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Un cran (ou deux) en dessous

vendredi 4 novembre 2011, par Vanessa Postec

Le Rabaissement : un Philip Roth ni marrant ni bandant

En école de journalisme, à défaut d’apprendre le métier, on découvre des choses étonnantes : qu’il est possible -mais aussi conseillé- de disserter avec aplomb de sujets dont on ignorait jusqu’alors presque tout ; que, selon la règle du mort kilométrique, il est de meilleur ton de parler du chien écrasé trois étages plus bas que des bouleversements politiques de la corne de l’Afrique ; et -pour en venir par des chemins détournés à notre sujet-, qu’il n’existe que deux sortes de titres : les « informatifs » et les « incitatifs ». Hors de ces genres, point de salut. Coup de pot, l’édition n’est pas la presse, car Le Rabaissement, pour donner envie, on a vu mieux ; et pour résumer le Roth primeur, ce n’est pas non plus la panacée.

Mais ce n’est pas un drame, un mauvais titre. Les traducteurs ont droit, eux aussi, à leurs jours « sans », et puis le papier cadeau peut être tout fripé, c’est quand même du Philip Roth à l’intérieur, et rien que pour ça, ça vaut le coup de perdre de la hauteur et de plier le genou. Quoique. Car les grands écrivains ont ceci de particulier qu’ils n’écrivent pas toujours de grands romans. C’est fort regrettable mais c’est ainsi : l’espèce a beau être protégée, ça ne la préserve pas des coups du sort et de la facilité. Et c’est encore l’incipit qui en parle le mieux : « Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là. »

Simon Axler est comédien. Il a la soixantaine. Et subitement prend conscience qu’il est devenu incapable de jouer. Le feu sacré a fait long feu. Sa femme le quitte, il s’offre un séjour en psychiatrie : bref, que du pas très drôle, mais qui sonne juste. Avec de la profondeur et ce qu’il faut de douleur pour dire l’impuissance. C’est un peu plus tard que ça se gâte. Lorsque Simon reçoit de la visite, celle de Peegen, la fille d’un vieux couple d’amis, de vingt-cinq ans sa cadette, et qu’il a dû croiser à deux reprises par le passé.

"Quand il enfonça son pouce dans son cul, elle soupira de plaisir et murmura : " Personne n’avait jamais rien introduit là-dedans.""

Car Peegen a beau être lesbienne, ni une ni deux, la voilà qui vire sa cuti et saute dans le lit de Simon. Pourquoi pas, après tout, la vie aussi, comme la littérature, est faite de rebondissements… Sauf lorsque l’imagination cède la place à l’inventaire des fantasmes et à la sensiblerie d’un homme vieillissant : « «  Je ne sais pas quoi faire, avait timidement dit Pegeen. –Tu es sur un cheval, lui avait dit Axler. Joue la cavalière. » Quand il enfonça son pouce dans son cul, elle soupira de plaisir et murmura : « Personne n’avait jamais rien introduit là-dedans. –Ca ne m’étonne pas », répondit-il, également dans un murmure. Et lorsque ensuite il introduisit sa verge, elle le supporta autant qu’elle put, jusqu’ à ce que cela devienne vraiment trop douloureux. « Ca t’a fait mal ? lui demanda-t-il. – Ca m’a fait mal, mais c’est toi. » »

Et l’on découvre un Roth, ni marrant ni bandant, plus proche du fils naturel de Barbara Cartland et de SAS que de l’auteur de Portnoy et son complexe (ah ! l’immarcescible épisode de la tranche de foie de veau !). Certes, ce n’est pas la première fois qu’un titre est en deçà, ou que l’on entraperçoit les ficelles, chez Philip Roth, mais elles sont ici assez grosses pour s’y pendre. Et c’est ennuyeux. Car ce que l’on n’apprend pas non plus, dans les écoles de journalisme, c’est que déboulonner les statues, tout compte fait, c’est pas très excitant.


Repères :

Le Rabaissement, de Philip Roth, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, 128 p., Editions Gallimard (Paris), 13,90 €. Sortie : octobre 2011.


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