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Touchez vraiment l’info du doigt

lundi 4 mai 2009, par Eric Le Braz

Pour survivre, la presse doit changer de contenant et pas seulement de contenu !
Illustrations : Blancafort pour L’IJ.

Résumons les épisodes précédents : à quelques exceptions près paraissant le mercredi et qui confirment la règle, la presse vit essentiellement de la pub et de ses avatars (petites annonces par exemple). Or la pub (et ses avatars) migre vers le net.

Alors, la presse de papier s’empresse de migrer à son tour vers cet univers en plastique, métal et silicone avec intel inside. Las ! Une page de pub qui vaut des milliers d’euros sur le papier ne vaut que quelques centimes sur le net. Certes, ces centimes se multiplient comme des petits pains sur Google, MSN ou Orange : les trois meilleurs sites classés du dernier top 30 de Médiamétrie. Relas ! Dans ce classement, seuls trois sites d’information sont répertoriés. Le premier (l’Internaute classé 7e)) n’octroie pas de cartes de presse à ses journalistes, l’info y est d’abord un produit d’appel pour vendre des formations. Et les deux autres (la presse régionale et 01net) pointent dans les 5 derniers.
C’est pas fini. Dans le top 30 de Médiamétrie, on trouve aussi des sites UGC (user generated content) très bien classés, des sites où les contributeurs gratuits fabriquent les pages à la place des cartes de presse (dailymotion, commentcamarche.net, aufeminin…).

L’information est le seul secteur économique où la concurrence emploie des salariés qui ne coûtent pas un rond. Et ce ne sont même pas des esclaves. Juste des contributeurs gratuits et heureux de l’être.
Arrêtons-là le constat avant d’ouvrir le gaz et omettons donc de nous pencher sur la chute vertigineuse des maigres revenus publicitaires du papier depuis le début de la récession séculaire.

Et voyons ce qu’on peut faire pour que la presse ne subisse pas le sort de l’industrie musicale. Et pour que le journalisme ne devienne pas simplement une occupation, au même titre que l’écriture de romans qui fait vivre une poignée de stars et condamne les autres scribouillards à l’amateurisme éclairé.

Prendre le lecteur par la main

Quand on regarde les solutions préconisées pour faire face à cette mort annoncée, on se dit qu’une prière à Sainte Rita serait plus pertinente. En gros, les remèdes sont de trois ordres.
1) Sauver la presse et les médias en les subventionnant, en améliorant le circuit de distribution des quotidiens, bref en retardant l’échéance avec une grosse perfusion. C’est généralement la position des éditeurs.
2) Sauver la presse en améliorant son contenu car le lecteur n’a plus confiance dans les journaux. Miser sur la qualité, C’est souvent la position des journalistes du papier.
3) Ou sauver la presse en réinventant le métier pour l’acclimater à Internet. En créant un journalisme de liens par exemple, un nouveau truc qui consiste à transformer le journaliste en gare de triage ou en gentil animateur, c’est selon. C’est fréquemment la position des journalistes blogueurs.
Le problème, c’est qu’aucune de ces solutions n’a encore réussi à prouver sa pertinence économique…
Pourquoi ?

Osons une suite d’hypothèses.
Et si le contenu n’était pas le seul vecteur de création de valeur ajoutée dans ce secteur ? Et si le contenant avait aussi un rôle ? Et si nous devions parler aux sens, pas seulement chercher un sens à ce que nous écrivons ? Et si, en l’occurrence, nous devions réhabiliter un sens qui s’évapore sur le web ?
En général, les émetteurs d’info raisonnent en se préoccupant de deux sens (la vue et/ou l’ouie) et en oubliant que l’information se consomme aussi avec le toucher.

Pourtant le toucher est capital dans la transmission du savoir depuis l’invention de l’imprimerie (auparavant l’info était d’abord orale). Pendant des siècles, le rapport à l’info fut aussi un rapport à l’objet. Les lecteurs palpaient le message avec les doigts. On dit encore d’un journal qu’il a de la main…
Ce fut d’ailleurs une chance pour les diffuseurs d’information. Il suffisait de contrôler la fabrication de l’objet pour diriger les journaux. Les journaux appartenaient… aux journaux.

Rien à voir avec Internet. On touche une souris ou un clavier. Mais l’ordinateur est un outil d’ingénieur contrôlé par des industriels. Normal, un ordinateur sert à autre chose qu’à lire un journal. La lecture de nouvelles y est même anecdotique et l’ergonomie des sites d’infos ressemble à un magasin où l’épicier mettrait tous ses produits en vitrine sur la home page, avec plein de textes et de titres. Un site ressemble plus à un kiosque qu’à un journal. Quand on pénètre à l’intérieur en revanche, l’écran devient une méchante copie du print comme on dit maintenant pour parler du papier. Avec des colonnes mal taillées et un scroll pénible. Certes le web présente de multiples avantages qu’on pourrait résumer par un mot-valise : la multimediateté. Mais le design d’un PC n’est pas adapté à la fonction d’information.

Même si on en a pour son argent, lire un écran ne remplacera jamais la parfaite ergonomie du journal puisque ce n’est pas un objet dédié, juste une contrefaçon malhabile.

Internet reproduit des mimétismes comparables aux imprimeurs du début du XVIe siècle qui recrutaient des copistes pour que leurs typos ressemblent aux textes manuscrits. Il a fallu des décennies pour que le livre imprimé s’émancipe des codes du livre manuscrit, que les éditeurs inventent les folios, les chapitres… la ponctuation !
Combien de temps faudra-t-il attendre pour les médias apprivoisent ce média… et en prennent le contrôle ?
Le web est toujours dirigé par Google et Microsoft et quelques autres puissances invitantes qui raflent l’oseille.
Je vois cependant une opportunité à saisir pour que les médias d’info reprennent la main si j’ose dire.

Grâce à l’apparition du tactile qui redonne au doigt une parcelle du pouvoir qu’il avait entièrement délégué à l’œil, le toucher redevient un sens pertinent pour consommer l’info. Les médias doivent s’en emparer pour scénographier autrement leurs flux. Ils auront intérêt à soigner leur vitrine pour que les visiteurs la feuillettent réellement avec plaisir. Les technologies démocratisées par l’iphone, Le HP touch et bientôt le MacTouch changent radicalement notre rapport aux textes et à l’image. Ils nécessitent l’invention d’une véritable signalétique. Quand on pense avec le doigt, on s’intéresse moins à l’oeil. La navigation y est plus suggestive, on saute d’un point à l’autre de l’écran par intuition. Aux pourvoyeurs d’infos de se saisir de cette technologie qui peut devenir un terrain d’expérimentation avant la prochaine révolution : celle de l’objet dédié.

Ce sera la véritable opportunité à saisir. En ce début de siècle, les ePaper sont encore des objets rigides dans tous les sens du terme. Et ils ont un défaut majeur : on veut mettre des livres et des journaux sur le même support. Nous sommes avec ces nouveaux objets un peu patauds comme à l‘époque des actualités cinématographiques : l’objet est potentiellement sensationnel mais le traitement décevant, en attendant la télé, média réactif adapté à l’info…

A quoi pourrait ressembler cet objet dédié ? Je crois que ce n’est pas aux journalistes de l’inventer seuls. Nous ne parlons qu’avec des gestionnaires, des commerciaux, des informaticiens et des graphistes. Mais jamais avec des ingénieurs. Jamais avec des designers.
C’est pourtant de ces deux tribus aux antipodes de la nôtre que peut venir le salut pour une profession condamnée à disparaître.

Manuel de survie d’un dinosaure

Nous serions inspirés de regarder ce que font d’autres dinosaures comme l’industrie automobile par exemple. Les constructeurs arrivent à obtenir de Sarkozy un chèque de 400 millions d’euros pour les aider à créer des voitures plus vertes. Et partout en France se créent des pôles de compétitivité
Un pôle de compétitivité est la conjugaison, sur un même territoire, d’entreprises, de centres de recherche et d’organismes de formation. Tout ce beau monde travaille, main dans la main, sur des projets innovants. L’industrie numérique, automobile ou agro-alimentaire sont friands de ce genre de grosse machine qui permet d’expérimenter de nouveaux produits en bénéficiant de quelques subventions.

Mais c’est surtout un concept qui permet à des secteurs en pleine déconfiture d’imaginer des reconversions à forte valeur ajouté. Dans le Nord par exemple, le pôle Up Tex travaille sur des créations de textiles innovants et interactifs.

Comme le textile, les médias sont confrontés à une concurrence impitoyable de produits à bas coûts, délocalisés en grande partie sur le web. En attendant de devenir des groupes multimédias, les entreprises de presse pourraient déjà travailler avec des chercheurs, des labos et des organismes de formation, et pourquoi pas des agences de com’ ou des agences médias sur des nouveaux médias qui restent à inventer.

Certes, il y a du boulot. La R&D est une abréviation inconnue de la plupart des entreprises de presse. Pourtant, les journaux dont la forme n’a pas vraiment évolué depuis cinq siècles, mériteraient certainement plus que de sempiternelles nouvelles formules. Il y a des innovations dans le textile interactif justement qui pourraient utilement être développées pour des journaux. Imaginez votre quotidien avec des vidéos interactives sur les pages... C’est un peu le peu de journal d’Harry Potter et c’est aujourd’hui techniquement envisageable. Reste à y mettre les moyens. Et pour ça, il faut un pôle de compet’ ! Un seul groupe, aussi multimédia soit-il, pourrait vite s’asphyxier sur un projet de ce type.

Au lieu d’être terrassée par des innovations technologiques, la presse pourrait donc en maîtriser la finalité. Pour en arriver là, il faudrait bien sûr que tout le monde apprenne à travailler ensemble. Il serait aussi pertinent que les médias apprennent à recruter des chercheurs, des ingénieurs et des créateurs... et pas seulement des cost-killers. Sinon ce ne sont pas Lagardère, TF1, DI group ou Le Figaro qui mèneront la danse mais Orange Nokia ou Apple qui vont contrôler nos tuyaux et le contenu (gratuit ?) qui y passera.

Avant de lancer un pôle de compétitivité qui doit être agrée par l’Etat, on pourrait d’abord créer un cluster, une « grappe » d’entreprises associés aux fournisseurs qui travaillent dans le même secteur. Le IIe et IXe arrondissement de Paris où siègent l’AFP, les Echos, le Nouvel Obs, Challenge, l’Express, l’Expansion, Le Figaro, 20 minutes, Reuters, Métro, le Particulier... et Newzy (Marianne et Libé ne sont pas très loin non plus) mais aussi des entreprises high-tech et Internet pourrait être le cœur de ce cluster. D’ailleurs le maire du IIe, Jacques Boutault est un ancien journaliste.
A rebours, de la plupart des débats actuels, voilà quelques pistes qui mettent l’accent sur la forme, plutôt que sur le fond.
Mais il arrive que la forme conditionne le fond : c’est bien une nouvelle forme de diffusion (le web 2.0.) qui révolutionne les médias en ce moment... C’est en imaginant ce qui succédera à cette forme que les médias reprendront… la main.


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