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Tutu et Mandela, stratèges rhétoriques

mercredi 3 juillet 2013, par Philippe-Joseph Salazar

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Une émission genre Guignols de l’Info, en Afrique du Sud, « ZANews » se terminait encore récemment par un échange de vues entre deux marionnettes, Desmond Tutu et Nelson Mandela, compères assis sous un lampadaire de salon, des couvertures sur les genoux, en grands pères bonhommes et commentateurs ironiques de la politique sud-africaine – où font florès les scandales de corruption, les malversations de la New Black Elite, l’emprise du complexe industriel-minier-ANC, l’existence paradoxale d’un Parti communiste mélenchonien, et d’une CGT replète de prébendes, la COSATU, qui est une entreprise financière florissante. Ils parlaient, et à petites touches remettaient les pendules à l’heure, et raisonnaient droit – le Sud-Africains ont une longue tradition d’humour en politique (aucun par contre sur le sport ou la religion, des tabous). Leur dialogue vespéral était une sorte de pacification des débats du jour qui sont, en Afrique du Sud, très…méditerranéens, par leur bagout et un certain de la comédie de mœurs. C’est le Sud, après tout.

Mais l’image était forte : elle mettait en scène deux des trois fondateurs de l’Afrique du Sud post-raciale – avec leur co-prix Nobel F.W. de Klerk. Tutu incarne la réconciliation, une idée fondatrice à laquelle Mandela et l’ANC ne furent pas des convertis du premier jour mais qu’ils adoptèrent comme une stratégie optimale. L’Afrique du Sud a réussi son passage à la démocratie à la fois par l’obstination de Tutu à mettre en œuvre la réconciliation et par la patience politique avec laquelle Mandela, une fois converti au projet de Tutu, veilla à sa mise en œuvre.

Rappelons que la Commission Vérité et Réconciliation (1995-1998), réunie en parallèle aux travaux de la Constituante, fut présidée par Tutu et qu’elle réussit le tour de force, inégalé et inimitable, d’amnistier les auteurs de crimes contre l’humanité, des deux bords, et de fonder ainsi la nouvelle nation non pas sur la vengeance politique, les tribunaux ou les purges, mais sur l’ ubuntu - « une personne n’est une personne qu’à travers d’autres personnes » -, la tolérance et le respect. L’Afrique du Sud tient bien à la fois par l’œuvre politique de Mandela et l’œuvre éthique de Tutu.

Alors que Mandela s’éteint, et que Tutu a réchappé à un cancer, il faudrait peut-être rappeler que la paix civile en Afrique du Sud fut fabriquée par une stratégie rhétorique inédite : la Commission Vérité et Réconciliation.

Qu’est-ce que cette Commission, si souvent imitée mais jamais égalée ? Elle est issue du règlement négocié du conflit entre la république d’apartheid et, principalement, l’ANC, accords dont on fêtera en novembre prochain le 20e anniversaire. Son travail appartient au bloc de constitutionalité. Elle n’est ni un tribunal exceptionnel, ni une cour de justice. Elle est, littéralement, un « pont » (le terme utilisé par la Commission) entre un passé d’injustices et un futur de réconciliation. Cette idée sort de la réflexion théologique conduite par Tutu sur le sacrement de la réconciliation, qui impose que le criminel admette son crime et se réconcilie avec sa communauté. S’explique la procédure volontariste de l’amnistie, qui reste unique à ce jour : celui qui s’estime être un criminel se présente de lui-même pour demander son amnistie. Il doit alors rendre compte de son crime, en public. Trait de génie rhétorique de la Commission : chacun raconte son histoire comme il peut, sans procédure fixe. La vérité individuelle est ce qui prime, pas la vérité juridiquement argumentée.

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Les marionettes de Desmond Tutu et Nelson Mandela dans l’émission ZANews

Mais, cette vérité confessionnelle et narrative est encadrée par deux exigences afin que l’amnistie soit octroyée : l’acte dont on s’incrimine doit être politique ; et l’acte doit être entièrement divulgué. La Commission teste la véracité des deux aspects. Exprimer du repentir, dire pardon n’entre pas dans le jugement de la Commission : elle estime – Jacques Derrida s’en était fait l’écho – que demander pardon n’ajoute rien à la vérité mais impose aux victimes une violence supplémentaire, celle de devoir peser le pardon à donner ou à refuser. En pratique, les récits des perpetrators (criminels) sont suivis de scènes, souvent impressionnantes, de réconciliation et même de réparation individuelle (anciens policiers qui vont aider une communauté).

Les chiffres sont presque dérisoires comparés d’une part aux statistiques du Rwanda et du Darfour. Seulement 19,050 victimes reconnues et 1,167 amnisties (sur 7,116 demandes). Mais ce n’est pas tant la quantité qui compte que le travail profond de la Commission qui reconstitue l’histoire vivante de décennies d’oppression. Car, aux récits des victimes et des perpetrators, s’ajoutèrent les récits faits devant elle par les jeunes blancs forcés au service militaire, les femmes violentées, les églises contrites, les médias embarrassés, les grandes entreprises gênées, tous expliquant en public leur fonctionnement sous l’apartheid – en ressort « un tableau aussi vrai que possible » de l’apartheid, une mémoire commune, qui, fondamentalement, explique la paix civile que connaît l’Afrique du Sud. Voilà pourquoi, le processus de paix sud-africain reste unique à ce jour – ce qu’on a vu ailleurs sont de mauvaises imitations qui n’ont rien résolu. Il illustre aussi la grandeur éthique de la pensée légale britannique, capable de s’adapter aux gens et non pas de vouloir forcer les gens dans un cadre prédéterminé (le rationalisme juridique français, ou l’idéologie automatisée du pénalisme international).

Concluons sur le décalage entre éthique et politique. Tutu avait averti Mandela : il faut agir vite, ne pas laisser traîner les choses ; il faut que le miracle politique – la fin négociée de l’apartheid – soit suivi, rapidement, d’un second miracle, celui de la réconciliation, afin d’éviter les manœuvres politiciennes. De fait, le décalage ou le dialogue entre Desmond Tutu et Nelson Mandela, deux des trois pères fondateurs de la démocratie sud-africaine, se joue sur la nature de la réconciliation. Pour Tutu elle instaure l’ubuntu, elle permet aux assassins et aux victimes d’être restaurés dans leur dignité humaine et donc d’être de vrais citoyens. Pour Mandela la réconciliation permet d’accepter que « let bygones be bygones », que les morts enterrent les morts, de mettre, politiquement, le passé derrière soi – maintenant que la majorité a acquis le pouvoir, à quoi bon aliéner les minorités ce qui est, on le note, l’essence même de la démocratie des Lumières : la majorité a le devoir d’écouter la minorité. Avec Tutu, une conception religieuse de la réconciliation – constamment argumentée dans ses sermons prêchés durant la lutte de libération, en phase avec la foi d’une population à quatre-vingt dix pour cent protestante et pratiquante. Avec Mandela, un pragmatisme des enjeux et des moyens– ainsi, son geste fort, car calculé, lors de la coupe du monde de rugby en 1995. Le décalage ou le dialogue demeure vif entre la légitimité réconciliatrice et la légitimité politique.

Dans le dialogue au coin du feu des deux vieillards, sur ZANews, vous n’entendrez pas Tutu dire encore de Mandela qu’il « se comporte comme un simple politicien », ou Mbeki (le successeur de Mandela) suggérant à son mentor « que Monseigneur aille donc s’occuper de ses ouailles », ils savent que la naissance d’une nation a besoin de deux ressorts : une éthique et une politique. C’est ce que nous avons brièvement eu en 1791. Ce que nous avons perdu. Il faut écouter les deux vieillards.


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