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Yves Lacoste, Pape géopolitique

lundi 25 octobre 2010, par Arnaud Vojinovic

Le trublion de la géographie et père de la Géopolitique à la française raconte son parcours à Pascal Lorot, directeur de l’Institut Choiseul, dans un livre d’entretiens intitulé Yves Lacoste, la géopolitique et le géographe. Créateur de la revue Hérodote, il a su replacer la géographie au centre des préoccupations politiques.

Drôle de livre d’entretiens en vérité. Yves Lacoste converse en roue libre sur la géopolitique actuelle du monde et son propre parcours avec Pascal Lorot. Le premier est le pape français de la géopolitique et milita longuement au PCF, le second dirige l’Institut Choiseul, un think tank et maison
d’éditions de revues géoéconomiques et s’illustra comme militant RPR et collaborateur de Jacques Attali à la BERD. Faut-il lire Yves Lacoste, la géopolitique et le géographe comme un passage de flambeau entre deux générations ? La mondialisation avait mis de côté la géopolitique au profit de
la géoéconomie, ce bouillant et brouillon début de XXIe siècle remet en selle la géopolitique inventée en France par Yves Lacoste.

Il a créé une nouvelle discipline universitaire en faisant table rase de la « géopolitique à l’allemande » que s’était appropriée dans les années trente en Allemagne le parti nazi. Friedrich Ratzel, fondateur de l’anthropo-géographie, s’intéressait à la géographie humaine, c’est-à-dire une science combinant
à la fois peuplement, économie et politique qu’il qualifia par la suite de Geopolitik, un mot forgé par le danois Rudolf Kjellen. Dans sa continuité Karl Haushofer bâtit ainsi l’assise idéologique de l’Allemagne nazie qui justifie la conquête de territoire. A la sortie de la seconde guerre mondiale, c’est une géographie à la française qui émerge des ruines d’une Europe meurtrie afin
de se démarquer des travaux nazis. Sous couvert de neutralité, les géographes excluent de leurs préoccupations une perspective politique du territoire. Après mai 68 faire l’impasse sur la dimension politique de la géographie dérange de nombreux géographes. Yves Lacoste saura briser le tabou et marquer les esprits par le titre provocateur de son ouvrage, La Géographie, ça sert, d’abord à faire la guerre (François Maspero, 1976. La Découverte, 1985).

La revue Hérodote brûlée sur la place publique

Après une géographie de terrain, en 1969 Yves Lacoste rejoint le Centre universitaire expérimental de Vincennes. En 1972, il redevient particulièrement actif pendant la guerre du Vietnam. Appelé par les nord-vietnamiens à Hanoï, il met en évidence que les bombardements américains sapent les digues du fleuve rouge, un fleuve dont le cours est au-dessus du niveau des plaines. De retour à Paris, son article publié dans Le Monde a un très fort retentissement, et annonce l’amorce de ses théories géopolitiques. « Les territoires, surtout ceux qui sont l’objet des rivalités géopolitiques, ne doivent pas seulement être considérés comme des superficies abstraites, mesurables en centaines ou en
milliers de km2. Ce sont en réalité des ensembles géographiques complexes, où se combinent et s’entrecroisent des formes de relief et des étendues plus ou moins peuplées, des réseaux de circulation et des villes, des zones agricoles et des gisements miniers, mais aussi des aires culturelles particulières, notamment linguistiques er religieuses. Dans la réalité, ces divers phénomènes se combinent de façon très complexe » remarque t-il. Cet enchevêtrement des ensembles spatiaux qui est escamoté par les géographes par souci pédagogique car la plupart sont enseignants, la géopolitique le prend en compte.

Les étudiants les plus actifs de l’unité valeur (UV) « Epistémologie de la géographie » constituent le premier secrétariat de rédaction de la revue Hérodote. L’aventure artisanale est lancée et c’est en 1976 qu’est publié le premier numéro de la revue édité chez François Maspero . Des historiens
grincent des dents se sentant déposséder du nom d’Hérodote, le père fondateur de l’histoire. La revue dépoussière la géographie auprès d’un public non spécialisé. Elle est tout d’abord critiquée par l’Humanité car cette publication ne suit pas le diktat marxiste. Surtout, elle déclenche l’ire de quelques géographes de l’université. Hérodote l’hérétique sera interdit de lecture dans certains
amphis, et même brûlé en public par des professeurs de géographie ! La géopolitique ça sert d’abord à se faire la guerre entre intellectuels ! Les débats ouverts par Yves Lacoste restent vifs encore en 2010. Malgré tout, cahin caha, il a eu le soutien de nombreux géographes tels le mandarin communiste Jean Dresch, directeur de l’Union géographique international jusqu’à sa mort en 1994 mais aussi des gens venus d’autres disciplines comme le philosophe François Châtelet. Le revue tout en couvrant le sujet ne fait pas référence nommément à la géopolitique. Il faut attendre 1982 pour que la revue l’assume officiellement dans son sous-titre « Revue de géographie et de géopolitique ». Le succès de la revue qui tire 3000 exemplaires suscitera la création en 2002 de l’Institut français de géopolitique au sein de Paris VIII. Présente dès le début de l’aventure, Béatrice Giblin prend la direction d’Hérodote en 2006.

La géopolitique pour mieux comprendre la nation et le post-colonialisme

Le pape de la géopolitique française a su s’imposer dans les années 1980, et faire reconnaître l’apport de sa discipline dans les débats publics. Taxé de « gauchiste », on lui reproche encore facilement son ancienne appartenance au stalinien Parti communiste français. Avec son ouvrage « Vive la nation - Destin d’une idée géopolitique » chez Fayard en 1998, Yves Lacoste a ouvert le débat sur l’identité de la nation française : « la nation est une représentation géopolitique, car chaque nation se réfère à un territoire – son territoire – et tient absolument à son indépendance, c’est-à-dire qu’elle est consciente des rivalités de pouvoir qui peuvent la menacer. ». Il a évolué sur certaines questions, notamment sur l’immigration. Yves Lacoste l’affirme dans le livre d’entretiens avec Pascal Lorot : « L’immigration ne devient un problème géopolitique qu’à partir du moment où il y a une rivalité de pouvoirs du des territoires : c’est ce qui se produit aujourd’hui en France, du fait de la concentration, dans les grands ensembles d’habitat collectif construits en banlieue, d’une grande partie des descendants d’immigrés algériens (…). » Ce qui pose la question postcoloniale, illustrée par le malaise des jeunes issus de l’immigration qui se veulent français mais sifflent la Marseillaise lors de rencontre sportive exécrant un France coloniale et raciste. Et il précise que La Gauche dans la posture du défenseur de l’opprimé est embarrassée face à ce malaise. A cette ambiguïté se rajoute la lutte contre la délinquance et une économie souterraine par une Police qui vote à gauche mais est taxée de raciste.

Selon Yves Lacoste cette question postcoloniale peut être traitée par la méthode qu’il préconise, à savoir « celle de l’articulation de différentes niveaux d’analyse spatiale » car si le citoyen s’approprie une vision de géopolitique et considère après « les grands ensembles » comme un territoire car les populations présentent des caractéristiques communes, l’immigration ne sera plus stigmatisée.

Yves Lacoste le rappelle : la loi de 1889 a imposé la nationalité française aux enfants nés sur son territoire afin qu’ils effectuent leur service militaire. Celui-ci n’existant plus, l’idée de nation ne serait elle pas devenue le simple outil idéologique afin d’étouffer « la lutte des classes » que Lénine dénonçait.

Yves Lacoste, 81 ans, formule un vœu désormais : que les citoyens s’approprient la démarche géopolitique afin d’éclaircir leur vision sur les mouvements du monde.


Repères :

1929 : Naissance à Fès et enfance au Maroc
1948 : Adhère à la cellule du Parti communiste de l’Institut de géographie
1952 : Reçu premier à l’agrégation de géographie
1956 : Quitte le PCF.
1976 : Publication du premier numéro d’Hérodote. En septembre publication de La Géographie, ça
sert d’abord à faire la guerre
.
1998 : Publication de Vive la Nation, destin d’une idée géopolitique (Fayard).
2010 : La question postcoloniale : une analyse géopolitique (Fayard)


le 3 janvier 2011 : Yves Lacoste, Pape géopolitique

Yves Lacoste et moi-même sommes surpris de cette querelle que vous inventez. Je vous signale que mon prénom est Jean-Robert et que je partage beaucoup des vues d’Yves Lacoste. Un rectificatif serait le bienvenu.
Jean-Robert PITTE
Membre de l’Institut


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    Par Arnaudle 4 janvier 2011 : Yves Lacoste, Pape géopolitique

    Oups désolé pour le prénom.
    J’ai rectifié l’article dans votre sens.

    Arnaud Vojinovic

    Répondre a ce message
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