Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Xi Jinping le rhéteur des nouvelles vessies et lanternes chinoises

mardi 27 novembre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Comment le nouveau leader de la Chine s’exprime et comment les occidentaux comprennent ce qu’ils veulent bien entendre

JPEG - 15.5 ko

Voilà trois semaines j’étais à Pékin, juste avant le XVIIIe congrès du parti communiste chinois (PCC) et pour prêcher la bonne parole rhétorique occidentale. Mon hôtel, étonnant, jouxtait le côté oriental de la Cité impériale où, brisant le calme de cette avenue bordée d’arbres et de lampions, nuit et jour des terrassiers en tabliers gris réparaient les trottoirs du vieux quartier historique à qui on fait le sort du Marais à Paris : habitants soumis au bruit continuel des rénovations qui les chasse de leurs pittoresques maisons qu’on transforme en cours nobles et restaurants anciens – restes qui vont disparaissant de la Comédie Humaine des Gens de Pékin de Lao She, persécuté par le régime maoïste mais dont la nouvelle « gouvernance » a restauré la dignité et la maisonnette, entre centres commerciaux dorés sur tranche et ruelles sentant le ciment frais où des chats ébouriffés veillent à la porte des bicoques. Au bruit nocturne des caillasses jetées dans des bennes et au tap-tap-tap des mailloches tassant les pavés, le matin venu ne leur succédait pas, en les submergeant, le vacarme habituel d’une grande ville, klaxons et moteurs, mais ce que les Romains appelaient rumor.

Rumor, ou le bruit existentiel de la Nature fait de froissements élémentaires, de crissements végétaux et de rugissements animaux (« rumeur, rugir », même mot)– à Pékin, chaque matin, montait le rugissement des haut-parleurs des écoles voisines : ordres scandés, chants entonnés, cymbales sonnées. En harmonie. Si j’étais descendu au Raffles j’aurais manqué ça, à savoir justement le Ça de Pékin – en psychanalyse le Ça représente la pulsion : le rumor montant chaque matin des écoles, par dessus les toits en tuiles jaunes vernissées et l’automne céladon des arbres, illustrait la pulsion essentielle du régime communiste, « harmoniser » le peuple, et livrait avec une justesse non pas inouïe mais ouïe, un mécanisme de son Surmoi, à savoir comment replier l’ancien sur le moderne, l’art de gouverner sur la gouvernance, bref une rhétorique.

Or, voilà une semaine, Xi Jinping, le nouveau maître de la Chine, prononçait son premier discours officiel. Evidemment la BBC [1], impeccable de professionnalisme, publiait dans la foulée une traduction en anglais, et le PCC de même [2]. La version française officielle est difficile à trouver et, bien sûr, inutile de chercher dans la presse française la traduction du texte. L’anglais et le chinois sont ainsi face à face – langues qui comptent. Le français est exotique, littéralement « en dehors » du jeu.

Les Echos et Le Point en hagiographes

Toutefois dans la presse française, des Echos [3] au Point [4] par exemple, le consensus journalistique, toujours perspicace, fut d’expliquer aux lecteurs (sans leur en donner le texte à lire) que M. Xi Jinping est un dirigeant de type nouveau, « décontracté » (Les Echos), « contrastant avec la rigidité de ses pairs, personnalisant son discours » selon Le Point qui fait l’article avec une sorte de biographie romancée du nouveau dirigeant, une hagiographie puisque les correspondants souffrent parfois du syndrome de Stockholm et ne peuvent s’empêcher de s’identifier au sujet au point d’en absorber les idiosyncrasies : « Les précédents hivers ont été rudes et les provisions sont rares, le chef lui assigne une petite grotte »… on croirait lire le roman médiéval des Trois Royaumes. Du très grand journalisme. Le Point nous débite un conte chinois inédit, celui de « La Vessie et la Lanterne ».

Rapprochons ces deux anecdotes (celle des chants militaro-scolaires, celle du discours novateur) et essayons de comprendre la rhétorique qui charpente le premier discours de M. Xi Jinping, en apparence si neuf, enlevé, « décomplexé ». Comparons la restauration du Vieux Pékin sur fond de l’harmonie sonore des chants et cymbales, et le texte lui-même sur fond des rites communistes d’approbation orchestrée.

Autrement dit, et de manière moins allégorique (dont j’use en hommage à la littérature chinoise) : un dirigeant chinois, comment « ça » parle ? La pulsion refoulée du PCC (le Ça maoïste) l’est-elle vraiment ? Ce fameux discours, si novateur et si frais, est-il une lanterne (qui éclaire d’un jour neuf et brillant) ou une vessie (une peau de porc séchée où on a allumé sa bougie) ? Est-ce l’illusion du neuf ? Et si c’est une vessie, une manière traditionnelle de fabriquer un lampion, quelle tradition rhétorique est ici en jeu puisque, vessie ou lanterne, il s’agit d’un discours de 2012 et du premier discours prononcé, urbi et orbi, par le nouveau maître du PCC ?

JPEG - 58.5 ko

Commençons au commencement : la situation rhétorique du discours prononcé par M. Xi Jinping est étrange. Pour son premier discours officiel, le 15 novembre, il présente son cabinet (le comité permanent du Politburo) et s’adresse au corps de presse. Le nouveau secrétaire général du PCC est devenu le maître de la Chine, mais son premier discours n’est ni un discours devant le Politburo (prononcé le 17 novembre), ni un discours d’investiture tenu devant le XVIIIe Congrès du PCC (il ne sera président de la RPC qu’en 2013, et le Congrès conclut ses travaux le 14 novembre), a fortiori une allocution télévisée, ni même une conférence de presse. Cette première prestation oratoire « présidentielle », ne correspond à aucun de nos codes rhétoriques de prise de fonction, même si le New York Times l’aligne sur la pratique américaine et l’intitule « discours d’inauguration » [5]. De quoi s’agit-il donc ? Vessie ou lanterne ?

Pour répondre à cette question il faut être pédant, et je m’en excuse. Ce qui saute aux yeux de ceux qui savent voir c’est la structure du discours. En neuf parties. Je vais droit au but : le discours si « personnel » de ton, si « décontracté », si loin du style « impénétrable » (Les Echos) de son prédécesseur, est en réalité, précisément, impénétrable. Car ce n’est pas la paraphrase lyrique et servile qu’en donne la presse qui sert à expliquer le comment et le pourquoi de ce discours en réalité aux normes.

Le discours en 9 parties du nouveau mandarin

En neuf parties : l’exercice maître qui assurait le succès aux anciennes écoles mandarinales (bref les concours d’admission à la haute fonction publique, derechef : au pouvoir) était justement une argumentation en neuf parties ou baguwen. Le confucianisme culturel, ou d’ « héritage » comme on dit en pratique américaine des biens culturels, est en vogue en Chine communiste. Sa formidable armature intellectuelle n’avait jamais vraiment quitté les mentalités chinoises, et il suffit de relire les discours et rapports du professeur Mao pour le percevoir.

Neuf parties [6] : le discours, si neuf et si tendance, s’ouvre, méthodiquement sur deux phrases (ou poti, nom de la première section du baguwen), une qui nomme l’auditoire, une qui nomme ce qui permet à l’orateur de parler. La deuxième section (chengti) contient cinq phrases (la méthode exige trois à cinq phrases) qui, canoniques, expliquent le sujet : j’annonce que la presse est importante pour les annonces, je vais annoncer à la presse le nouveau cabinet, je vais annoncer les noms, je dis les noms, je nomme d’entre les noms un nom plus important que les autres pour que la presse, qui annonce, puisse bien annoncer. Vient alors la section dite qi jiang, une élaboration de longueur variable qui approfondit le sujet, ici dédiée à la notion de confiance, c’est-à-dire au lien personnel et organique entre le nouveau cabinet, son chef et l’appareil du parti. Lui succède la section ruti, qui n’est pas obligatoire selon la méthode et qui peut prendre la forme d’une citation : à défaut de citation d’un texte, celui qui a écrit le discours a choisi une formule qui rappelle ce qu’est la culture chinoise (5.000 ans d’existence), bref une sorte de citation à l’ordre de l’humanité (« une contribution indélébile au progrès de l’humanité »).

Viennent alors les « pendants », appelées ainsi car, dans chaque section, une affirmation doit être équilibrée par une autre, dans un mouvement pendulaire ; l’objet de ce balancement est de montrer la maîtrise que le rhéteur possède de son sujet.

Comme l’exige baguwen, le discours apparemment si décontracté de M. Xi Jinping est alors structuré sur quatre pendants réglementaires (qui peuvent se dédoubler). Pendant un : la Chine a eu des problèmes graves jadis/la Chine les a surmontés grâce au PCC. Pendant deux (dédoublé) : la Chine est multi-ethnique/la Chine est une seul peuple grâce au PCC ; le peuple chinois aime la vie/le PCC garantit cet amour. Pendant trois (dédoublé) : le travail assidu est la clef du bonheur commun/le PCC ne peut pas se dispenser de travailler ; la corruption et la bureaucratie éloignent du bien commun/le PCC donne l’exemple du fer travaillé qui devient acier [7]. Pendant quatre : le peuple héroïque crée l’Histoire dont il est l’énergie/le PCC tire son énergie du peuple. Et vient la conclusion (dajie) où le nouveau maître de Pékin demande à la presse de faire son travail afin de promouvoir une meilleure compréhension entre la Chine et l’univers sur la base du pack de presse contenu dans les explications méthodiquement présentées au cours des huit sections du discours.

Quelles conclusions en tirer ?

Premièrement, que nous prenons nos propres vessies pour les lanternes des autres, à savoir nos codes rhétoriques pour seule grille valide d’analyse ou, paix aux journalistes, de paraphrase. De fait le style oratoire véritablement impénétrable n’est pas celui du prédécesseur de M. Xi Jinping, mais celui de ce dernier. Nous pensons que le discours du 14 novembre est pénétrable car nous le réduisons à nos attentes : un nouveau gouvernant est nouveau, donc on veut qu’il parle nouveau. Quand le gouvernant en question sait cela, il jouera au nouveau, avec un sourire et une formule cool. Mais, si on prend la peine d’examiner le code rhétorique qui façonne sa parole, on s’aperçoit de l’imperturbable technologie rhétorique qui structure le communisme chinois.

Deuxièmement, à quoi sert de savoir que l’antique méthode démonstrative mandarinale est à l’œuvre dans la production de ce discours ? A comprendre par exemple que dans ce discours dit « inaugural » par le New York Times, mais qui est aussi un discours de certification publique, il n’existe aucune des formules obligées de la preuve en politique. Un politicien européen argument à la preuve et cette preuve fonctionne toujours par l’exemple : le politicien donne un exemple de réussite, il fournit une preuve chiffrée, ou il se donne en exemple (histoire personnelle). Dans ce discours à la presse, pour que la presse annonce au monde qui le PCC a choisi, rien de tel. Aucune explication sur le choix et l’élection. Uniquement des généralités coulées dans le moule impénétrable de la méthode rhétorique baguwen. Uniquement des mots abstraits. Uniquement des appels à des entités ; ainsi ne nous méprenons pas sur l’attaque contre la « bureaucratie » corrompue : la traduction officielle dit « bureaucratisme » ; bref l’entité est sauvée. Le discours est éminemment platonicien : il évoque le Ciel des Idées du communisme.

La troisième question est donc : pourquoi cette absence de preuve ou d’explication ? La réponse se trouve dans le code rhétorique : dans le modèle argumentaire dit de Guiguzi [8] on n’apporte pas de preuve de ce que l’on dit. La clarté dans l’énonciation de l’affirmation sert de preuve. Contrairement au code occidental d’argumentation politique selon lequel pour toute affirmation on doit apporter une preuve soit matérielle (tel accomplissement), soit mentale (telle statistique), soit éthique (qui je suis), soit de valeur (ce que nous avons en commun et que je représente), le code que j’ai décrit se contente de la clarté d’énonciation des affirmations. Et ce que fournit la méthode en neuf parties que j’ai aussi décrite est justement de clarifier, d’énoncer sans ambages chaque point crucial (ex. : la Chine est multi-ethnique, la Chine et un seul peuple, etc.).

Mais, quatrièmement, pourquoi ce refus de la présentation de la preuve ? On touche là au plus impénétrable du discours de M. Xi Jinping : si son discours s’instrumente d’une technologie argumentaire fabriquée pour et par les hauts fonctionnaires du mandarinat et désormais de l’appareil lettré communiste, à fin de fournir un avis équilibré à leur maître, qui lui prend la décision, la position d’adresse du nouveau maître de Pékin n’est pas celle d’un conseiller. La technique baguwen sert à la fabrication des discours d’experts ou de conseillers, pas à la fabrication des discours de maîtrise ou de décision. Autrement dit, la position rhétorique de M. Xi Jinping est différente de la méthode rhétorique employée par son speechwriter. Sa position d’adresse est yang. Je m’explique : dans l’optique rhétorique chinoise la persuasion du supérieur (yang) vers l’inférieur (yin) est justement supérieure en ce qu’elle demande moins d’effort et permet la clarté des formulations. Quand l’inférieur (un fonctionnaire, un expert) argumente en direction du supérieur et donne un avis qualifié à celui qui a le pouvoir de la décision, il est par contre contraint de faire un double effort : un effort à démontrer son expertise et un effort à rester prudent . Ce double effort mène le conseiller à dire des mensonges, bien sûr, mais surtout à déployer la complexité baguwen comme preuve de son expertise. Mais quand le supérieur, le dirigeant, parle à ceux qui doivent exécuter sa décision il doit être direct, simple, bref. Ce qui est exactement le ton et le style du discours de M. Xi Jinping, mais pas pour les raisons données par la presse. Quant au contenu il est dans le droit fil de la doctrine rectrice, de Jiang Zemin [9]. Nihil novi.

Ce discours n’est donc plus étrange : l’expert rhétorique qui l’a construit a suivi une méthode d’explication canonique, mais il l’a écrit pour celui qui donne des ordres aux bureaucrates. Cette confusion entre structure de l’argument et position d’adresse est typique de tout effort rapide de retour à une tradition « de 5,000 ans » : les niveaux se mélangent, les perspectives se croisent, les optiques se superposent. Du rumor. Ainsi que dans le Vieux Pékin on rebâtit en ciment gris les anciennes maisons en insérant pourtant des linteaux de vrai granite bleu, ce parasitage indique que le nouveau maître de Pékin est bien servi rhétoriquement, probablement mieux servi que son prédécesseur, et que l’antique culture rhétorique chinoise reprend force. L’effet est irritant pour le puriste, spécialiste de l’histoire de la rhétorique. Il est par contre fascinant pour le rhétoricien qui voit monter en ligne, avec une vigueur calculée que nos journalistes prennent pour du décomplexé et du « perso », un formidable arsenal rhétorique, un rugissement. « We’ve got something else coming » comme disent les Américains. J’espère avoir allumé notre lanterne.


[6Je suis le texte dans la traduction officielle en anglais.

[7Cette sentence, assez léniniste, a été omise dans la traduction officielle.

[8Théoricien ancien de la persuasion (-481-221). Je m’inspire en partie du livre à paraître aux éditions Klincksieck, sur la rhétorique chinoise, par l’éminent sinologue australien Andrew Kirkpatrick.

[9Depuis 2001 c’est la doctrine du PCC, dite des « trois représentations », à savoir comment le PCC représente le développement économique, le développement culturel et le consensus politique harmonieux (http://english.cpc.people.com.cn/66739/4521344.html#).


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.