme d’une plante miracle. Il faut aider ses paysans à se moderniser, soutenir partout l’agriculture. Une nourriture abondante et de bonne qualité pour tous est un bien stratégique, la condition de la paix sociale, surtout en ces temps de changement climatique.

" Pour nourrir le monde, toutes les formes d’agriculture sont nécessaires. Le bio apporte des solutions, les OGM aussi, aucun n’est la panacée. Car il ne suffit pas que la nourriture existe, il faut que même les pauvres puissent y avoir accès."

Comment avez-vous réagi à l’étude publiée par Gilles-Eric Séralini sur les effets toxiques du maïs transgénique sur des rats de laboratoire ?

Je ne suis pas toxicologue, mais cette étude me surprend, à la fois par la façon dont elle a été menée, et celle dont elle a été révélée. Depuis 1996, les plantes transgéniques n’ont cessé de progresser, au point d’occuper le dixième de la superficie cultivée mondiale. Et des pays comme la Chine, l’Inde, sans même parler de l’Amérique du nord qui y fait largement recours, mènent des recherches très approfondies sur elles, y voyant un moyen de produire plus sur moins de surface, en utilisant moins de ces pesticides si décriés par ailleurs. Les animaux domestiques en France sont depuis longtemps nourris par des aliments importés fabriqués à partir du maïs et du soja génétiquement modifiés, sans dommage apparent. Et la transgénèse est déjà très largement utilisée dans l’industrie – enzymes, bactéries, levures – pour des tas d’aliments de consommation courante, chocolats, pain, fromages par exemple, parce qu’elle permet d’agir rapidement et de façon précise. Et on nous aurait caché une telle toxicité ? J’observe que la France est très isolée dans son refus absolu des OGM. Nous abordons la question de façon très passionnelle, ce qui me paraît incompatible avec une démarche scientifique. Même si un tiers du maïs dans le monde est génétiquement modifié, aucun n’est cultivé en France. Nos concitoyens voudraient une agriculture sans OGM ni désherbant, mais ils ont oublié à quel point la France était dépendante de ses importations alimentaires après la Seconde guerre mondiale.

Vous évoquez courageusement les limites de l’agriculture biologique, allant à l’encontre de l’intérêt croissant que suscite ce mode de production. N’a-t-on pas tout de même raison de se méfier des OGM ?

Pour nourrir le monde, toutes les formes d’agriculture sont nécessaires. Le bio apporte des solutions, les OGM aussi, aucun n’est la panacée. Car il ne suffit pas que la nourriture existe, il faut que même les pauvres puissent y avoir accès. Elle doit donc être produite en quantité, ne pas coûter cher et être disponible en toute saison, y compris en ville. Ça veut dire de l’agronomie, une bonne gestion de l’eau, des filières de collecte, de transformation et de distribution efficaces, un soutien sans faille aux paysans du monde et à leur travail. L’agriculture moderne a plus que jamais de beaux jours devant elle. Si nos concitoyens veulent payer cher une nourriture produite en petite quantité, libre à eux, mais qu’ils n’oublient pas le reste du monde : les Africains réclament ce qu’on appelle au Bénin des « cides » (pesticides, herbicides…) pour lutter contre les innombrables ravageurs ! Quand vous récoltez une tonne de céréale à l’hectare seulement, nourrissant à peine votre famille, vous voyez les choses différemment. "


Repères :

Géographie amoureuse du maïs, de Sylvie Brunel, éditions JC Lattès (Paris), 250 pages, 18 €. Publié le 26 septembre 2012.


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