Accueil > Blogs & Opinions > Notes coréennes > Un an après, la Corée du Sud pleure toujours ses morts


Un an après, la Corée du Sud pleure toujours ses morts

Le 16 avril 2015, par Arnaud Vojinovic

Le naufrage du Sewol, drame national, est devenu le symbole d’une société coréenne gangrénée par ses trafics d’influence et un pouvoir autiste à la souffrance des familles.

#Ahae #Corée du Sud #NISgate #Park Geun-hye #Sewol
JPEG - 11.4 ko
Le Sewol gisant à 44 mètres de profondeur.

Le 16 avril 2014, un ferry surchargé s’abime en mer. Les secours tardent à intervenir, le capitaine quitte le premier le navire en caleçon en ayant ordonné au préalable aux passagers de ne pas bouger. L’essentiel des passagers sont des lycéens de la ville d’Ansan, proche de Séoul partant en voyage de classe sur l’île paradisiaque de Jeju. Issues des milieux populaires, les familles ne sont pas riches, le bateau est préféré à l’avion. Le bilan est lourd : 304 morts sur 476 passagers. Des vidéos prisent par les adolescents avec leur smartphone relatent de l’intérieur le drame et surtout la confiance aveugle des lycéens pour l’autorité. Quelques jours après, accompagnateur et survivant, le Directeur adjoint du lycée se donne la mort par pendaison se sentant responsable du drame car organisateur du voyage.

C’est une véritable bombe émotionnelle qui explose dans la société coréenne. Le pays pleure ses enfants. La jeunesse coréenne se sent trahie par ses ainés, hésitant entre tristesse et rage. Des chapelles ardentes sont dressées à travers tout le pays. Celle de Séoul dressée à l’extérieur de la Mairie est maintenue jusqu’en décembre. Lorsqu’elle est démontée les familles décident de camper sur le parvis, sous les yeux de la statue de l’Amiral Yi près de l’ancien palais royal à Gwanghwamun réclamant une commission d’enquête indépendante qui jusqu’à aujourd’hui n’a pu encore travailler.

Une société malade de ses dysfonctionnements

Quelques heures après le drame, très vite de multiples dysfonctionnement sont relevés :

  • Les gardes côtes. Alors que de nombreux plongeurs volontaires (dont deux payeront de leur vie leur engagement) affluent vers le lieu du drame, les gardes côtes les repoussent préférant favoriser une société privée avec laquelle ils sont sous contrat. L’unité des gardes côtes sera dissoute quelques semaines après le drame.
  • L’armateur. Selon les documents révélés par la presse indépendante, la compagnie maritime n’avait que vocation à générer de la richesse au détriment de la sécurité. Bon pour la réforme, le bateau était constamment surchargé lors de ses liaisons. Le propriétaire, Yoo Byung-eun, s’avère un homme d’affaires milliardaire mais aussi prédicateur et fondateur d’une église sectaire et artiste photographe connu en France sous le nom d’Ahae. Il n’a pas hésité à se faire mécène du Louvre afin de pouvoir exposer son travail photographique. En juin 2014 son corps a été retrouvé en rase campagne. A 73 ans il semble s’être suicidé. La justice coréenne a aussi très vite dans son collimateur sa famille dont sa fille, Yoo Som-na qui réside à Paris. Arrêtée, la justice française émet un avis de non recevabilité pour son extradition : la peine de mort ayant toujours cours dans la péninsule, sa sécurité n’est pas garantie.
  • Un équipage inexpérimenté. Le capitaine habituel du Sewol était en vacances et la majorité de l’équipage n’était pas l’équipage habituel lors de ce trajet.
  • Une gestion de crise inopérante. Si l’alerte est lancée très vite, initialement par un passager et six minutes plus tard par l’équipage, il faudra quasiment une heure avant que les opérations de sauvetage soient lancées officiellement alors que déjà de nombreux bateaux de pèche arrivent sur le lieu du drame. Par la suite les informations sur le pilote, le trajet, les circonstances de l’accident diffusées initialement s’avèrent fausses.
  • Une gestion politique désastreuse. Le jour du drame, la présidence ne prend pas la mesure de la catastrophe. Un journaliste japonais, Tatsuya Kato, en recoupant l’emploi du temps de la présidente Park Geun-hye fait remarquer que pendant sept heures, la présidence est restée sourde à toute communication. Les remarques du journaliste sont peu appréciées par le pouvoir. Tout d’abord interdit de quitter le territoire, il sera au final expulser début avril 2015 avec une interdiction de séjour sur le territoire national.
    L’absence des excuses aux familles de la part de la Park Geun-hye alors que son administration a montré une incompétence totale à gérer la crise est inacceptable pour les proches.
    Le refus de la police d’autoriser des rassemblements est venu amplifier cette sensation d’absence totale d’empathie du pouvoir pour les familles des victimes.
  • Les liens avec le pouvoir. Les familles considèrent que deux éléments viennent jouer en leur défaveur : les liens forts de Yoo Byung-eun (Ahae) avec les conservateurs dont deux anciens présidents et l’implication des services secrets dans la gestion de la compagnie. Un ordinateur portable d’un des membres d’équipage a relevé quelques secrets dont la gestion par les services secrets sud-coréens du planning de travail des marins. Dans ce dernier cas, c’est l’étonnement. Pourquoi et comment les services secrets peuvent être impliqués dans cette affaire ? Avec ses ramifications politiques insoupçonnées et le présence des services secrets, les observateurs les plus critiques signalent que l’affaire du Sewol restera très certainement un mystère.

Des attentes d’éclaircissement

Devant l’incapacité du politique à gérer la crise, le ruban jaune devient le symbole de l’espoir du retour des adolescents disparus. Origami du bateau et ruban jaune se diffusent largement à travers la société via les médias sociaux. Ruban que le Pape portera lors de sa visite officielle. En effet les familles désemparées ont trouvé une oreille attentive à leur souffrance auprès du Pape François lors de son séjour en Corée en août 2014 ; certains sans être catholiques ayant traversé le pays à pied pour aller à sa rencontre.

Touché par leur détresse, le Pape va jusqu’à porter le ruban de ralliement lors de la messe qui a réuni 50 000 personnes à Daejon [1] .

Au delà de la douleur, la mobilisation populaire est massive mais le gouvernement reste sourd tandis que le parlement affronte une nouvelle crise qui va durer des mois afin de s’entendre sur une commission d’enquête indépendante. Si des peines lourdes de prison sont prononcées contre les membres d’équipage, les véritables responsables semblent pour les familles complètement intouchables. Après 8 mois d’occupation de la place Gwanghwamun la détresse est profonde. L’ultime manifestation du 5 avril où les familles se sont rasées publiquement les cheveux pour protester ne suffit pas à faire réagir la présidence qui reste de marbre.

JPEG - 33.6 ko
© Kim Il-woo, The hankyoreh

Le mépris

Depuis le début du mois des témoignages bouleversants sont diffusés dans la presse ; des familles dans une grande détresse demandant toujours que toute la lumière soit faîte sur les événements. Mais depuis un an le gouvernement reste sourd à toute demande, allant même jusqu’à torpiller la commission d’enquête votée après d’âpres discussions au parlement, censée faire la lumière sur les dysfonctionnement des institutions. Ultime camouflet aux familles, le 16 avril jour de la commémoration, la Présidente Park part pour un voyage officiel en Colombie et ne sera donc pas présente. Veille de son départ, la presse a dévoilé une note interdisant aux ministres de son gouvernement d’assister à toute célébration commémorative, plus de 300 prévues. Afin de mettre fin à la crise qui s’annonce, elle donne enfin son accord au renflouement du bateau réclamé depuis un an par les familles.

Le 18 avril prochain à travers le monde sont organisés des rassemblements en souvenir des naufragés du Sewol [2]. En France la manifestation est à l’initiative des Coréens de France et se déroulera place du Trocadéro ce samedi à 18h.



Repères :

http://www.insight-korea.fr/


[1L’engagement du Pape auprès des familles a été très apprécié : le nombre de baptêmes a augmenté de 5% en 2014.

[2Tokyo (16 avril), New York, San Francisco, Los Angeles (11, 16 et 18 avril), Londres, Berlin, Toronto etc ...



Poster un nouveau commentaire