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Yin et Yang rhétoriques

lundi 2 août 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Sous les ventilateurs du Foreign Correspondents’ Club de Hong Kong, dernier bastion de la presse en Mer de Chine, je feuillète l’Australian, et je lis qu’un éleveur de moutons, quelque part dans l’ouest où l’esprit d’indépendance est tel qu’avant guerre la province du Western Australia approuva un référendum de sécession (l’affaire provoqua une crise, suspendue à cause du conflit mondial, mais perdure dans la Commission de réforme de la Fédération australienne), s’est mis au cochon.

L’ovin, animal emblématique de la richesse australienne, n’est plus rentable mais le porcin l’est. Bill décide de faire du cochon fair trade, écolo, green, du cochon tendance. Ses truies ont droit à des cahutes individuelles, avec paille et toit climatisé, une idée qu’il a dû saler dans les hôtels-boîtes à dormir japonaises. Les truies sont béates et produisent des porcinets benêts – enfin, ceux que leur mère n’écrase pas, en libre parturiente désencagée. Le coût des cahutes à clim’ ajouté à celui des cochonnets perdus augmente le prix du jambonneau, mais comme le dit Bill : « Le bonheur d’une viande de qualité a son prix ». Bref : une truie heureuse, même un tantinet infanticide, materne des porcinets qui caracolent heureux, avant de passer au hachoir – mais que leur chair est bonne, fruit de leur liberté !

Les ventilateurs du Club tournent au dessus des tables en macassar et le jeune serveur, Frank, m’apporte un verre de chardonnay frais. Je songe qu’au nom d’une éthique (l’agriculécolo), Bill menace en fait les ventes, et les emplois, des fermes mécanisées, où les truies n’écrasent pas leurs petits qui passent sous le coutelas sans avoir goûté aux joies du free style dans la boue. Concurrence déloyale, dis-je, car quel acheteur de la chaîne de supermarchés locale, laquelle a décidé que la cahute est fair donc meilleure (pour la viande morte) et annulé ses contrats avec les atroces éleveurs traditionnels, va se poser cette question éthique : est-il plus juste de donner aux porcinets l’illusion de la vraie vie, afin que leur viande, morte, soit plus goûteuse – enfin, ceux qui réchappent à l’écrasement maternel, ou pire.

Première leçon de rhétorique : le concept d’ « éthique » a deux sens et leur confusion crée un imbroglio argumentatif. Soit l’éthique indique ce qu’un groupe pense être bien, juste, utile pour lui (« éthique » c’est la règle de « l’ethnie », le groupe), et cela c’est la formule de toutes les chartes d’éthique dont se gargarisent les commerciaux et les politiciens qui n’ont pas fait de bonnes études ; soit l’éthique désigne l’accord qu’on fait, au prix de sacrifices, entre son tempérament et des impératifs moraux, bref comment on essaie d’accorder, chacun pour soi, nos goûts profonds et reconnus avec une exigence supérieure (cela c’est l’Ethique). L’acheteur du bacon levé sur le flanc mort du porcinet écolo et naguère heureux ne se pose jamais la deuxième question. Il avale le lard du premier sens et de la propagande commerciale tendance. Rhétoriquement, « éthique » est réversible, si on n’y réfléchit pas. En politique cela s’appelle confondre, à l’escient du pouvoir, le lard et le cochon. Bref : nous.

Les ventilateurs tournent et, dans le fond du bar, une télévision retransmet la rencontre de cricket Angleterre-Pakistan. Réversibilité ? Hier je suis allé faire mes courses au seul fournisseur que j’apprécie, dans tout Hong Kong, Shanghai Tang. Des polos. Des chemises. Soudain, sur un cintre en acajou, une veste, col mao, un côté en laine peignée taupe, l’autre en coton surfin, orange. Le tailleur, Michael, me montre comment les boutons peuvent s’enlever en les passant par les boutonnières, afin que l’avers taupe ait des boutons orange, et le revers orange des boutons taupe.

Deuxième leçon de rhétorique : chez les anciens sophistes, le grand art était de pouvoir renverser un argument à partir du même point de départ et de produire ainsi un argument « renversant » (en grec, « catabolique »). Bref, à faire passer le bouton de l’autre côté. Songez à la maîtrise avec laquelle M. Sarkozy renversa une question de M. Pujadas sur « les conflits d’intérêt » en lui posant la question, renversante, « vous pensez que moi etc. ». M. Pujadas ne pouvait pas lui rétorquer quoi que ce soit, sauf à clore l’entrevue. Le bouton était passé de l’autre côté. La base de départ était la même (côté taupe) mais l’attache, le point de ligature, le nœud de la question, était l’autre (côté orange). Du cousu main. Ou comment se prendre une veste.

Les ventilateurs tournent au dessus des photographies de Robert Capra et de Kyoichi Sawada, images terribles de guerres idéologiques, rappelant aux membres du Club ce que fut et reste le grand journalisme d’enquête et de révélation. Justement, à propos d’image, non loin du Club, sur la Voie de la Reine, c’est son nom, se dresse l’élégant gratte-ciel de la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation, la HSBC au logo rouge et blanc qui enjolive les carrefours parisiens. Dans son atrium ouvert sur le palais du Conseil législatif, cadeau empoisonnant fait par Sa Gracieuse Majesté à l’Empire du Milieu, des clients avaient déposé, comme des images, des bannières proclamant : « The World’s Local Crook » (ma trad. : « Votre Banque à C***s »), renversant le slogan corporate « The World’s Local Bank » (ma trad. : « Votre Banque du Coin »). Deux policiers immaculés tournaient le dos aux bannières, et les passants passaient. Des Chinois de la terre ferme (« Mainland Chinese ») prenaient des photos. Renversant, pensaient-ils ! Les bannières, sauf celle suspendue aux barrières de circulation, étaient cependant étendues à terre, comme un jeu de cartes. Une bannière, normalement, ça se lève pour appeler le ban, et l’arrière-ban, rameuter, attaquer, bref de l’éloquence visuelle. Non, ici, sous le gigantesque et frais atrium, alors que la température passe à 35 degrés hors de son ombre patiente, bordé de rangées de distributeurs de billets comme ailleurs on place des conteneurs à palmiers ornementaux, ces pots d’argent qu’effeuillent les petits déposants, les bannières sont étendues à terre.

Troisième leçon de rhétorique : il faut parfois argumenter yin contre une argumentation yang. Je m’explique, en songeant à la discussion avec un ami sinisant, Andy (qui est l’auteur d’un livre à paraître [1] et dont il m’a donné la primeur, Un Chinois, comment ça parle ? Stratégies de persuasion en Chine) : selon lui, les dissidents chinois, y compris les Mères de la Place Tien An Men, usent du même style rhétorique que le pouvoir, un style rhétorique dur, impérieux, agressif, bref un style yang. D’après lui c’est répondre à un ordre par un ordre. Les deux s’annulent. On ne peut pas manœuvrer. Bref le yang ne renverse pas le yang, ou le renverse si bien qu’on revient à la même position. Il se peut que les bannières étendues soit yin et qu’ainsi disposées, images en damier, devant un Conseil Législatif même énucléé, et devant une presse encore libre d’enquêter et de révéler en Mer de Chine, il se peut qu’elles aient un effet similaire dans leur pathétisme aux photos de Capra et Sawada. Je ne sais pas, mais j’admire la manière. Car, et cela je le sais, si M. Pujadas avait été moins yang et plus yin, la fameuse entrevue présidentielle n’aurait pas été une version rhétorique du mobilier IKEA de la terrasse (réversible : on monte, on démonte et on remonte, et c’est toujours rien, sauf pour le vendeur). Il faut parfois savoir vraiment s’allonger, pour faire trébucher. Yin.

Les ventilateurs du Club continuent de tourner au dessus des préparatifs du high tea. De vieux commerçants chinois parlent affaires. Frank, le jeune serveur, s’incline et s’enquiert : « Satisfait, Sir ? » Oui. Mais pas comme il l’entend. Je suis yin.


[1Andrew Kirkpatrick, aux éditions Klincksieck.


Aredius44,  le 21 août 2010 : Yin et Yang rhétoriques

Merci pour ces écrits que je ne manque pas de noter sur mon bloc-notes

- http://lefenetrou.blogspot.com

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