Toute notre considération (pour Corine Pelluchon)

Le 9 juin 2018, par François L’Yvonnet

L’idée : Rester humain dans un monde qui l’est moins.

Corine Pelluchon, Éthique de la considération, Éditions du Seuil, coll. L’ordre philosophique, 288 p., 23 €. Publié : janvier 2018.

Philosophie. Poursuivant une méditation inaugurée par Les Nourritures. Philosophie du corps politique (2015), l’auteur développe dans ce nouvel essai les motifs d’une « éthique de la considération  » susceptible d’apporter des réponses à certaines interrogations qui engagent en profondeur notre responsabilité humaine : comment faire en sorte que l’être humain « intègre l’intérêt général à son intérêt personnel, au lieu d’être constamment déchiré entre le bonheur et le devoir ? Quelles dispositions morales sont requises de la part des citoyens afin qu’ils aient du plaisir à faire le bien, qu’ils soient sobres, que la coopération remplace la défiance et qu’ils œuvrent ensemble à la transmission d’un monde habitable ?  ».

Reconnaissons qu’il s’agit là de questions fondamentales qui depuis les Grecs semblent traverser, de manière plus ou moins explicite, la philosophie politique. Mais alors quelle est l’originalité de la démarche de Corine Pelluchon ? En quoi son « traité des vertus » renouvelle-t-il le vaste domaine des relations entre morale et politique ? D’abord par une approche de la morale qui, dit-elle, mettrait « l’accent sur les personnes, sur ce qu’elles sont et sur ce qui les pousse à agir  ». Et ensuite, par la prise en considération de problèmes propres à notre époque - ou qui se posent aujourd’hui avec une acuité particulière – concernant l’environnement, la maltraitance animale et l’économisme.

Corine Pelluchon, des accents parfois qui qui ne sont pas sans rappeler Simone Weil.

La première tâche à laquelle l’auteur s’attelle, en bonne philosophe, est un travail de définition. En effet, de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que cette « éthique de la considération » ? Que faut-il entendre par la « considération » elle-même qui ne soit déjà contenue dans les concepts hérités de la pensée antique (platonicienne ou aristotélicienne) ? La considération, attitude globale sur laquelle se fondent toutes les vertus, a pour condition l’humilité. Qui, sans être elle-même une vertu, est la première étape de la considération. Une notion absente, en tant que telle, de la pensée grecque. L’auteur trouve dans la pensée chrétienne, chez Bernard de Clairvaux en particulier, les éléments d’une inflexion conceptuelle qui lui permet de concevoir la manière dont la considération « fait reposer la transformation du sujet sur l’expérience de l’incommensurable  ». Du sujet « charnel  ». La considération est liée à la « transdescendance », c’est-à-dire à une ouverture effective à l’incommensurable, identifié ici au « monde commun », « lequel m’accueille à ma naissance et survivra à ma mort individuelle ».

La « considération » résulte d’un processus d’individuation – conçue comme émancipation - qui concerne la totalité de l’être humain, en tant qu’il pense, sent et ressent, par lequel il intègre dans son bien propre le monde commun. Le « monde commun » n’est pas le seul monde humain, il englobe aussi les animaux et le patrimoine naturel et culturel. Cessant de se poser comme un empire dans un empire l’homme, par la considération, passe du souci de soi au souci du monde. « Rester humain dans un monde inhumain », dit l’auteur.
Avec des accents qui ne sont pas sans rappeler parfois Simone Weil (celle de L’enracinement), Éthique de la considération est un livre à la fois vif, original et intelligent. Qui cherche à prendre la mesure des nécessaires mutations affectives et morales qui feraient naître en l’homme le désir et la force de promouvoir un monde plus durable et moins violent.

Ce livre fait partie de la sélection des 100 meilleurs essais du mois de notre revue IDÉES n°3 (mars-avril 2018). En librairie ou disponible ici.




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