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Vidalou dans la forêt ISO

dimanche 19 novembre 2017, par Emmanuel Lemieux

Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts. Habiter des territoires en lutte, Zones, 197 p., 14 euros. Octobre 2017.

Société. L’auteur aime bien se cacher dans ses forêts de références. Jean-Baptiste Vidalou est un pseudo, ou alors la réalité patronymique est plus belle que la fiction. Vidalou était un héros agro-pastoral en lutte contre la déforestation et l’accaparement des forêts domaniales initié par Charles X. On appela cette guérilla méconnue en Ariège, " la guerre des Demoiselles"(1829-1872). Pour ruser et feinter les gendarmes et les inspecteurs des eaux et forêts, les montagnards qui avaient toujours vécu en parfaite autarcie dans la région se déguisaient en femmes. Ils attaquaient de nuit et dans une ambiance férocement joyeuse, sous des masques de carnaval, les grands propriétaires complices, les gardes forestiers ou encore les maitres des forges et charbonniers qui profitaient de l’industrie étatique. Jusqu’à 8 000 rebelles tinrent tête un demi-siècle durant au pouvoir de la sylviculture d’État et gagnèrent quelque aménagement à ce monopole.
La forêt a toujours posé politiquement et socialement question. Ainsi comme le rapporte dans son éblouissante biographie le professeur d’histoire Jonathan Sperber, le jeune Karl Marx -d’avant le marxisme- ratiocinait sur les usages de la forêt. La révolution française avait édicté le droit de propriété tout en rayant les privilèges mais aussi le droit coutumier -celui des pauvres à aller cueillir des baies ou du bois mort dans les bois du maître. Le jeune Marx préférait se ranger du côté du Droit.
Vidalou 21 qui se présente comme un agrégé de philosophie et un bâtisseur en pierre sèche implanté en pays d’Oc a su rafraîchir ces questions. Être forêts. Habiter des territoires en lutte participe de cette mémoire politique, ou plutôt géo-politique. Car la biosphère menacée du XXIe siècle voit en Afrique, Amérique latine et Asie, des guerres disymétriques éclater entre petits peuples des forêts et exploitants industriels et politiques de tout acabit.

Le philosophe sylvestre et zadiste souligne dans des pages belles et fortes, la méconnaissance crasse y compris scientifique que nous avons de ces lieux

Les rhizomes de l’essai sont furieusement foucaldiens. Les ingénieurs et les agronomes ont mathématisé la nature, créant un système panoptique et calculable afin de mieux mater les forêts indociles et le "peuple" qui va avec. On tourne un peu en rond dans trop de chapitres avec cette thèse, comme avec celle largement utilisée de l’extractivisme, (autant regarder Avatar). Signe des temps hybrides, Vidalou sait également braconner sur les terres des penseurs libres, originaux mais réactionnaires, tels que Ernst Jünger (avec son concept du Waldgänder - le rebelle "qui s’en va dans la forêt") ou Carl Schmitt et son concept de nomos (prise de terre). Le plus passionnant de la lecture -et qui vaut le détour et même plusieurs- reste l’écriture, la personnalité et le savoir de l’auteur. Vidalou s’inscrit dans un libertarisme à la Robin des bois : " Plus l’État s’occupera de forêts homogénéisés par des plantations de résineux, ou volontairement laissés en friche, plus il en aura le contrôle territorial, et ses ingénieurs des Eaux et Forêts le monopole du savoir."
Sur la ligne du photographe Sebastio Salgado qui estime qu’il n’y a plus de forêt au XXIe siècle mais seulement des "élevages d’arbres", le philosophe sylvestre et zadiste souligne dans des pages belles et fortes, la méconnaissance crasse y compris scientifique que nous avons de ces lieux mis au carré par l’ingénierie militaire et républicaine, mais aussi sur-industrialisés tel le projet EON dans l’Aveyron. L’auteur est parti en guerre intellectuelle contre "le calcul total" et on peut lire ce paragraphe comme le manifesto du livre : "Si, depuis un certain moment, de plus en plus de groupes et d’individus se réapproprient des territoires, luttent pour protéger ce à quoi ils tiennent, ce à quoi ils ont appris à se lier, c’est qu’il en va d’une nécessité primordiale de mondes. De mondes que nous habitons, mais de mondes qui nous habitent tout autant."

L’essai un peu trop touffu et du coup confus, malgré un style que l’on a envie de retrouver, dissimule une excellente enquête potentielle qui elle reste à écrire : les chroniques homériques de ces guerres sylvestres du XXIe siècle, un peu partout dans le monde à l’heure du grand réchauffement et du capitalisme sauvage.


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