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Vincent Tiberj à la conquête des nouveaux citoyens

vendredi 5 mai 2017, par Aliénor Ballangé

Vincent Tiberj, Ces citoyens qui viennent, Paris, Puf.

Politique. La réflexion du politologue Vincent Tiberj repose sur la méthode scientifique des cohortes. L’objectif est de montrer et de démontrer que lesdites cohortes transforment profondément la politique française et, plus précisément, que les « post-baby-boomers » constituent une « nouvelle citoyenneté ».

À première vue, trois « victoires » semblent ressortir des observations statistiques de l’auteur.
En premier lieu, une victoire républicaine confirme le rôle crucial de l’école et des études supérieures sur le niveau général d’appréhension cognitive des enjeux politiques citoyens. Dotés d’un bagage académique sans précédent, ces nouveaux citoyens seraient plus critiques envers les politiques et exigeraient davantage d’eux en termes de transparence et d’efficacité.
La seconde victoire serait de nature libérale : grâce à l’autonomisation des citoyens et à la poursuite du processus de décentralisation de l’État dans le quotidien des individus, le milieu associatif agrègerait un réseau de solidarités plus dense qu’auparavant. De manière figurée, les citoyens semblent davantage se prendre en main et prendre la main de leurs concitoyens ; ce qui remet nécessairement en cause le monopole de la représentation légitime jusqu’ici détenu par les élites dirigeantes traditionnelles.

Pour le « post-baby-boomer », citoyen et consommateur seraient presque des termes équivalents.

En outre, Tiberj semble partager l’intuition de Pippa Norris selon laquelle le nouveau citoyen serait passé d’une « politique de la loyauté » à une « politique du choix », tant dans sa façon de choisir ses luttes et ses causes que dans sa participation à ce Wilhelm Röpke nommait déjà dans les années 1940 la « démocratie de consommation » ; notion que décrivent notamment Pierre Dardot et Christian Laval dans La Nouvelle raison du monde. Pour le « post-baby-boomer », citoyen et consommateur seraient presque des termes équivalents.
Enfin, une victoire de l’individualisme clôturerait cette triade de la nouvelle citoyenneté. Se tenant à distance de ses anciennes loyautés (famille, entreprise, communauté religieuse, partis politiques), le nouveau citoyen « tiberjien » ne participerait à la vie politique que s’il y trouve un intérêt (matériel ou « post-matériel ») ou s’il se sent personnellement concerné. On aurait dès lors affaire à un citoyen égotique à l’écoute de son propre pluralisme politique et idéologique. Celui-ci ne se considère plus comme « fait d’un bloc » ; il ne s’agit plus pour lui de voter toute sa vie pour le même parti mais bien d’adapter son positionnement en fonction de sa situation ou des circonstances extérieures.

Ne vote-t-on, ne participe-t-on, ne s’exprime-t-on qu’en fonction de son âge ?

On peut certainement discuter des limites théoriques de ce livre -par ailleurs instructif.
L’autonomie en premier lieu n’est-elle pas plutôt un nouveau conformisme ? Que l’on pense aux leçons d’Alexis de Tocqueville : n’est-ce pas en rompant avec toutes les loyautés antérieures et en se proclamant libre et autonome que les individus s’aliènent le plus ? N’y a-t-il pas danger à remplacer les anciennes loyautés par l’émergence d’un conformisme horizontal et « entre pairs » qui ne serait guère plus émancipateur que la déférence d’antan ?

L’étude, par ailleurs, s’arrête avant l’émergence de la « génération Y » (et Z a fortiori). Or la différence de taille entre la génération des « post-baby-boomers » nés dans les années 1960-70 (formation politique dans le contexte de la révolution conservatrice, dépolitisation) et la génération des « post-post-baby-boomers » nés dans les années 1990 (renouveau de la politisation intensive avec la généralisation d’internet, institutionnalisation de l’euro, arrivée de Le Pen au second tour, choc planétaire du 11-Septembre) nous paraît manifeste. Depuis le dernier quinquennat notamment, on observe une incontestable politisation des jeunes mais sur un mode plus « vénère », ce qui, selon certains, serait la conséquence d’une situation économique peu porteuse. Ces générations se vivraient comme les premières dont la carrière et la protection sociale seront moins intéressantes que celles de leurs parents. Cela se reflèterait dans la montée en puissance de mouvements contestataires de gauche, comme de droite : France Insoumise et FN en France ; Podemos en Espagne ; Pirates et AfD en Allemagne, etc. Certes. Mais il faudrait nuancer et relativiser la démonstration. Comment expliquer le succès concomitant des nouveaux « populistes du centre » et de partis qui se revendiquent du libéralisme progressiste : Renzi en Italie, Ciudadanos en Espagne (que l’on balaie trop rapidement du champ médiatique), et Macron en France ?

On ne peut que regretter le manque de réflexion sur les possibles stratégies des acteurs observés.

Par ailleurs, ne vote-t-on, ne participe-t-on, ne s’exprime-t-on qu’en fonction de son âge ? La sociologie de Vincent Tiberj ne dérive-t-elle pas vers une essentialisation, ou une naturalisation des données statistiques ? Pour séduisante et commode qu’elle soit, cette méthode est problématique d’un point de vue scientifique. Rhétoriquement : il est intéressant de constater la surreprésentation du verbe « être » dans l’enquête de Tiberj. Les individus « sont », et ils sont, de plus, catégorisables. On ne peut que regretter dans cette perspective, le manque de réflexion sur les possibles stratégies des acteurs observés. Par exemple : les jeunes ouvriers votent-ils davantage FN pour des raisons objectives, « naturelles » (rebelles, contestataires, peu diplômés, peu ouverts à autrui, etc.) ou parce qu’il pourrait s’avérer stratégiquement intéressant de voter FN (« On a déjà testé le centre, la gauche et la droite, alors il est logique d’essayer une nouvelle approche » ; « faire exploser le système pour mieux le reconstruire » ; obliger le FN à gouverner pour montrer qu’il en est incapable, etc.) ? Penser davantage en termes de « raison populiste » qu’en termes naturalisants de cohortes, d’âges, de sexes, de diplômes, nous paraît une piste plus complexe mais peut-être plus riche pour comprendre la France des très vieilles et des toutes jeunes générations.


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