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Un Chateaubriand à point

samedi 22 octobre 2011, par Arnaud Viviant

Il faut donc croire que, dans nos jours de misère, on ne puisse plus tout avoir : une vie et un destin.

Un essai sur Chateaubriand, quelle barbe… L’avantage de son auteur, Michel Crépu, est pour commencer d’en être tout à fait conscient. Mais le directeur de la rédaction de la «  Revue des deux mondes » (fondée en 1829 et désormais propriété de Marc Ladreit de Lacharrière qui vient aussi de racheter… Johnny Hallyday) s’est fait une spécialité des essais littéraires sur les vieux barbons : Bossuet, Sainte-Beuve ou encore Charles du Bos… Il était donc logique que l’auteur du « Génie du christianisme » finisse par tomber un jour dans son escarcelle. D’autant que plus « Revue des deux mondes  » que Chateaubriand, tu meurs... D’autre part, l’entreprise de notre essayiste est justement d’essayer de désencrasser le mythe mité. Après tout, qui d’autre que Michel Crépu est capable d’écrire : « Bonaparte à la Malmaison ressemble aux Rolling Stones de la villa Nellcote  ». Ici, pour obtenir sa mesurée rasade de plaisir, il faut imaginer la tête de Marc Fumaroli en train de lire cette unique phrase… Mais c’est aussi l’idée de Crépu que Chateaubriand ne soit qu’une pierre qui roule indéfiniment dans l’Histoire.

En attendant, il a une intuition : il s’en est fallu d’un cheveu pour que son sujet passe dans le camp des modernes : « Il nous manque une photographie de Chateaubriand. L’aurions-nous, il me semble que la partie à jouer serait tout autre  », écrit Crépu. C’est une très belle idée, une idée à la Roland Barthes (qui a préfacé « Vie de Rancé  » du temps où l’art de la préface existait encore). Techniquement, au demeurant, c’était jouable. Après tout, Nadar a bien photographié Baudelaire. En même temps, cela n’explique pas tout : Stendhal non plus n’a pas été photographié, et pourtant sa modernité demeure patente. Vraie intuition, mais fausse piste. En revanche, Crépu tape beaucoup plus juste quand il met à jour le carbone 14 de Chateaubriand, à savoir qu’il avait tout juste vingt ans en 1789.

« Le dernier des écrivains catholiques heureux  »

Là, sacré karma. Un hasard à hauteur de destin. Et quoique Crépu ne fasse pas le parallèle, on ne peut s’empêcher de songer à la trajectoire très René de ceux qui avaient 20 ans en mai 68, avec de Gaulle en guise assez efficace de Napoléon : les Rondeau (qui se présente ces jours-ci à l’Académie Française), Debray, Rolin et tutti quanti… S’étant très bien acclimatés à la Restauration en cours depuis les années 80, tout en n’y voyant eux-mêmes dans leurs romans & essais que «  débris », ce mot dont Crépu note judicieusement combien Chateaubriand en abuse dans ses « Mémoires ». Il y a en effet très peu de chance qu’aucuns d’entre eux soient ainsi revisités dans deux siècles, avec cet œil d’antiquaire malin et sournois sachant repérer la pièce rare au milieu du capharnaüm. Car, en dépit de tout ce qu’ils écrivent de nos jours de proprement réactionnaire, ils ne se situeront jamais historiquement, à l’instar d’un Chateaubriand, à la charnière grinçante du neuf et de l’ancien. Les uns et les autres ne seront jamais, ni le dernier des écrivains communistes heureux, ni le dernier des écrivains capitalistes heureux, comme Chateaubriand a été « le dernier des écrivains catholiques heureux  », dixit Crépu. Mauvais karma pour le coup. Il faut donc croire que, dans nos jours de misère, on ne puisse plus tout avoir : une vie et un destin.

Un mot, pour finir, du style de Michel Crépu, ce qui demeure modestement la grande affaire de ce livre. Tantôt il prend l’amble spartiate de Philippe Sollers, phrases courtes, rythme 4X4 faussement boogie, genre je te martèle en tête le lecteur : « Une partie ? Quelle partie ? Il y a donc encore des parties à jouer ? Mais oui  ». Tantôt il feint le dilettantisme swing d’un Bernard Frank, digne du pianiste affalé au bar après l’interprétation stipendiée de son pot-pourri pour un public aléatoire : « Chateaubriand démissionnaire — suite à l’exécution du duc d’Enghien — voyage en Suisse, au Mont-Blanc, navigue sur le Rhône, cueille des fleurs pendant que l’Empire a lieu, cause à Villeneuve chez Joubert avec les demoiselles Piats au moment d’Austerlitz. Qui sont les demoiselles Piat ? Du diable si quelqu’un le sait.  » Mais Crépu, pour le coup il le sait peut-être, n’est jamais meilleur qu’en lui-même. Et à n’en pas douter, c’est celui qui écrit par exemple : « Pourquoi l’histoire contemporaine de la France est-elle l’histoire d’un effondrement dont Chateaubriand est somme toute le premier à détecter la secousse sismique ? Comme les volcans, les tremblements de terre traversent les siècles, par périodes trompeuses d’assoupissement. Il n’y a pas si loin des dernières pages des Mémoires au Bardamu de Céline, c’est la même route, le même voyage qui continue, droit dans les ténèbres. Entre-temps, les choses n’ont pas cessé de se déliter, de se défaire à mesure, le faux n’a pas cessé non plus de gagner en puissance persuasive. Qui pour voir ça après le vicomte ?  »


Repères :

« Le souvenir du monde, essai sur Chateaubriand », de Michel Crépu, Grasset, Paris, 213 pages, 17,50 euros. Sortie : septembre 2011.

www.revuedesdeuxmondes.fr


Line,  le 8 novembre 2011 : Un Chateaubriand à point

Ce billet donne envie de connaître ce Chateaubriand.


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