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Chronique du Nouveau monde ensommeillé

Une heure de sommeil en moins

jeudi 24 juillet 2014, par Jacques Secondi

L’ ultime frontière du capitalisme.

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« Les dormeurs », par Sophie Calle

C’était bien vrai, il y avait un écran de télévision dans chacune des chambres des trois enfants de la maisonnée, âgés de huit à seize ans . Cela n’empêchait pas les deux plus petits, au moment où leurs parents les priaient d’aller se coucher, de se disputer la tablette qu’on leur avait demandé de partager. Il leur faudrait patienter encore un peu. Ils obtiendraient bientôt le statut de l’aîné : posséder un ipad rien qu’à soi. « Bonne deuxième partie de soirée les enfants, pensai-je en finissant mon verre de vin. Demain, réveil à 6h45. Vous aurez alors entre six et sept heures de sommeil au compteur, selon la capacité de votre organisme à vaincre l’excitation produite par les images et le rayonnement lumineux de l’écran devant lequel vous vous serez endormis ce soir ».

Un cycle de sommeil en moins : « L’économie, « science du très court terme », aurait tendance à s’en réjouir »

Il n’y a sans doute guère que le nouveau né, pendant les premiers mois, qui n’a pas encore modifié son temps de sommeil. Pour tous les autres, la perte, en cinquante ans, est estimée à environ une heure. Presque un cycle en moins donc. L’économie, « science du très court terme », selon l’économiste René Passet, et son avatar moderne, le capitalisme financier actionnarial qui regarde en priorité la maximisation des profits à court terme, auraient tendance à s’en réjouir.

Du temps de cerveau disponible en plus : « Il ne serait pas étonnant que nous nous voyons bientôt proposer d’accepter d’écouter des publicités pendant notre sommeil »

Des individus plus longtemps en éveil, c’est la promesse d’une plus grande productivité et de davantage de temps de cerveau disponible, selon l’expression rendue célèbre par Patrick Lelay, l’ancien PDG de TF1. Les publicitaires sont demandeurs. Le temps pour faire de l’argent devient une denrée rare si l’on en juge par l’explosion des images et des messages de marque à tout instant et en tout lieux. Au point de faire douter que leur cible ait encore quelque attention à leur accorder. Sur internet, on vous prie souvent de visionner une publicité, comme s’il s’agissait d’une cuillère d’huile de ricin, avec, en échange, la promesse de ne pas être importuné pendant la lecture de votre article par le battement d’une fenêtre -publicitaire- mal fermée. Si les gens de marketing s’appuyant sur les spécialistes des sciences cognitives parviennent à convaincre les annonceurs que la pub agit efficacement sur les dormeurs, il ne serait pas étonnant que nous nous voyons bientôt proposer d’accepter d’écouter des publicités pendant notre sommeil. Ce serait l’occasion de négocier, non pas du temps de publicité en moins pendant la journée, mais des minutes de sommeil en plus pendant la nuit.

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« Les dormeurs », par Sophie Calle

Rythme d’enfer : « Une heure de sommeil en moins en quelques décennies, semble terrifiant du point de vue du temps d’adaptation de l’organisme humain »

Car, l’anthropologue, et les médecins, sourient beaucoup moins des évolution en cours. Une heure de sommeil en moins en quelques décennies, semble terrifiant du point de vue du rythme d’adaptation dans le temps de l’organisme humain à son environnement. Vu à la télévision : des archéologues historiens de l’alimentation mettent une quinzaine de volontaires au régime alimentaire de l’australopithèque, baies, fruits, racines, le tout sans cuisson. L’expérience est interrompue au bout de quelques jours pour éviter le trop grand affaiblissement des organismes incapables d’assimiler un menu qui faisait la force des premiers hominidés habitués à manger cru et à mastiquer toute la journée.

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« Les dormeurs », par Sophie Calle

Réhabiliter le gros dormeur : « mauvais citoyen car piètre travailleur-consommateur »

Du point de vue du rythme anthropologique, la précipitation et les changements brutaux ne donnent rien de bon. Mais là, avec le manque de sommeil, on fait comme si cela devait marcher. Les déprimés, modèle Yves Montand soumis à la torture de l’insomnie forcée dans l’Aveu, sont priés d’aller consulter. Les autres peuvent continuer à boire café ou Redbul pour se maintenir en forme. Le monde a besoin d’eux. Et chacun s’efforce de rester dans la course. Celui qui dort peu est admiré et valorisé. Il raconte avec fierté ses nuits semi-blanches occupées à répondre à davantage de mails, à visionner davantage de séries, à cocher davantage de « like », à émettre davantage de yo. Le gros dormeur est disqualifié, jugé paresseux plus qu’épicurien en quête de la bonne mesure, mauvais citoyen car piètre travailleur-consommateur. Le sommeil ne vaut rien au sens de la valeur que l’économie de marché donne à l’usage des biens. Le réduire au maximum, ou sinon parvenir à le meubler, comme dans l’aveu, est l’ultime conquête possible du capitalisme. Elle est en cours, et chacun ferme les yeux. Réveillons-nous.


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