cris migrants

Le 18 septembre 2018, par Sylvie Taussig

L’idée : raconter le travail du thérapeute et la description complexe des troubles post-traumatiques des demandeurs d’asile.

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, La Voix de ceux qui crient. Rencontre avec des demandeurs d’asile, Albin Michel, 317 p., 19.90 €.Publication : mars 2018.

Société. Donnant à éprouver le fossé entre l’approche juridictionnelle de la demande d’asile et les émotions vécues par les demandeurs, ce livre est une expérience profonde et nécessaire pour l’appréhension rationnelle de la question des migrants en France. L’auteur est anthropologue et psychologue clinicienne à l’hôpital Avicenne de Bobigny, qui porte un long héritage d’accueil et de soins, et essaye de faire comprendre, par le biais de la clinique et du récit, les raisons fatales des malentendus entre « eux » et « nous ». Il ne s’agit pas de proposer une vision manichéenne inversée, où les migrants seraient des victimes parées de toutes les vertus, mais de donner une voix à ce qu’ils ont vécu et vivent encore. Le livre ne se contente pas d’une approche émotionnelle et sensible, il l’élabore en une réflexion sur le soin psychiatrique dans le cas de ces personnes qui ont vécu et continuent à vivre des expériences de vie extrêmes : la violence, la peur, le mal, voilà ce qui habite leur psyché, et que le médecin, par le cadre thérapeutique, essaye de démêler. Mais ce qui est remarquable est que ces trajectoires réussies ou non de reconstruction (car il semble que les individus soient inégaux devant la résilience) sont situées dans le cadre juridique de la demande d’asile. Demande médicale et demande sociale sont intrinsèquement liées, mais l’obtention des papiers tant désirés ne marque pas la sortie du tunnel post-traumatique.

Le livre nous fait entrer dans ces lieux : la voix des migrants, mais aussi la parole apaisante du soignant, pour que le lecteur puisse se représenter le fossé entre son monde et le monde de ceux qui arrivent.

Au contraire, elle déclenche quelquefois une réactivation des symptômes que l’auteur décrit ici en partant de quelques cas cliniques parmi les si nombreux patients qu’elle a pu traiter. Ces migrants, qui sont arrivés de tant de pays où leur existence était menacée, et qui ont vécu l’expérience du départ, de la traversée des frontières, de l’arrivée dans un pays dont ils ne connaissent pas la langue et où ils sont parfois livrés à la violence de leurs compatriotes, se rangent sous trois catégories principales : soit des victimes civiles de guerre et violences ; soit des combattants, plutôt des acteurs donc ; soit des victimes de persécution familiale et religieuse (de l’homosexualité par exemple). Ils sont atteints de syndromes post-traumatiques, qui ne relèvent pas de la psychiatrie, et qui au contraire ne devraient pas être pathologisés (certains cependant nécessitent un suivi psychiatrique, et les pages sur le pavillon de psychiatrie sont très puissantes), mais d’un care à côté du cure. L’auteur montre comment l’hôpital Avicenne a mis en place un lieu singulier et peut-être unique, doté d’interprètes de toutes langues et d’un cadre sécurisant, où peut être envisagée une clinique du traumatisme, qui peut démêler les mondes emmêlés par ce qui a été vécu.

La parole gelée, la voix blanche, la parole viciée, la parole mutilée, tout ce qui constitue la langue traumatique et manifeste le clivage psychique de ces survivants est au centre du livre.

Le livre nous fait entrer dans ces lieux : la voix des migrants, mais aussi la parole apaisante du soignant, pour que le lecteur puisse se représenter le fossé entre son monde et le monde de ceux qui arrivent, en proie à des démons intérieurs, et donc se décentrer. Le travail de tricotage pour établir de maigres ponts est ainsi remarquable, et remarquable la méthode d’écriture du livre, qui commence par juxtaposer l’état mental des sujets qui fréquentent la consultation (certains ne savent même pas ce qu’est un psychologue, car il n’existe rien de tel dans leur pays d’origine) et les exigences juridiques et administratives des démarches pour obtenir un statut, soit la trajectoire politico-institutionnelle qui active des mécanismes d’angoisse, notamment par l’attente. La juxtaposition, crue, favorise une compénétration émotionnelle et permet au lecteur d’écouter ce qui est dit : la parole gelée, la voix blanche, la parole viciée, la parole mutilée, tout ce qui constitue la langue traumatique et manifeste le clivage psychique de ces survivants, pour ce qui est du travail clinique, est au centre du livre qui cependant n’oublie jamais les conditions de vie des personnes, plus que précaires. Leur désorientation et leur vulnérabilité ont donc deux visages : psychique et matériel, faisant qu’ils manquent de moyens psychiques pour réagir de façon efficace aux circonstances présentes de l’exil.

Le lecteur, secoué émotionnellement par le récit des trajectoires terribles de ces hommes et de ces femmes, leur parcours erratique du point de vue des conditions matérielles d’existence, et leur errance psychique, dont certains reproduisent en France des modèles qui parfois aggravent encore leur souffrance psychique, comprend de l’intérieur ce qui est fait, séance après séance, par une prise en charge appropriée, pour inverser la logique mortifère et faire sortir de la « jouissance » (l’auteur ne brade pas les concepts psychanalytiques, qui nomment les caractéristiques du trauma), par la libération de la parole (et il y a des analyses passionnantes du choix de la langue pour se raconter), la restauration du corps ou bien le recours à l’humour.

L’ensemble du livre fait preuve d’un grand sens de la nuance, du désir de balancer toute affirmation, et le souci de rester au plus près de l’expérience personnelle, ce qui ne veut pas dire de se contenter d’une approche émotionnelle, au contraire. Cela est sans doute le fruit de l’approche anthropologique qui nourrit le regard thérapeutique et qui, loin de le contredire, le rend plus substantiel. Il sait entrelacer le récit narratif (comme les figures évoquées sont très fortes, c’est un bon choix que de les suivre pas à pas) et les répercussions psychiques et parler avec justesse et sans pathos de ces situations humaines terrifiantes, rapportées à des questions politiques ou liées aux droits de l’homme. L’articulation entre le travail du thérapeute et la description complexe des troubles post-traumatiques est particulièrement habile, à la recherche d’un cadre facilitateur pour réduire la distorsion entre une demande en urgence et l’instruction d’un travail de long terme. J’ai beaucoup aimé la fin, qui révèle comment l’obtention des papiers n’est pas nécessairement une solution.




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