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Yoshihiro Tatsumi, le mangaka des enfers

mardi 5 avril 2011, par Emmanuel Lemieux

Le maître du manga social s’impose avec son autobiographie dessinée, Une vie dans les marges, comme un précurseur du néoréalisme japonais.

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Yoshihiro Tatsumi (© Deb Aoki)

"Pour Yoshihiro Tatsumi, pas de problème", rassure Cornélius son éditeur français, trois semaines après le séisme-tsunami-accident nucléaire du Japon. Depuis des décennies, l’ auteur de mangas (mangaka) de 75 ans, précurseur de la ligne éditoriale gekiga (vues dramatiques) représentait dans ses oeuvres l’enfer social et historique japonais. Et voilà qu’une réalité, une fois de plus, dépasse et même submerge la fiction. Une réalité qui ressemble étrangement à un manga de Yoshihiro Tatsumi, non pas avec un Godzilla flagellant Tokyo de sa queue, mais avec la nature furieuse et la société des hommes. Yoshihiro Tatsumi travaille des fragments de mauvaise conscience depuis des décennies.
Dans L’Enfer (Seirinkogeisha, 2003 ; Cornélius, 2008), Tatsumi développait par exemple une série de nouvelles graphiques autour de monsieur Koyanagy, un salaryman tombé au chômage et qui cache sa déchéance en jouant des paris. C’était tout un Japon à genoux qui se dessinait au fil des pages. Un haïku social, âpre en bouche.
Depuis les années soixante, Tatsumi a produit, en réaction aux distractions industrielles façon Roi Léo et Astro Boy, des mangas néoréalistes sur le Japon. Sa démarche affirmée était de produire du contre-manga. Mais progressivement, sa démarche narrative en rupture de la tradition japonaise est devenue elle même une tendance, et désormais une filière reconnue du manga dont il voulait s’écarter.

Un dessinateur du désarroi et de la rêverie

Mieux. Depuis 2008, Yoshihiro Tatsumi s’est appliqué à lui-même ce qu’il a raconté sur les coulisses sociales et politiques du Japon. Dans le tome 1 de son autobiographie dessinée, Une vie dans les marges que vient d’adapter les éditions Cornélius et qui comptera au final un millier de pages, il fait le récit de sa naissance de mangaka dans le Japon des années 1950. Tatsumi est ainsi le traceur chimique de l’archipel qui peu à peu se relève économiquement, et expérimente sa culture de masse dont le manga est l’un des aspects les plus spectaculaires. En pénurie de papier, en attendant le big bang de l’édition et de la presse des années soixante, le pays a développé tout un modèle économique étonnant de librairies de livres à louer. Le petit garçon d’Osaka a trouvé là son réservoir inépuisable de rêves dessinés et en a conçu un univers irénique, partagé avec ferveur avec son grand frère cadet Okimasa, accablé par la pleurésie.

Par petites touches, sa famille, elle aussi, se révèle dans cette autobiographie avec une pudeur vénéneuse. Ainsi le père de Tatsumi s’avère être un homme aux mille petits boulots, toujours sur la brêche, s’inventant des mensonges de réussite, cuitant dans l’alcool et l’affabulation. La non-transmission des pères est patente dans ce Japon des vaincus. Yoshihiro Tatsumi pour s’en sortir, participent à des concours de mangas en 4 cases dans les journaux pour enfants, et cree un club avec de jeunes amateurs de mangas, rêvant tous ensemble à des héros de fiction et des oncles instructeurs bienveillants. A la façon en Europe des visites au grand écrivain, Tatsumi qui songe à être mangaka, lui, effectue une rencontre décisive avec le grand Osamu Tezuka qui encourage son dessein. Il deviendra petite star de la maison d’édition à hue et à dia Hinomaru-Bunko, imposant peu à peu ses oeuvres dramatiques.

Dans cette bio-graphic, Tatsumi s’impose en merveilleux dessinateur des sentiments tels que la jalousie, la timidité, le désarroi, la colère ou encore la rêverie. Des pages comme la séquence des lucioles, du renoncement à entrer au Beaux Arts de Kyoto mais aussi à rejoindre l’atelier de Tezuka, du petit Osaka de l’édition et de la débrouille, font partie des morceaux de bravoure graphiques et narratifs.

Adaptée en France par Nathalie Bougon, Une vie dans les marges a été en premier lieu traduite par Victoria Tomoko Okada. De ce matériau brut, la traductrice a pu mesurer les caractéristiques d’un auteur à la fois singulier et éclaireur d’un genre : " Tatsumi est un pionnier, un peu outsider par rapport à Tezuka ou à Takao Saito (dont il parle beaucoup dans le 2e volume), mais sans lui, le paysage manga aurait été complètement différent. Des oeuvres comme Ikigami ou Les gouttes de dieu n’auraient jamais pu exister si Tatsumi n’avait pas inventé le gekiga. Comme il l’affirme lui-même, ce qu’il fait n’est pas un "manga", même s’il en emprunte la même forme. C’est un genre différent, tout comme Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo et Georges Simenon et encore San Antonio partant de la même langue, ont écrit tout à fait différemment."

Les liens invisibles de Tatsumi

Même contre-mangaka, imprégné, c’est patent, de cinéma européen et américain, Yoshihiro Tatsumi sait être Japonais jusqu’au bout de la plume autant que raconteur universel. La plus grosse difficulté rencontrée par les traducteurs ont été la mise en logique de l’ensemble du texte. " La langue japonaise n’a pas la même notion de logique qu’en français ou d’autres langues occidentales : on peut sauter très facilement d’un sujet à l’autre, d’une situation à l’autre, sans avoir un lien apparent entre les deux, explique Victoria Tomoko Okada. Mais il y a un lien "invisible" que les Japonais n’expriment pas forcément, car ce sont des accords tacites si imprégnés dans la culture que tout le monde le comprend, sans avoir besoin d’expliquer.Or, en français, il faut expliquer et exprimer avec une logique qui suit et avec précision. Ce travail de réorganisation d’idée était beaucoup plus important chez Tatsumi que chez d’autres auteurs : comment expliquer tout en restant fidèle au texte, sans trahir l’idée que Tatsumi n’exprime pas ou exprime entre les lignes ?" L’historien Mitsuhiro Asakawa qui a encouragé le maître du gekiga à se lancer dans ce récit personnel, le note dans sa préface : "Si vous avez la chance de croiser Tatsumi dans un café de Jimbo-Cho, le quartier des bouquinistes de Tokyo, vous découvrirez que sa passion pour le manga est intacte. Après toutes ces années, elle demeure impréissable, ardente et juvénile." La boucle est bouclée avec Une vie dans les marges. A soixante-quinze ans, Yoshihiro Tatsumi est devenu lui-même un héros de manga.


Repères :

A lire :

Une vie dans les marges (T.1), de Yoshihiro Tatsumi, (adaptation et traduction : Victoria Tomoko Okada et Nathalie Bougon), Editions Cornélius, 453 p.

www.cornelius.fr


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