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Tbilissi-plage

vendredi 18 novembre 2011, par Vanessa Postec

Quelques nouvelles de Géorgiens, Ukrainiens et Russes dans l’American Dream

Si vous cherchez un coin un peu désert pour les vacances, on peut vous conseiller sans grand risque d’erreur le Larzac, même si la destination –comme le macramé, les pulls en laine qui grattent et le fromage de chèvre « hand made »- est un peu passée de mode, ou bien alors, en définitive, la plus exotique Tbilissi. A en croire Sana Krasikov, il n’y a par là-bas, dans ce bout du monde coincé entre Europe et Asie, quasiment plus personne, les derniers habitants se préparant à rejoindre l’Amérique.

Précisons d’emblée que la jeune femme n’est ni démographe ni statisticienne, mais écrivain. Trentenaire d’originaire ukrainienne, Sana Krasikov a vécu en Géorgie avant d’émigrer aux Etats-Unis avec ses parents à l’âge de huit ans, et de cultiver ce que l’on nommera, là encore sans grand risque d’erreur, un talent certain pour l’écriture. La traduction française de One more year, son premier recueil de nouvelles consacrées à l’immigration et à l’exil -dont certaines ont été publiées dans des magazines assez prestigieux pour faire office de références, tels que The New Yorker et The Atlantic Monthly- étant désormais disponible dans toutes les bonnes librairies, il serait idiot de la louper.

Là-bas, ils étaient médecins ou infirmières et, pour survivre au pays de l’oncle Sam, se voient contraints à poser de la moquette et à pratiquer des touchers rectaux dans la plus parfaite illégalité

Parce que l’on y apprend plus sur l’humaine condition que dans la rediffusion en boucle des actualités télévisées ; parce que l’on y découvre que l’American Dream, en dépit de tous les pronostics, est toujours aussi vivace ; et parce que l’on retrouve, au fil des historiettes peuplées de rêves avortés, de petits accidents et de vrais drames, une tendre compassion et une forme d’humour désabusé absolument irrésistible.
Les personnages de ces nouvelles (puisque des héros ils n’en sont pas vraiment) ont fait pour la plupart le grand voyage d’Est en Ouest, comme si la Guerre Froide, après l’explosion de l’URSS n’était plus qu’un souvenir aussi obsolète que le communisme. Ils sont Géorgiens, Ukrainiens ou Russes, ils sont partis dans l’espoir de trouver une vie meilleure, avec dans la tête et dans le cœur, des fantasmes à la Desperate Housewives.

Là-bas, ils étaient médecins ou infirmières et, pour survivre au pays de l’oncle Sam, se voient contraints à poser de la moquette et à pratiquer des touchers rectaux dans la plus parfaite illégalité ; elles ont laissé famille et enfants derrière elles et se retrouvent dames de compagnie ou nounous, avec la désillusion stoïque de qui a tenté de gravir l’échelle mais a raté un barreau.
Certains ont « réussi », aussi, parce que la vie est autre chose qu’une succession de clichés, mais ils ne sont pas parvenus à dynamiter le pont qui les relie au « pays ». Tous sont un peu ici, un peu là-bas, et évoluent sur le terrain meuble de l’exil, confrontant expériences et références. Ainsi Ania qui épousa Ryan, pour la pire des meilleures raisons et qui, après coup, « (…) s’efforçait de ne pas lui en vouloir ; il essayait sans aucun doute de lui montrer qu’il « pensait à l’avenir  ». Mais un avenir avec Ryan, ce serait comme rester en Russie. « Des types dans son genre, on en trouvait à tous les coins de rue de Dolsk, qui juraient qu’à partir de lundi, ils allaient mener une vie irréprochable. » De vies irréprochables, il n’est pas question ici, seulement de nouvelles du même métal. Et c’est très bien ainsi : ça donne presque envie d’aller rencontrer les derniers habitants de Tbilissi…


Repères :

L’an prochain à Tbilissi de Sana Krasikov, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Esther Ménévis, Albin Michel, Paris, 288 p., 22€.

www.terresdamerique.fr


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