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Tu parles (bien) Charles !

jeudi 2 juin 2016, par Emmanuel Lemieux

Arnaud Viviant dirige depuis 2012, la revue politique la plus ambitieuse du moment.

Qu’est ce qui vous a poussé à lancer une revue sur le et la politique, au moment même ou ce genre journalistique traverse une crise durable de défiance ?

Arnaud Viviant : « C’est sûr que si nous avions fait au préalable une étude de marché, nous ne nous serions pas lancé. En même temps... Quand nous sommes sortis, il y avait un mook ( contraction de magazine et de book) sur le roman policier, les faits divers qui s’appelait Alibi. A priori un secteur autrement plus porteur que la politique. Pourtant, Alibi, plutôt bien fait, a disparu et nous sommes toujours là. Je ne pense pas qu’il y ait un marché pré existant pour les revues, et tous ceux qui ont raisonné ainsi se sont plantés. Le groupe L’Express avait sorti à grands frais une revue sur les voyages, Long cours. Ca n’a pas marché. Pour tenir, il faut un ton, un angle, remplir une fonction inédite. La fonction crée l’organe, et c’est valable pour les revues. Par ailleurs, je suis très sceptique sur le discours ambiant assénant que les Français ne s’intéressent plus à la politique.
De toute façon, cela n’avait guère d’importance à nos yeux, puisque nous visions une niche : les passionné(e)s de politique de quelque bord qu’ils ou elles soient. Non pas une revue politique, mais une revue sur la politique. Non partisane et scrutant tout l’arc-en-ciel des opinions politiques, du noir de l’anarchie au blanc de la monarchie. Sans ces tribunes pensives d’intellocrates qu’on lit partout. J’ai presque envie de dire en forçant le trait : sans la moindre idée avancée. Ou alors, que des idées formelles et décalées : l’édito de François Mitterrand, l’interview d’un Charles... Une revue sur le signifiant de la politique, et non pas sur son supposé signifié. Là est la modernité de Charles, autrement dit sa fonction inventée. C’est une revue de culture politique, c’est-à-dire parlant de la politique comme d’un fait culturel.

Qu’est ce que le journalisme politique a à envier au travail de Charles ?

Une distance avec l’actualité, des interviews d’un minimum de 20 000 signes, des enquêtes et des récits longs. Nous faisons ce que les Américains appellent du slow journalism. Cette lenteur permet peut-être de mieux appréhender les mouvements hercyniens de la politique française. Nous nous sommes aussi institués comme la revue où les politiques pouvaient s’exprimer sur leur rapport avec les journalistes, et réciproquement. Cela n’a pas été sans mal. Les sociétés de rédacteurs du Monde et de Libé ont rué dans les brancards, à un moment. Elles semblent maintenant avoir mieux compris notre démarche, du moins je l’espère. Charles a voulu être dès le départ la chambre d’écho des tensions qui peuvent surgir par moments dans ce qu’on appelle si gentiment la classe politico-médiatique.

À partir de quel moment, vous avez senti que la revue pouvait être viable ?

Cela s’est fait par paliers. Nous avons d’abord mis quelques numéros à élaborer la bonne formule. Puis nous avons franchi des seuils symboliques importants : quand nous avons commencé à recevoir des CV de journalistes qui voulaient collaborer avec nous, quand nous avons eu une interview exclusive du Président de la République, quand nous avons lancé notre site Internet où l’on trouve toutes nos archives, quand des politiques de tous bords ont voulu écrire dans Charles, parce qu’ils le lisaient et comprenaient notre projet. Quand les lecteurs ont commencé à collectionner les numéros de la revue, et que certains nous ont dit fièrement : « Je les ai tous ». Pour les revues, je crois qu’il n’existe qu’un seul type de lecteur : le lecteur fan. A sa façon, Charles est un fanzine de la politique, et je ne le vois évidemment pas comme quelque chose de péjoratif.

Une revue sur le signifiant de la politique, et non pas sur son supposé signifié. Là est la modernité de Charles, autrement dit sa fonction inventée. C’est une revue de culture politique, c’est-à-dire parlant de la politique comme d’un fait culturel.

Qui vous lit ?

Pour ce qu’on en sait (nous ne faisons bien sûr pas d’études) : Des jeunes politiques, ceux qui travaillent avec eux (attachés parlementaires, militants, etc), les passionnés de politique, ceux qui rêvent d’en faire ou d’en parler (étudiants de sciences-Po, des écoles de journalisme). Je suis étonné par le nombre de femmes qui nous lisent, le nombre de femmes aussi qui veulent écrire dans Charles. La politique s’est féminisée, et c’est la chose la plus importante qui lui soit arrivée depuis des années. Dans nos abonnés, on note aussi un grand nombre d’avocats, je ne sais pas pourquoi.

L’Europe semble étrangement absente de vos préoccupations ?
Hélas, notre faible économie nous oblige à demeurer hexagonal. Et puis, encore une fois, les grandes idées qui prennent leur aise dans les quotidiens et les hebdomadaires ne nous intéressent pas tant que ça. Or l’Europe demeure plus que jamais une idée.

Quel est le fait politique le plus emblématique que vous avez repéré depuis que Charles existe ?

Je l’ai déjà dit, pour moi le fait le plus important de ces dernières années, c’est la féminisation de la politique. Elle n’est plus une affaire d’homme et cela change tout. Par ailleurs, le clivage gauche-droite tombe en poussière. Le clivage est maintenant entre les 99% de plus pauvres et le 1% de plus riches, ces derniers accentuant sans cesse leur domination. L’imaginaire politique français, c’est donc une nouvelle génération d’hommes et de femmes de bonne volonté, évidemment incorruptibles, réunis autour d’un certain nombre de valeurs, à commencer par le partage des richesses et la fin de la dictature du financiarat.

Le titre-prénom de Charles veut évoquer l’appel à la résistance patriotique ou bien la droitisation de l’époque ?

Charles vient de George, le magazine fondé par John-John Kennedy qui se voulait dans les années 90 un Vanity Fair de la politique, afin d’en parler autrement. Il faut donc prendre Charles comme un pur signifiant. »

www.revuecharles.fr


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