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Un caillou diplomatique dans la chaussure de Séoul

jeudi 8 septembre 2011, par Arnaud Vojinovic

Les îles Dokdo, deux cailloux perdus entre la Corée du Sud et le Japon, est un sujet de discorde entre les deux pays.

Les îles Dokdo [1] ont encore fait parler d’elles l’été dernier. Cette fois, trois juristes japonais, issus de la droite conservatrice (dont Tomomi Inada un révisionniste notoire qui nie toujours le massacre de Nankin), se sont rendus en Corée et dans un grand tapage médiatique pour protester contre la situation des îles Dokdo. Accompagnés d’une centaine de journalistes, ils ont été refoulés comme il se doit à l’aéroport international de Gimpo par les autorités coréennes, prétextant un trouble possible à l’ordre public. Profitant de leurs quelques heures sur le territoire coréen, les experts nippons ont ameuté l’opinion, s’offusquant du manque de liberté dans ce pays. Mais la Corée n’est pas en reste dans la provocation. Ainsi, le 17 juin dernier, afin de faire un test de vol de l’A380 qui assurera la ligne Incheon-Tokyo, Korean Air embarquait des journalistes et des officiels pour un vol de deux heures. Or, l’avion a osé survolé avec ostentation les îles Dokdo. Rétorsion de Tokyo : tous ses diplomates ont dû boycotter pendant un mois ferme la compagnie d’aviation coréenne.

Les îles Dokdo est un sujet de crispation constant entre Tokyo et Séoul. Elles sont le premier territoire coréen, annexé d’office en 1905 par la colonisation japonaise. En s’abritant derrière des traités d’après guerre mal ficelés, le Japon n’a jamais voulu en reconnaitre la légitimé coréenne, et continue en 2012 d’appeler ces deux îlots perdus au beau milieu de l’océan par leur nom japonais Takeshima (l’île de bambou). Tout cela pourrait relever de l’anecdote des relations internationales, si en 1994 avec les extensions des zones d’exclusivité économiques les problématiques des zones de pêche ne s’y étaient pas ajoutées. En 2005, le premier ministre Koizumi Jinichiro rendait les revendications japonaises plus pressantes avec la création d’un jour Takeshima et la notification dans les manuels scolaires des ilots comme territoire national. Pourtant les enjeux liés à ces deux bouts de cailloux ne sont pas anodins car des deux côtés les iles Dokdo ont une importance symbolique.
Devant cet état de fait, Séoul ne reste pas inactif et multiplie les signes et les symboles.

En Corée, les îles Dokdo sont le symbole de l’occupation japonaise et l’exemple de la mauvaise foi d’une partie des Japonais qui refuse de reconnaitre ses crimes de guerres, les prostitutions forcées et persistent à penser tranquillement que la colonisation japonaise a été profitable à la péninsule. Tout est fait pour marteler l’appartenance coréenne de ces cailloux immergés. Un couple de colons s’est installé volontairement sur un des rochers. L’aile conservatrice du parti au pouvoir appelait encore le mois dernier à l’installation d’une base militaire permanente sur Dokdo qui accueille déjà 37 gardes-côtes. Les enfants peuvent acheter des maquette des îles et jouer à l’opération de sauvegarde avec un porte-avion. Dans la station de métro – Anguk - qui voit passer le plus de touristes, une immense maquette explique en détails la géographie des îlots. En mars dernier, Kim Jang-Hoon chanteur à succès coréen y produisit un concert sur ce caillou perdu au milieu de la mer. Pour l’occasion plusieurs centaines de ses fans avaient fait le déplacement.

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(©www.economist.com)

Du point de vue du gouvernement japonais, même si la propriété des îles implique un élargissement des zones de pêche et l’exploitation de ressources minières abondantes, il n’est pas question de lâcher, ce serait la porte ouverte à d’autres revendications : la Russie et les îles Kouriles (la visite éclair en 2010 de Medvedev aux Kouriles avait provoqué l’ire des japonais), mais aussi le conflit diplomatique avec la Chine portant sur les îles Senkaku, les seules à abriter une présence japonaise. Si pour l’occupation des îles Senkaku Tokyo s’appuie sur des textes juridiques précis, ce n’est pas les cas de Dokdo et des Kouriles, où la diplomatie japonaise profite au mieux des vides juridiques laissés par les traités internationaux d’après guerre.
Mais si dans le cas russe, le Japon n’utilise que la voie diplomatique pour essayer de régler le différend, pour le cas coréen, la revendication s’appuie sur un avis de la Cour International de Justice datant de 1962 ; avis rendu caduque après la signature en 1965 du traité de paix entre les deux pays actant la souveraineté de la Corée sur l’ilot. Le choix japonais de faire appel aux instances internationales pour traiter le différent a pour objectif de gagner l’appui de Washington sur le dossier. En 2008 c’était presque gagné. Suprême humiliation pour les coréens, le BGN (United States Board on Geographic Names) déclarait l’appartenance des îles comme indéterminée. En pleine affaire du bœuf américain alors que les veillées aux chandelles créaient à la nuit tombée un climat quasi insurrectionnel dans le pays et que l’anti-américanisme était de mise dans la péninsule, Georges W. Bush demanda au BGN de faire machine arrière [2].

Au fil des ans les relations entre les deux pays se normalisant, les coréens souhaitent désormais trouver une issue à cette controverse territorial. Pour certains experts celle si passerait par une remise en cause de l’accord de pêche signé en 1998 et de considérer Dokdo sous un nouveau statut ne lui permettant pas de bénéficier d’une ZEE (Zone d’exclusivité économique.) : autrement dit perdre son statut de rocher pour devenir une île. Ce qui implique l’installation permanente d’une dizaine de maisons qui seraient occupées par des habitants d’Ulleungdo, l’île la plus proche – 24 volontaires. En parallèle seront créés un poste de police pour assurer la sécurité des habitants et un poste du Corps des Marines, les troupes d’élite coréennes. L’île tirerait ses revenus de la pêche et du tourisme. Même si le Japon est peu enclin à suivre cette proposition, les provocations régulières faisant resurgir un passé impérialiste n’est plus de mise quand les deux pays doivent resserrer leur lien face à une Chine de plus en plus gourmande et qui a déjà largement grignoté elle la Corée du Nord.


[1En occident elles sont appelées Rochers Liancourt du nom du baleinier les ayant découvertes.

[2Pendant plusieurs mois (de fin avril à fin juillet 2008), la population coréenne est descendue en nombre dans la rue au cours de veillées aux chandelles organisées dans 99 villes pour protester contre la levée de l’embargo sur le bœuf américain. Ces manifestations spectaculaires pouvaient durer plus de 72heures. Certaines d’entre-elles ont connu une issue violente - 930 arrestations à Séoul le 30 juillet 2008.


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