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Who’s who Docteur Who ?

mardi 29 septembre 2009, par Rémi Sussan

Série-télé préférée des "geeks" anglais, "docteur Who" est le symptôme d’un romantisme moderne qui tente de survivre à l’utilitarisme coûte que coûte. Résistance !

Lorsqu’il fallut préparer les funérailles du jeune Seb Neale, décédé à 26 ans des suites d’une chute accidentelle, ses proches prirent la courageuse et étrange décision d’organiser une cérémonie que Seb aurait vraiment aimé : entièrement basée sur sa série préférée, le très britannique « Docteur Who ».

Ainsi, son cercueil avait l’apparence d’une cabine téléphonique bleue, comme le vaisseau spatiotemporel du docteur, le mystérieux TARDIS. Des citations de la série furent utilisées en guise d’homélies : « Je suis un seigneur du temps...Je ne suis pas un être humain. Je marche dans l’éternité ».... « Un jour, je reviendrai..Oui, je reviendrai. Jusque là, qu’il n’y ait ni regret, ni larmes ni inquiétudes. Continuez juste avec vos croyances, et prouvez moi que je ne me suis pas trompé sur les miennes ».

Bien sûr on peut ricaner d’un tel enthousiasme envers ce qui n’est qu’une série de télévision. Gloser sur ces « geeks » incapables de se raccrocher à la réalité et qui s’identifient, qui à Luke Skywalker, qui à Mr Spock, ou enfin, pour les plus british, au « Docteur ».

Pourtant, on ne peut que s’interroger sur la nature de ces séries « cultes », qui, pour la plupart, appartiennent au domaine du fantastique ou de la SF. De fait, ces « no-life » sont peut être les derniers représentants d’une forme de romantisme, les seuls aujourd’hui à se revendiquer d’un monde au delà du pur utilitarisme. Peu importe qu’ils choisissent leur modèles dans la bande dessinée ou la télévision, plutôt que dans les formes plus classiques de la littérature ou de la religion. C’est bien plus le signe de la faillite des formes traditionnelles de la culture que celui d’une déformation de leur esprit à eux.

(Source : BBC One) Culte, la série « docteur Who » l’est doublement, puisque elle est probablement celle dont la durée est la plus longue. Elle à en effet démarré sur la BBC en...1963. elle s’est interrompue en 1989,pour ressusciter en 2005. Cette année 2009 marque un tournant dans cette nouvelle mouture, puisqu’elle marque le départ tant du producteur qui a opéré la résurrection, Russel T.Davis, que celui de l’acteur vedette qui a incarné avec brio le Docteur ces trois dernières années, David Tennant. « Docteur Who » va donc, une fois de plus entrer dans une nouvelle phase.
Mais ce Docteur qui est il donc ?

Un extraterrestre, voyageur du temps et dernier membre de son espèce, les Seigneurs du Temps.
Le docteur ne dispose apparemment d’aucun pouvoir sauf un, très important : à l’instar d’un chat, il possède plusieurs vies. Lorsqu’il est tué il est capable de se régénérer. Ce truc permet de justifier les changements d’acteur, indispensable dans une série aussi longue.
Si toutes les séries fantastiques évoquent la nostalgie d’un monde plus excitant et plus mystérieux, Docteur Who, encore plus explicitement que les autres, se revendique d’un romantisme cosmique :
« Quand vous êtes gamin, explique l’un des personnages, tout ce qu’ils vous disent c’est « grandis. Trouve un boulot. Marie toi. Achète une maison. Fais un gosse. Et c’est tout. Mais la vérité est que le monde est bien plus étrange que ça. Et bien plus sombre. Et bien plus fou. Et tellement meilleur ! »

Le Docteur voyage en général avec une compagne qui le suit dans ses aventures. Dans la nouvelle mouture menée par Russel Davis, deux de ces compagnes acceptent avec joie l’invitation du Docteur pour échapper à une vie morne déjà toute tracée (La troisième compagne de la nouvelle série, Martha, la seule à avoir un projet d’’avenir et de carrière, sera d’ailleurs la seule à le quitter volontairement). C’est par les yeux de ces jeunes femmes, auxquelles on s’identifie bien plus facilement qu’au trop mystérieux docteur, que le spectateur peut ressentir l’effet soudain basculement entre la grisaille d’une banlieue londonienne et le vertige des espaces infinies.

Le contact avec une intelligence supérieure

(Source : BBC One) « Docteur Who » possède une autre qualité fondamentale. Peut être plus que tout autre série, celle-ci s’attache à représenter le contact avec une intelligence supérieure, l’un des grands défis de la science fiction.

La technologie tout d’abord. « Rien ne distingue une technologie suffisamment avancée de la magie" a dit Arthur C.Clarke. Docteur Who illustre constamment ce postulat. Sur ce point il s’oppose complètement au futurisme de Star Trek, par exemple. Pas de vaisseau spatial ou temporel pour le docteur : le "Tardis" qui conduit le docteur à travers ses aventure présente l’aspect d’une vielle cabine téléphonique des années 50, une boite bleue dont l’usage était réservé aux appels à la police. Une cabine, toutefois, beaucoup plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Fantaisiste ? beaucoup moins en tout cas que l’Enterprise de Star Trek ou que les vaisseaux de Star Wars. Voyons les choses telles qu’elles sont : un véhicule capable d’aller plus vite que la lumière, voire de voyager dans le temps, n’a pas plus de raison de ressembler à un sous marin, une fusée, une soucoupe volante ou un bateau qu’à une cabine téléphonique plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. De fait, sous des dehors apparents de joyeux délire, les concepts scientifiques les plus pointus sont souvent traités dans la série.

Pas de quincaillerie high-tech

"An double", épisode imaginé par Stephen Moffat , (scénariste récurrent des dernière saisons et futur remplaçant de Russel Davis aux commandes de la série), est probablement l’une des plus brillantes variations écrites sur la nanotechnologie. Un autre épisode, du même scénariste, la « bibliothèque des ombres » aborde le sujet de l’uploading, (le téléchargement de l’esprit humain dans un ordinateur un projet pris très au sérieux par des chercheurs en intelligence artificielle comme Marvin Minsky) ; ailleurs, le même Moffat arrive aussi à donner une dimension romanesque au principe d’incertitude de Heisenberg , ce qui tient du tour de force. Mais jamais le docteur Who ne tombe dans la quincaillerie high tech ou le culte des effets spéciaux.

Ses ennemis jurés, les daleks, véritables boites de conserve ambulantes, continuent, comme ils le faisaient déjà dans les années 60 à s’exprimer avec une voix métallique, à une époque ou le moindre micro ordinateur ou répondeur téléphonique est capable de produire une douce voix féminine tout à fait acceptable (ce qui est encore plus agaçant, d’ailleurs).L’aspect « kitsch » volontairement passéiste des objets technologiques du Docteur Who nous rappelle que la plus futuriste et clinquante des technologies envisagée par la science fiction nous apparaitra, de toutes façon, ringarde dans les dix ans à venir. Alors pourquoi ne pas continuer avec les effets spéciaux de 1965 ?

Mais la technologie n’est pas la seule particularité du Docteur. C’est le dernier des Seigneurs du temps, une race très avancée, disparue lors d’une guerre contre les Daleks (comment une race de voyageurs du temps peut elle disparaître ? On ne peut que supposer que cette destruction s’est produite simultanément sur l’ensemble du continuum temporel, des commencements de l’univers à sa fin. Mais que peut bien signifier « simultanément à toutes les époques » ? )

L’entité Q

Comment une telle intelligence supérieure pourrait elle donc se manifester à nos perceptions ? La première solution trouvée par des générations d’écrivains ou scénaristes de SF est de lui donner une multitude de pouvoirs surnaturels et ne pas aborder la question de sa cognition. Dans Star Trek, l’entité Q est un exemple de ce choix. Q n’est pas spécialement intelligent, mais il fait ce qu’il veut avec son environnement. Le Docteur n’est pas comme Q. C’est en surface un humain comme un autre. Mais finalement, comment Jane Goodall apparaît elle aux grands singes qu’elle étudie ? Certainement pas comme une super guenon, capable d’attraper des bananes avec une facilité miraculeuse. En fait, ils doivent plutôt la voir comme un chimpanzé un peu raté, pataud, et plutôt moche. Si Jane Goodall possède des connaissances et des pouvoirs « supérieurs » aux primates dont elle partage la vie, ceux-ci sont tout simplement au delà de ce que les gorilles peuvent même essayer d’imaginer.
Si le Docteur apparaît donc la plupart du temps comme tout à fait comme nous, parfois transpire le long de la série des allusions à des pouvoirs d’une puissance incommensurable et à une connaissance au delà du concevable. Ainsi, sa perception du temps est-elle mille fois plus subtile que nos représentation plates et linéaires :
« Parce que c’est comme ca que je vois l’univers,chaque seconde, je peux voir ce qui est, ce qui était, ce qui pourrait être ce qui ne doit pas être, c’est le fardeau d’un seigneur du temps... »

"Le destructeur des mondes"

(Source : BBC One) Quant à ses pouvoirs, ils sont d’ordre cosmologique, et lorsqu’il en est fait mention, les scénaristes n’hésitent pas à recourir à un ton inspiré des grands mythes. Voici ce que raconte un de ses ennemis vaincus :
« Il ligota mon père avec des chaines indestructibles forgées au coeur d’une étoile naine. Il piégea ma mère dans l’horizon des évènements d’une galaxie en cours d’effondrement,et elle est restée prisonnière là, pour toujours. Il rend parfois encore visite à ma soeur, une fois par an, tous les ans (..). Il l’a enfermé dans un miroir. Dans chaque miroir. Si un jour vous regardez votre reflet et voyez quelque chose derrière vous pendant une seconde, c’est elle. C’est toujours elle. »
Finalement le docteur Who serait il un dieu, une figure d’un nouveau paganisme cosmique, un des premiers grands mythes des temps nouveaux ? En tout cas, si c’est le cas, son aspect « divin » est bien plus sombre et terrifiant que l’apparence humaine qu’il projette, toute en affabilité et bonnes intentions. A plusieurs reprises dans la série on insiste sur sa capacité à amener avec lui malheur et catastrophe.

« Vous êtes le destructeur des mondes" c’est ainsi que le nomme l’un de ses ennemis à la fin de la saison 4 . Une formule traditionnellement appliquée au Dieu indien Shiva. « Je suis la mort, le destructeur des mondes », dit la Bhagavad Gita, formule rendue célèbre par Robert Oppeinheimer qui se la remémora le jour de l’explosion de première bombe atomique. Le Docteur est un Shiva au flegme tout britannique.


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