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Tzvetan Todorov : « L’humanisme n’est pas un programme de parti »

dimanche 12 février 2017, par Jean-Marie Durand

Toute sa démarche d’intellectuel s’est tendue vers la préservation de l’esprit des Lumières. Il est décédé le 7 février.

Philosophe. « L’humanisme n’est pas un programme de parti, c’est plutôt une conception de l’être humain et un ensemble de principes éthiques et politiques », nous confiait-il en 2010.
« L’humanisme constate l’appartenance de tous les hommes à la même espèce et réclame la même dignité pour tous. Il favorise l’expression de la volonté : celle de la société à travers la souveraineté du peuple, celle de l’individu dans la sphère privée. Il donne aussi à l’action humaine des buts purement humains. Au sommet de ses valeurs l’humanisme met l’amour, car chacun de nous a besoin des autres, qui détiennent les clés de notre bonheur. Une attitude humaniste aujourd’hui revient à s’opposer à toutes les formes de discrimination et à renoncer aux illusions nourries par les différents utopismes (il ne prône pas la révolution, ne promet pas l’accès au paradis). Elle nous incite à ne pas oublier que le tribunal, l’hôpital, l’école doivent être au service des êtres humains, et non l’inverse. Elle combat la réduction des individus à des rouages d’un système économique réputé efficace : si le prix de la performance est le suicide d’une partie du personnel, le harcèlement moral, la destruction de la vie privée, elle demande de s’y opposer. On le peut : le propre de notre espèce, disait Rousseau, est de pouvoir “acquiescer ou résister”.
À l’heure où l’état de guerre contamine les esprits des peuples et des gouvernements irresponsables, la disparition du philosophe Tzvetan Todorov, à l’âge de 77 ans, a valeur de symbole saisissant, par-delà la tristesse infinie qu’elle provoque auprès de ses lecteurs et de ses proches. Comme si l’esprit des Lumières dont il ne cessa de faire l’éloge, pas très vaillant ces temps-ci, mourrait encore un peu plus avec lui.

Une attitude humaniste aujourd’hui revient à s’opposer à toutes les formes de discrimination et à renoncer aux illusions nourries par les différents utopismes.

Né en 1939 en Bulgarie, installé en France dès 1963, ce spécialiste des études littéraires, cofondateur avec Gérard Genette de la revue Poétique, auteur d’une Introduction à la littérature fantastique, il s’intéressa toute sa vie à l’histoire des idées, surtout à partir de 1984 et après sa prise de distance avec son passé structuraliste, consigné dans son essai, Critique de la critique.

Sa bibliographie riche et subtile s’est achevée sur ce beau terme d’insoumis.

Photo : Olivier Roller, Paris, 2015.

Cette histoire fut traversée par quelques motifs obsessionnels, au premier rang desquels l’exil, mais aussi l’altérité, l’amour, la barbarie, la démocratie, la vie commune ou l’insoumission, objet de réflexion de son dernier livre. Tous ses essais sensibles et subtils - Le Jardin imparfait (1998), Mémoire du mal, tentation du bien (2000), Devoirs et délices (2002), La Peur des barbares (2008), L’expérience totalitaire : la signature humaine (2010), Les ennemis intimes de la démocratie (2012), Insoumis (2016) – portaient la marque d’un esprit vif, révolté et généreux.

Sa bibliographie riche et subtile s’est achevée sur ce beau terme d’insoumis. « L’exergue que j’ai choisi pour Insoumis est une phrase de Germaine Tillion : « Pour moi la résistance consiste à dire non, mais dire non c’est une affirmation… » Cette capacité de dire non quand tout le monde dit oui me semble être le point de départ de l’insoumission. Quand je dis tout le monde, il s’agit d’une grande majorité, qui inclut celui qui vous parle et qui souhaiterait pouvoir dire non plus souvent. Mais nous sommes tous un peu conformistes et nous nous soumettons la plupart du temps. »

Il suffisait de le rencontrer, de lui parler et d’échanger des idées avec lui pour mesurer combien sa pensée était avant tout portée par une sensibilité intense. Si elle n’était pas considérée comme un peu niaise et usée, on pourrait facilement la qualifier de cette étiquette d’humaniste. Et d’ailleurs, on le fait, on le dit : Tzvetan Todorov était un humaniste. Et mine de rien, cette catégorie ne s’applique pas facilement aujourd’hui à beaucoup de monde, y compris à ces nombreux intellectuels qui n’ont pas toujours l’élégance et la gravité bienveillante que Todorov portait dans son regard même, tellement vif, tellement bon.

> Lire également cet article de Jean-Marie Durand.


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