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Une grande confusion qui nous peine

mercredi 31 août 2011, par Arnaud Viviant

Voici un roman assez typique de la production contemporaine française, raison pour laquelle on s’acharnera rapidement dessus, non pas en tant que lui mais en tant que genre, où le mot « roman » est d’ailleurs à prendre avec des pincettes. Il s’agirait plutôt de ce que Christine Angot appelait, il y a un peu plus de dix ans maintenant, chez le même éditeur, d’une « merde de témoignage » ou pis encore, d’une thérapie par l’écriture.

Et voici les faits : le père de l’auteur, un des « barons » de l’ex-Compagnie Générale des Eaux, a été « poissé » comme dirait Luc Ferry pour corruption et condamné en 1997 à 24 mois de prison dont six fermes qu’il accomplira en régime de semi-liberté. Dans le même temps, la mère de l’auteur meurt d’une tumeur au cerveau. Fin d’un monde pour Laurence (l’enfance, ce sac de billes et de nœuds).

Question : ce papa est-il un salaud comme la sœur (aînée) de Laurence a eu l’insensé culot de le lui dire un jour ?

Dix ans plus tard, contre l’avis de son géniteur qui, comme Bartleby, préférerait ne pas, Laurence Tardieu (déjà auteur de cinq romans, couronnés pour certains par de petites couronnes en laiton) se décide à raconter cette histoire plutôt qu’une autre. «  Dieu ne veut pas que j’écrive, mais moi je dois  » disait Kafka ; là, c’est juste papa, mais globalement, c’est la même chose. Du reste, pan dans le mille, l’auteur « relit  » au passage « La lettre au père » de Kafka et « a ressenti quelque chose de très douloureux (la) traverser ». C’est bien une preuve, ou alors je suis pape dans un film de Moretti.

Question : ce papa est-il un salaud comme la sœur (aînée) de Laurence a eu l’insensé culot de le lui dire un jour ? Laurence, elle, plus sobre, « bute sur un moment précis : celui où (s)on père a basculé dans la corruption  ». C’était une gangrène généralisée dans ces années-là, écrit-elle froidement (et ça l’est toujours, glisse-t-elle encore plus froidement au détour d’une autre phrase). Alors, écrire pour en finir avec la gangrène, la grande graine de papa. Papa que justement, petite fille, on a vu tout nu en train de se laver le sexe, on s’en souvient comme si c’était hier. On ne dit pas s’il en avait une grosse, d’une part parce qu’enfant, c’est difficile à dire, tout nous paraît assez gros par définition à cet âge, d’autre part parce qu’on laisse ce genre de grossièretés à Christine Angot.

Laurence Tardieu, c’est de l’autofiction qui ne s’autorise pas, qui reste bien droite à table dans les limites fixées par la Loi, toute molle et blanche et bien éduquée. Et quand tombe comme un couperet émoussé la dernière phrase presque inattendue de cette lettre énamourée au père : « je suis devenue une femme » (Laurence Tardieu est quand même née en 1972) l’on se dit que nous, pendant ce temps, nous ne sommes pas devenus lecteurs. Ma phrase préférée (p. 86) : « Pour la première fois ce matin je me demande si l’écriture peut résoudre quoi que ce soit  ».


Repères :

La confusion des peines, de Laurence Tardieu, Stock, Paris, 160 pages, 16 euros.

www.editions-stock.fr


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