Y a t-il une religion européenne ?

Le 15 avril 2019, par Sylvie Taussig

Olivier Roy, spécialiste de l’islam, réfléchit sur le christianisme et l’identité européenne.

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Olivier Roy, L’Europe est-elle chrétienne ?, Seuil, 193 p., 17 € . Janvier 2019

Religions. Dans ce petit livre, dense et concis, Olivier Roy s’interroge sur l’évolution la plus récente des religions en Europe, mais surtout en France, sous un titre provocateur qui renvoie au désir de certains hommes politiques et penseurs d’inscrire les racines chrétiennes dans la pierre, alors même que les pères fondateurs de l’Europe dont le christianisme vécu ne fait aucun doute, n’ont pas jugé bon de le faire. Pourquoi cette exigence, rejetée cependant par la France, se fait-elle jour aujourd’hui ? Ce qui était une évidence il y a cinquante ans n’est même plus une vérité. Entre-temps deux phénomènes sont intervenus, la sécularisation et la déchristianisation d’une part, et l’arrivée de l’islam de l’autre. Les différents partis représentants la démocratie chrétienne, qui ne faisaient sens que dans une Europe imbibée de culture chrétienne, ont disparu : l’Église s’occupe du rappel à la foi, et ce sont les partis de droite, identitaires, qui revendiquent des racines chrétiennes, à condition de les vider de la foi, et cela essentiellement contre l’islam. Pour autant, l’islam n’est pas le principal paramètre de la transformation de l’Europe vis-à-vis des religions, et Olivier Roy s’interroge sur la crise de l’identité culturelle autour du rapport entre sécularisation et déchristianisation, sans faire intervenir cette religion, qui n’apparaît qu’en fin de volume.

Sécularisation de la norme religieuse

Le premier acte de la démonstration part de l’évidence que l’anthropologie des sociétés d’Europe de l’Ouest est marquée par un christianisme latent. Mais l’histoire, sur la longue durée, s’articule autour de deux moments, soit le grand schisme et la réforme. Du premier naît la théologie politique, et de la seconde l’État westphalien, c’est-à-dire une situation où c’est l’État qui décide de la religion et s’occupe d’instaurer la morale sociale. Si la culture est toujours chrétienne – car la séparation entre le catholicisme et les églises protestantes ne donne pas le jour à deux cultures – la norme religieuse est sécularisée. Dans le même temps, le christianisme se mondialise : avec la naissance des grands ordres religieux déterritorialisés, l’Église vise à un gouvernement spirituel mondial qui a souvent incommodé les États ; c’est même l’Église qui formera les élites des futures indépendances. En réalité le christianisme n’est européen qu’à la marge, et sa mondialisation change la nature de son lien avec l’Europe. « L’Europe n’est plus au cœur du christianisme ; le christianisme n’est plus au cœur de l’Europe ». Olivier Roy note cependant une contradiction chez Jean-Paul II et Benoît XVI, qui sont sensibles à l’enracinement de la foi dans une nation et un peuple. Ceci a des sources théologiques qui ne sont pas examinées, dans un volume qui ne se soucie pas des élaborations théologiques – c’est son seul défaut.

Rupture anthropologique et nouvelle culturelle européenne

Puis l’Europe se sécularise et se déchristianise. Les choses se passent en deux temps : d’abord il y a une sécularisation politique, autrement dit l’autonomisation du politique. C’est contre celle-ci que l’Église lutte pendant tout le 19e siècle et une partie du 20e siècle ; la querelle violente ne portait pas alors sur le contenu de la morale, mais sur le fondement de la vérité. Les valeurs étaient partagées par Peppone et Don Camillo. Mais d’une part l’Église s’est auto sécularisée, en particulier par son action sociale, de sorte qu’une tension s’est accrue entre une pratique ouverte et une théologie centrée sur des pratiques cultuelles. L’église a accepté la société séculière, sans que l’on constate un regain de la foi, et Vatican II a mis fin à la tension, mais on ne peut imputer au Concile la déchristianisation de la société. En effet, peu à peu mais de façon accélérée à partir de mai 68, on constate une sécularisation sociale, soit l’élimination de la centralité du religieux, si forte qu’aujourd’hui l’Europe se définit par des références et des valeurs que les églises ne reconnaissent pas comme chrétiennes. L’anthropologie est aujourd’hui centrée sur la liberté humaine. Olivier Roy parle donc d’une rupture anthropologique, à l’origine d’une nouvelle culture européenne, qui valorise la liberté individuelle (et le refus de toute assignation) et, par exemple, la nature. Mais, ce qui est intéressant est que ce changement dans le système des normes et des valeurs s’inscrit dans le droit, ce qu’on voit particulièrement dans le cas de la filiation, auquel il consacre des pages passionnantes, la plaçant entre déterminisme et démiurgie.

Un tout nouveau paysage catholique

L’Église s’oppose donc à la culture européenne au niveau des valeurs, dénonçant une « culture de mort » ; pour elle l’Europe est devenue païenne, voire christianophobe. De ce fait, c’est la foi qui est mise en avant par les nouveaux groupes catholiques déterritorialisés des différents « tradismatiques  » à la religiosité militante, qui se développent dans un monde parallèle de celui de la culture ambiante. Ils n’investissent ni la culture, ni l’identité, mais affirment une volonté de reconquête spirituelle. Il ne s’agit pas cependant d’un retour à une organisation de l’Église d’avant Vatican II, mais d’un tout nouveau paysage catholique, marqué par l’engagement des laïcs (je me demande bien pourquoi il est écrit laïque) et une spiritualité organisée autour de l’émotion, au détriment du savoir. Aujourd’hui la lutte des catholiques ne porte pas sur l’autorité, mais sur les valeurs, d’où l’énoncé des « principes non négociables », assénés au risque même de perdre de vue d’autres valeurs. D’où le paradoxe qu’Olivier Roy ne cesse de mettre en évidence : alors que l’Église ne voit plus l’Europe chrétienne et, laissant le terrain politique, se replie sur le noyau dur de ses normes et valeurs, les mouvements identitaires revendiquent les racines chrétiennes et ne mènent pas le combat des valeurs. Cette dissociation entre l’Eglise et les partis identitaires incarne une partie de la complexité de la situation européenne, par rapport à ce qui se passe aux États-Unis, où les deux courants se confondent. En Europe, l’Église n’emboîte pas le pas aux identitaires mais considère plutôt comme un problème le développement du populisme ainsi que la folklorisation des symboles religieux. Olivier Roy va jusqu’à dire, de façon très convaincante, qu’en réalité les identitaires, qui ne remettent pas en question par exemple la libération sexuelle, ne sont pas chrétiens : les apéros saucisson-pinard sont une parodie de la communion, excluante. Ils éviscèrent le spirituel et privilégient de simples marqueurs – telles les crèches dans les mairies, que l’église ne soutient pas. L’Église ne mise pas sur la reconquête des âmes par la réhabilitation des signes culturels chrétiens dans l’espace public, estimant qu’elle conduit à une instrumentalisation et une sécularisation du religieux. Elle s’attache plutôt à sauver l’esprit, en se débarrassant des meubles, et donc souvent se débarrasse de la culture – en introduisant des pratiques venues de pays où la foi est plus charismatique.

Quand survient l’islam

Le dernier chapitre est extrêmement suggestif : c’est là, et là seulement, qu’intervient l’islam, comme accélérateur d’un processus qu’il n’a pas déclenché, à savoir la sécularisation toujours plus massive des signes religieux, qu’Olivier Roy voit en œuvre sur une très longue durée, décrite dans le premier chapitre. En réalité, la gestion de l’islam par les tribunaux, qui conduit fatalement à ce que la normativité séculière décide du sens des signes religieux, remodèle le champ religieux avec un impact sur le christianisme. Olivier Roy appuie sa démonstration sur des exemples probants : le voile, la circoncision, l’abattage rituel, le blasphème (un exemple traité d’une façon particulièrement brillante) dans lesquels non seulement il repère, inscrite dans le droit et la normativité, les changements anthropologiques profonds qui sont en œuvre, mais également l’irrésistible évolution qui réduit le religieux à du culturel et la façon dont la culture séculière va vers une explosion de normativité.
J’ajoute en vrac des analyses importantes : par exemple sur les raisons pour lesquelles, dans ce combat politique contre la sécularisation comme autonomisation de l’État, l’Eglise catholique a édicté les dogmes de l’infaillibilité pontificale et de l’inerrance biblique ; la caducité des catégories usuelles de la sociologie religieuse, dès lors qu’il n’y a plus de continuité entre les chrétiens pratiquants réguliers et les autres.

La crise de l’identité européenne

La fin du livre laisse songeur : « l’Europe est le seul corps où l’on puisse encore insuffler quelque esprit  ».
Cette remarque tendrait à rendre caduque la mienne, à savoir qu’il n’y aurait pas de sensibilité théologique ici, en plus de la fine connaissance de l’histoire de l’Église catholique. Dans ce volume, qui constitue une suite logique de la Sainte Ignorance, Olivier Roy reprend le concept clef de la culture et de la prise de distance du religieux par rapport à la culture, en raison d’une évolution historique qui s’appelle la sécularisation et qui semble appartenir à l’histoire de l’Europe, sur la très longue durée. C’est donc aussi un livre sur l’identité européenne, et sa crise, alors que des populismes instrumentalisent le fait religieux et, par là, contribuent à le séculariser, dans une convergence objective (mais non une complicité) avec la laïcité qui tend à chasser le religieux à la marge si bien qu’il se retrouve à disposition des radicaux. L’essai est sans cesse stimulant, dans la façon dont il montre des évolutions en miroir, et permet de penser un grand nombre d’évolutions récentes de nos sociétés, de la rupture anthropologique liée à la nature et à la famille à l’émergence des populismes identitaires en passant par la description d’une problématique à trois pôles. J’ai particulièrement apprécié la réflexion sur la mondialisation de l’Église, dès le XVIe siècle, et les conséquences sur sa structure et son rapport à la territorialité. L’essai prend une position claire dans la querelle de la sécularisation : l’Europe n’est plus chrétienne, ses valeurs ne sont pas des valeurs chrétiennes sécularisées.




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