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Thanksgiving et Inch Allah

jeudi 27 novembre 2014, par Philippe-Joseph Salazar

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En cette veille d’Action de grâce, le “Thanksgiving” américain, alors que peu à peu les villes se vident et que les familles se rassemblent pour rendre grâce à Dieu d’être américain, en une sorte de transhumance humaine et spirituelle que même Noël ne possède pas, en traversant, pour deux jours, des milliers de kilomètres, par bus, train, avion, les Américains reconstituent en quelque sorte le territoire patrimonial, et affirment leur appartenance à un territoire idéal. Lequel ? Celui des premiers immigrés qui rendirent grâce au Seigneur d’avoir fui, sains et saufs, les massacres religieux causés par l’adulation terrible du même Dieu en Europe d’alors. Des terroristes certains et des terrorisés la plupart venaient trouver refuge au Nouveau Monde qui, du coup, dans leur langage de Protestants devenait “la cité sur la colline”, bref la Jérusalem réelle. Etc. Etc ? C’est à dire littéralement : “et caetera”, bref : et tout le reste. Ce reste quel est-il ? Simplement l’invention politique d’une notion puissante qui était jusque là inconnue en Europe : le leadership. Tout le reste.

Leadership ? Terme neuf ? Certes. L’Europe a d’abord connu l”’imperium” romain, construction légale et militaire affirmant la “pax romana” comme une construction politique visant à la stabilité, mais les Romains ne connurent pas le leadership. Leur notion de la politique était architecturale et légale , comme les arches des aqueducs : faire couler la paix aussi loin que possible, irriguer, cultiver, en arcboutant cette progression civilisatrice sur la citoyenneté, chaque peuple assimilé devant une arche du réseau. Et puis l’Europe a connu l’idée du saint empire universel, inventée par les Francs d’Allemagne, reprise par les Espagnols, une idée fantastique qui ne relevait pas de la paix mais de la domination au nom d’une croyance : l’empire ici bas était un pis aller en attendant le royaume céleste, et ce fut la raison pour laquelle Charles Quint, à son apogée, voyant l’échec de cette vision, se retira dans un monastère. La France, quand elle fut la puissance supérieure, ne voulut jamais prendre le leadership de quoi que ce soit, sauf d’elle-même. De Philippe se proclamant Auguste, c’est à dire souverain en “doulce France”, sujet ni du saint empereur ni du pape, jusqu’à la formation d’une chose alors inouïe en Europe : un Etat coïncidant exactement avec une Nation. La Révolution et la parenthèse napoléonienne furent en cela assez peu françaises : la première, je vais en parler, s’inspira des Etats-Unis et la seconde, sous ses oripeaux pompeux, du saint empire. La France paya le prix fort : soixante-dix ans de retard économique, deux invasions et l’aventure coloniale.

Les révolutionnaires américains parlaient couramment de “l’Empire” pour qualifier le pays en gestation de leadership universel.

De fait la Révolution voulut “conduire les peuples” à la liberté. Idée alors à la mode importée des Etats Unis révolutionnaires. Idée de leadership. Idée venue directement de ces premiers immigrés arrivés sur le rivage du nouveau monde : nous allons conduire ce continent vers un idéal politique. Tout le continent. Et plus. On l’ignore mais les révolutionnaires américains parlaient couramment de “l’Empire” pour qualifier le pays en gestation de leadership universel. Le “etc”. Là est la source de l’expansion continue vers l’Ouest : les leaders des chariots, les leaders des éclaireurs, les leaders du rail, les leaders des poteaux électriques et de télégraphie, et bien sûr, à la source idéologique la fameuse déclaration d’indépendance qui affirme que tous les hommes sont créés égaux et que l’Amérique est le modèle à suivre. (N’insistons pas sur la notion de “création” : nous ne sommes ni créés ni égaux aurait répondu Voltaire).

Or la question du leadership est ce qui préoccupe tout le monde aux Etats Unis ce temps-ci. De l’ancien secrétaire à la défense Panetta qui affirme dans un livre que M. Obama, son ex-patron, n’est pas capable de leadership, à son successeur qui vient de rendre sa démission en écrivant une lettre que même le “Wall Street Journal” n’ose pas citer in extenso tant elle est une condamnation sans précédent du “manque de leadership” des Etats-Unis actuels, à l’éloge de M. Snowden comme un “citoyen” qui prend le leadership (aux yeux de ses admirateurs), les conversations politiques dans les clubs à Washington, à Chicago, à New York tournent autour du leadership. Il existe même un think tank spécialisé dans l’US Global Leadership. Le chef de l’OTAN, le général d’aviation américain Breedlove (“Failamour”, cela ne s’invente pas), a de longtemps affirmé que la différence entre la Russie et l’OTAN (bref les Etats Unis et ses porte-chapeaux) est que M. Poutine a les moyens et la volonté, tandis que si l’OTAN peut se donner les moyens, quant à la volonté …. Pas de leadership. En matière de leadership la califat inflige chaque jour à l’opinion américaine (les 10% qui lisent les journaux) une leçon de leadership s’il en est une - au point que le Leader (ironie) de la Chambre des Représentants vient de demander une déclaration de guerre en bonne et due forme : face au leadership califat, une réplique équivalente. En vain. Mais à la suite d’un bref échange avec l’ancien patron des opérations de la CIA il est certain que faire une guerre non déclarée est une extension naturelle du leadership présidentiel. Etc.

On en vient lentement à un type d’interaction de nature monarchique

Le problème avec le leadership est double. D’une part, si on en fait un article de foi national, comme c’est le cas aux Etats Unis (de la politique à la gestion en passant par l’université), dès que le leader défaille, la machine s’enraye et les émotions (de défaite, de trahison, d’incapacité, de faiblesse, de honte, de ressentiment) prennent le dessus. La politique devient un psychodrame. C’est la situation actuelle du côté du Potomac. D’autre part, si on pense que le leadership est la seule forme universelle du politique, les relations internationales deviennent alors un jeu étroit de leaders qui se parlent ou ne se parlent pas, qui s’influencent ou non. C’est là la source de cette très grande naïveté de M. Obama qui, à chaque crise, réplique : je ferai un discours dans deux jours. Un ancien auteur américain appelait ça une” logocratie”, la croyance qu’un discours doit faire de l’effet et démontrer du leadership. Parfois oui, parfois non. Souvent non. Dans les relations internationales, qui sont brutales, on en vient lentement à un type d’interaction de nature monarchique selon lequel au lieu d’arranger comme jadis des mariages princiers pour éviter des guerres (c’était cela la sagesse patrimoniale de l’Ancien Régime : un mariage évite une invasion), on arrange des coups entre soi, on se prend en photo de groupe, on fait un discours. On parade. Mais on ne pare à rien. A preuve : le dédain féodal des leaders pour les avis populaires. Une sorte de supériorité, souvent habillée en fausse humilité (de langage chez un Sarkozy, de posture chez un Obama), qui révèle à quel point la poison du leadership est à l’oeuvre.

Le paradoxe cruel qui est l’urticaire des leaders de ce monde est celui posé par M. Poutine. Voilà un leader ! Même les Américains sont forcés de l’admettre. Diable ! un leader ! La télévision russe RT ne se prive pas pour abonder dans ce sens : elle a compris où le bât blesse. Et mieux encore : le leadership du califat, qui est effarant, lui, en discours et en actes.

Le leadership universel est un piège

Il est temps de sortir de ce langage normé du leadership, un code de parole qui nous enferme dans le faux litige du leadership et du non-leadership au niveau international. La politique entre nations et Etats, c’est à dire la condition humaine en société globale, n’a pas besoin de cette obsession made in America du leadership. Ce dont la politique internationale a besoin, une fois qu’on a compris que la politique est simplement vivre sous le soleil de Satan, “faire avec”, est non pas de leadership mais de tractations continues qui satisfont chacun, momentanément, y compris dans l’usage de la force, légitime, légitimante et légitimée. Faire enfin ce que nos meilleurs rois, et nos meilleurs républicains tels Robespierre ou Clemenceau qui se contrefichaient d’étendre à l’univers un leadership à la française, avaient compris : il faut rester maître chez soi, comme on le serait de l’univers si on voulait l’univers (c’est le sens profond du célèbre “Je suis maître de moi comme de l’univers”), car justement on ne veut pas de cette extension abusive qui est le ressort pervers du leadership. Le leadership universel est un piège. C’est une fiction idéologique de pouvoir totalisant qu’ont paradoxalement en partage ces deux puissances obsédées par lui que sont les Etats Unis et l’Etat islamique, pour lequel les uns comme les autres effectivement “rendent grâce à Dieu” : les uns par “thanksgiving” et et les autres par “inch allah”.


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