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Jean-Paul Sartre : "Penser ça rend dingue"

mercredi 8 juin 2011, par Arnaud Viviant

Un philosophe dans l’intimité d’une amitié : toute la saveur des entretiens de John Gerassi avec Sartre au faîte de sa liberté intellectuelle.

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John Gerassi, biographe et ami de Jean-Paul Sartre.

On ne peut pas dire que ce soit les entretiens avec Sartre qui manquent, mais celui de John Gerassi émet immédiatement un son neuf, différent. Cela tient à deux raisons : la première, c’est que Gerassi fait partie de la famille sartrienne : non pas la famille de sang, mais celle de cœur, tissée par les amitiés et les amours du couple Sartre-Beauvoir. John est le fils de Francesco Gerassi, peintre espagnol, ancien amant de Simone de Beauvoir, réfugié en France comme Picasso (qui voyait en lui un grand coloriste) et qui quittera femme et enfant en 1936 pour aller défendre la République espagnole, finissant général et dernier haut gradé à défendre Barcelone. Sartre qui était son grand ami, alors qu’il n’aimait guère la compagnie des hommes, sauf celle des peintres, en fera sous le nom de Gomez l’un des héros de sa trilogie romanesque « Les Chemins de la liberté  ».

L’autre raison, c’est que ces entretiens enregistrés au magnétophone au début des années soixante-dix, alors que Sartre est en train de rédiger son Flaubert de 3000 pages tout en étant plongé dans l’activisme politique auprès de la Gauche Prolétarienne, devait être pour John Gerassi la base de travail pour une biographie officielle de Sartre… qu’il n’a finalement pas écrite. Mêlées, ces deux raisons nous permettent en tout cas d’entendre un Sartre toujours aussi peu hypocrite, mais beaucoup plus intime.

La pensée solitaire à sa table

Quand il répond aux questions de Gerassi, Sartre vient enfin, septuagénaire, de réaliser sans doute sa liberté. Cette période où il écrit le matin son Flaubert qu’il sait invendable, et où en même temps il combat l’après-midi et le soir auprès de jeunes gauchistes, est sans doute la plus heureuse de sa vie. Il a réglé son problème, il a réglé son Œdipe avec la littérature en écrivant « Les Mots » qui sera son dernier livre d’écrivain petit-bourgeois, celui pour lequel il refusera le Nobel de littérature.
A un moment, chose tout à fait étonnante pour un philosophe, il exprime l’idée que « Penser, ça rend dingue  ». Il dit : « La pensée, la pensée véritable, ce qu’on fait tout seul, à sa table, c’est le contraire de la passion, de l’engagement, de ce qui fait la vie  ». Là, il agit. Contrairement à 1936, où il n’est pas allé en Espagne (mais à l’époque, rappelle-t-il, il n’était pas politisé, en confère « La Nausée »).
Contrairement à l’Occupation où les historiens continuent, certes à tort, de le situer « largement à la périphérie de la Résistance  » [1], de lui reprocher d’avoir obtenu des autorités allemandes que l’on jouât ses pièces, bien que « Les Mouches » fussent un appel métaphorique à tuer des Boches [2], Sartre, au début des années 70, est cette fois indiscutablement engagé.

Le hash et la passion

L’intimité de Gerassi avec Sartre fait toutefois qu’il aborde avec lui des sujets extrêmement personnels. La drogue, par exemple. Où l’on apprend qu’à 70 ans, Sartre fume du hash : « Arlette, moi et Wanda, ça nous fait vraiment décoller, surtout quand on fait l’amour  ». Et puis, les femmes, casse-pieds, chronophages, dispendieuses, mais indispensables. L’amour transcendant pour Beauvoir (même si, à un moment, il la déclare « passive  » politiquement), et la multiplicité des amours contingentes. A ce sujet, Gerassi raconte cette anecdote presque effrayante.
Un jour, il arrive en pleurs chez Sartre, parce que sa petite amie vient de le quitter. Beauvoir est présente, et Sartre dit devant elle : «  Eh bien, je vous envie. Je n’ai jamais pleuré pour une femme de ma vie ». Et là, devant Beauvoir atterrée, d’expliquer que puisqu’ils avaient décidé le Castor et lui d’avoir ce système d’amours libres entre eux, il s’était interdit la passion amoureuse, celle qui fait pleurer. « Choisir de ne pas choisir, c’est encore un choix  », disait-il aussi.

« Entretiens avec Sartre », par John Gerassi, Grasset, 523 pages, 23 euros.

[1Cf. l’article de « Books » rendant compte ce mois-ci du livre d’Alan Riding, « Et la fête continua. La vie culturelle dans Paris occupé  ». Dans le livre avec John Gerassi, Sartre raconte qu’il faisait partie d’un réseau de propagande dirigée par Merleau-Ponty, que la petite amie de ce dernier fut arrêtée avec des tracts, déportée, et qu’on ne la revit jamais. Sous l’Occupation, Sartre écrivait pour des journaux communistes clandestins, et pour « Combat », fondé par Camus qu’il avait justement rencontré à la première des «  Mouches  ».

[2Mais étrangement, personne ne reproche à Albert Camus d’avoir publié « L’Etranger » en 1942.

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