Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Vivre, aimer dans la zone de Tchernobyl

jeudi 8 novembre 2012, par Vanessa Postec

Tirer de la catastrophe nucléaire, une fable brillante et sombre

Société. Ce n’est pas, a priori, le roman de la rentrée. Antoine Choplin, son auteur (et celui de Radeau et du Héron de Guernica), est un homme discret ; son éditeur -La Fosse aux ours- l’est presque tout autant ; et le thème de La nuit tombée n’est pas plus propice au scandale qu’à l’expression d’une sexualité débridée. D’ailleurs, et c’est bien la preuve qu’il n’est pas, a priori, le roman de la rentrée : il ne figure pas sur les listes des nominés de novembre.

Mais la couverture est jolie, le résumé intrigant, et la lecture d’une grosse centaine de pages ne devrait pas prendre l’après-midi. Alors soit. On saute sur le porte-bagages de Gouri, et on s’en va battre la campagne ukrainienne avec lui. La destination est inhabituelle : la zone interdite autour de Tchernobyl. Et le trajet pas des plus confortables, puisque notre héros a accroché au cul de sa pétrolette une remorque bringuebalante.

Il faut attendre un peu pour découvrir le but du voyage, ou son pourquoi, plus exactement. Alors on patiente, et on descend de moto lorsque Gouri arrive chez Vera et Iakov, de vieux amis. On s’assied à table avec eux. On les écoute parler d’avant, de la catastrophe, du nettoyage de la zone qu’il a bien fallu faire, et qu’on a fait de bon cœur, et qui était très bien payé, alors tant pis si toute la poisse qu’il y avait là-bas collait à la peau malgré les protections de fortune.
Tant pis sur le moment, parce qu’aujourd’hui la poisse a tellement bien collé à la peau de Iakov, le liquidateur, que c’est maintenant sa peau qui se décolle. Et que son état se dégrade tellement vite qu’il va demander un service à Gouri. Il va lui demander d’écrire une lettre à Vera : Gouri est un peu poète, et si la poésie ne change pas la vie et ne décolle pas toute la poisse, elle parvient quand même à la rendre plus jolie.

« Sûr que c’est autre chose que le monde normal. Disons que c’est pas la même pourriture. »

Mais ce sera pour plus tard, pour demain peut-être. Car le dîner est terminé, et il est temps de reprendre la route. Kouzma se joint à nous, lui aussi a ses raisons pour souhaiter pénétrer dans la zone interdite : « Ca va te paraître étrange peut-être, mais cette zone, même avec sa poisse qui s’est fichue partout et qu’en finit pas de te coller à la peau, eh ben c’est un endroit que j’aime bien. Je m’y sens pas si mal. Sûr que c’est autre chose que le monde normal. Disons que c’est pas la même pourriture. Mais, à choisir, je crois que je préfère la pourriture d’ici. Elle est peut-être aussi vicelarde que l’autre mais, comment dire, avec elle tu valdingues quand même pas autant dans le caniveau. »

Nous sommes trois désormais, sur la moto, et dans la nuit. Si l’on excepte les fantômes de ceux qui ne sont plus. Et la présence presque palpable de Ksenia, la fille de Gouri, avec qui il assista, comme au spectacle, à l’explosion de la centrale, et pour qui il a entrepris le voyage. Mais voyez, ils ne sont plus que deux, désormais, Gouri et Kouzma : je me suis retirée pour ne pas les encombrer, la route est encore longue, elle est sombre, elle est accidentée, et il leur reste tant à faire… Il y a du Beckett, là-dedans, et du Choplin (surtout !), et de la tendresse, et de l’étrangeté, et la sombre lumière des feux-follets radioactifs, et une drôle de poisse qui vous colle aux tripes. Alors peu importe si, a priori, La nuit tombée n’est pas calibré pour être le roman de la rentrée.


Repères :

La nuit tombée, d’Antoine Choplin, Ed. La fosse aux ours (Lyon), 122 p., 16€. Publié : août 2012


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.