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Thank you think tanks

mardi 9 novembre 2010, par Thierry Germain

23 think tanks de toute obédience organisaient samedi 6 novembre à Paris, leur premier forum en commun qui a attiré près de 800 personnes. Mais y avait-il la queue d’une idée ? Le témoignage d’un collaborateur de nonfiction.fr

Selon une bien méchante légende, au moment d’être passé par les armes, Pancho Villa se serait trouvé dépourvu de la moindre petite sentence à offrir en pâture à l’Histoire. Au désespoir, il se serait alors écrié : "Dites que j’ai dit quelque chose !". Sur ce 1er forum des think tanks, qui réunissait à Paris Sorbonne-Centre universitaires Malesherbes, 23 formations aussi disparates que L’association pour la Fondation de l’écologie politique et L’Institut de l’entreprise, sans oublier le CRREA de Jean-François Kahn, il a bien failli m’arriver pareille mésaventure.

Non qu’il faille déplorer l’échec d’une manifestation par ailleurs fort bienvenue : victime au contraire de son succès (800 personnes sur la journée), elle connut même l’un de ces petits bugs d’organisation qui comme chacun sait sont le symptôme presque inévitable des initiatives jeunes et dépourvues d’arrière-pensées. Cette affluence était bien le signe d’une curiosité profonde pour des think tank séparément encore mal connus, et qui pour la première fois avaient pris le parti de s’afficher en bande.
Pour quoi faire ? Au programme des réjouissances, dès 9h30, quatre tables rondes : « Quelles modèles de développement pour quelles finalités ?  » ; « Quels moteurs pour la croissance ? » ; « Comment rendre l’Europe plus forte et plus conviviale ? » et « Les nouvelles citoyennetés en France et en Europe, un enjeu pour la démocratie  ». Lorsque je vis mes deux voisines prendre consciencieusement des notes sur des copies perforées, un coude négligemment posé sur le dernier numéro du Wall Street Journal, puis quand elles mirent une frénésie certaine à approuver les propos certes très appuyés de l’un des intervenants, j’en conclus cependant que la question méritait d’être posée du sens exact de ce rassemblement inédit.

On sait que les meilleures innovations ne rencontrent pas immédiatement leur évidence. Forain en fit naguère la douloureuse expérience lorsque voulant impressionner Degas avec l’un des premiers téléphones de Paris, il s’entendit ainsi interpeller par le vieux peintre : "Alors, c’est ça votre invention, on vous sonne et vous y allez ?".
Personne ici ne nous avait sonné, mais la diversité des regards n’en était pas moins réelle. J’en fus assuré lorsqu’une hégélienne philosophe avoua un peu plus tard n’être venue là que « pour faire le choix du think tank qui lui paraîtrait le plus séduisant  ». Pourtant, quelque chose semblait parcourir cette assistance, quelque chose de palpable : la volonté diffuse de trouver du neuf, l’envie de savoir si, en frottant l’un contre l’autre ces drôles de silex que sont les think tanks, l’on pourrait en faire jaillir des étincelles.

Des silex sans frottements d’idées

Pour cela, encore fallait-il que frottement il y eut, et que trois obstacles récurrents soient dépassés : l’opposition factice entre programme et projet, la raideur des clivages et postures, la dictature de l’actualité.
Le réflexe est constant d’opposer les éléments de programme à l’alchimie particulière qui, absente encore, ferait de cette avalanche de propositions un projet à part entière. Réfutant l’adage d’Alphonse Karr selon lequel « l’âge où l’on partage tout est généralement celui où l’on n’a rien  », les 23 think tanks étaient venus les poches pleines, attestant ainsi que pas plus aujourd’hui qu’hier les idées ne manquent.
L’enjeu premier reste donc bien de trouver une valeur ajoutée globale et opérationnelle à toutes ces propositions. Qui, quel creuset, quelle fonderie politique et citoyenne a aujourd’hui la responsabilité et le pouvoir de réaliser un tel alliage ? Et quel est le rôle des think tanks, isolément ou ensemble, dans l’émergence d’un véritable projet de société et, s’il en faut un, d’un nouveau modèle de civilisation ?

D’autant qu’aboutir à une réelle confrontation d’idées nécessite à minima de s’exonérer autant que possible des exercices imposés et autres postures de circonstance. Si ce forum se voulait évidement le lieu d’une telle ambition, il pouvait difficilement remplir une telle promesse du premier coup. Trop prégnant fut le réflexe d’énoncer à la tribune son programme en tant de points et presque autant de propositions, et de faire ainsi preuve sinon d’une réelle volonté d’innovation du moins d’un sens certain de la publicité.
Laissant échapper une critique sur le FMI mais ne manquant pas de préciser immédiatement « le FMI d’avant DSK, évidemment  », l’un des orateurs redisait inconsciemment que l’actualité, avant d’être une possible dictature, reste le cadre naturel de l’activité des think tanks, aussi en recul qu’elle puisse s’exercer. Nul n’ignore le contexte dans lequel se tenait ce forum, et le poids des échéances politiques. Un autre orateur appelait pourtant à s’exonérer « du culte de la vitesse et de l’instant, et à redonner non du temps au temps mais du sens au temps  ».

Car le véritable enjeu d’un tel rassemblement est bien celui du sens. « Le monde, c’est nous  » devait rappeler l’un des participants. Et ce monde, qui mieux que les think tanks peut le triturer jusqu’à lui faire prendre de nouvelles formes ? Là réside leur responsabilité particulière, et ce forum était un premier pas, hésitant encore, dans la bonne direction.
Ils doivent pour cela dépasser l’expertise, aussi utile soit-elle, pour affronter dans l’échange des problématiques transversales. Ainsi de l’organisation démocratique et citoyenne des choix collectifs fondamentaux : comment moduler les composantes de la croissance, favoriser l’émergence d’une nouvelle forme de maîtrise des conflits ou recréer notre capacité à bâtir à partir des clivages ? L’enjeu n’est pas tant d’être des boîtes à idée que de mettre les idées en boîte, c’est-à-dire savoir les moquer pour complètement les repenser.

Ils doivent aussi répondre à la question centrale de leur position dans le jeu démocratique et idéologique, et s’interroger sur le destin des idées ainsi produites. « D’où parlez-vous, qui vous finance, qui vous inspire ? » osa, non sans provocation, l’un des membres de l’assistance. La promptitude à répondre des responsables présents à la tribune dit bien la sensibilité de l’interpellation.

A la recherche de l’intérêt général

Rentrant de ce forum, j’ai dû traverser sous les voûtes du métro Barbès le marché parallèle qui s’y tient chaque samedi. Aux côtés de sa mère, une fillette bradait au plus offrant de simples produits de toilette. Son sourire, la joie enfantine qu’elle mettait dans ce troc, ne dissimulaient ni sa précarité, ni la tristesse profonde de la situation, ni le malaise que l’on ressent à voir des êtres humains devoir échanger leur dignité contre un peu de monnaie.
J’ai alors repensé à une phrase prononcée par l’un des participants du forum, devant l’impressionnant succès d’affluence de l’initiative : « On voit bien que le moteur de la politique, ce sont les idées  ». Oui, et son sujet, ce sont les Hommes.
"On reconnaît un discours de Jaurès à ce que tous les verbes y sont au futur" croyait moquer Clemenceau. Face aux urgences qui nous assaillent, devant la copie, vierge encore pour l’essentiel, d’un véritable changement de paradigme, au regard aussi de notre difficulté à dépasser les clivages, combattre les postures et mesurer les vraies finalités, ce forum, avec ses approximations et ses clairs obscurs, était une heureuse initiative. Elle gagnerait bien sûr à se poursuivre en dépassant l’objectif, louable en soi, d’un simple échange de vues.
Il ne s’agit pas de bâtir un projet commun, moins encore un programme. Nul n’ignore les clivages politiques (Fipol Vs Fondation Jean-Jaurès Vs l’IFRAP Vs Terra Nova Vs l’Institut Montaigne …), les enjeux de pouvoir, les pesanteurs organisationnelles ou les problématiques liées à la place occupées par les think tanks dans le jeu démocratique.

L’enjeu du Forum était cependant qu’une réelle confrontation d’idées permette de progresser sur quelques sujets clés, que se crée une sorte d’intérêt général autour du questionnement de nos sociétés, et que cette interrogation partagée soit porteuse d’innovations et d’espoirs.
Même si cela doit être dans le respect des convictions de chacun,
le mélange des idées ne doit pas nous amener à écrire l’avenir à l’encre sympathique.


Repères :

Think tanks présents au 1er Forum :
Association pour la Fondation de l’écologie politique, Club Jade, CRREA, En temps réel, Europanova, Farm, Fondation pour l’innovation politique, Fondation Jean-Jaurès, Fondation Res Publica, Fondation Robert Schumann, Institut de l’entreprise, Institut Montaigne, Institut Thomas More, Le cercle des économistes, L’IFRAP, Notre Europe, Terra Nova.

Sur notre site :


le 17 novembre 2010 : Thank you think tanks

Excellent. Un jeu de mots : "sink tank", bref : une fosse septique.


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    Par luc nemethle 17 novembre 2010 : agitation mollets cul l’air

    tout cela rappelle assez irrésistiblement le passage des "Mémoires" où Victor-Serge rappelle comment étant jeune il rompit, non, avec le socialisme, mais "avec tout ce qui grouillait d’intérêts nullement socialistes autour du mouvement ouvrier"...

    Répondre a ce message
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