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Parler le Holbry

Décryptage du débat télévisé Aubry-Hollande. Dans les deux cas on a affaire à une manipulation de mots, ceux d’ « incarnation » et d’« exemplaire ».

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(Source Klincksieck)

« Vous-même Monsieur Roederer, vous-même, s’exclama Napoléon, vous ne me faites pas la grâce de me croire un peu d’esprit, une petite lueur d’esprit. Vous devriez voir pourquoi j’ai fait donner le ‘Monseigneur’ aux maréchaux de France, c’est-à-dire aux hommes les plus attachés aux principes républicains ; c’était pour assurer à la dignité impériale le titre de ‘Majesté’. Ils se sont trouvés dans l’impossibilité de le refuser quand ils recevaient eux-mêmes un titre considérable. Vous ne me faites pas la grâce de m’accorder un peu d’esprit et de son sens. Hein ? N’est-ce pas, vous ne me croyez pas de jugement ?  » [1]

Voilà ce que disait Napoléon au tourne-casaque Roederer qui, comme tous les tourne-casaque, s’inquiétait d’être en retard d’une faveur ou de manquer le prochain train. Napoléon (on est en 1804, au moment de l’usurpation de la République) lui donne une leçon de rhétorique sur l’art de nommer les choses. Nommer, dans l’action politique c’est agir. Un mot, un nom, une étiquette verbale ça crée du réel. C’est cela l’exercice du bon sens en politique. Hein ?

Eh bien, après le débat Aubry-Hollande et avant le vote primaire de dimanche, si bien malin parmi les électeurs lambda (et même alpha) celui qui peut distinguer le programme de «  Moi j’ai été numéro 2 du gouvernement » de celui de « Moi j’ai été onze ans 1er secrétaire  » (une altercation de collégiennes comparant leur iPhones), si bien malins les électeurs de la votation de dimanche qui pourront précisément dire ce que sont les idées de Martine et les distinguer de celles de François – « blanc bonnet et bonnet blanc  » ainsi que Jacques Duclos qualifia les candidatures Pompidou et Poher aux élections de juin 1969 – eh bien ! si en dépit de tout cela on veut trouver une différence entre nos deux bonnets il faut chercher du côté des mots et, pour reprendre la remarque de Napoléon à Roederer, accorder aux deux candidats une petite lueur d’esprit.

Or si on cherche l’esprit des deux candidats, et non pas la lettre de leur programmes laquelle est illisible tant ils sont similaires, on le trouve à la fin du débat de mardi, lorsqu’on en vint enfin à l’essentiel : à la conception qu’ils se font du pouvoir présidentiel.

Dans les deux cas on a affaire à une manipulation de mots : « Monsieur Pujadas, faites-nous la grâce de nous accorder un peu d’esprit et voyez comment nous avons compris que Napoléon, qui se faisait empereur, dut inventer des titres ronflants pour que ses hommes de main acceptent de lui donner, à lui, de la ‘Majesté’  ». Voyons donc comment Aubry-Hollande nomment la présidence, comment ils la qualifient, cette fonction suprême, objet fanatique de toutes les ambitions – comme si cette malheureuse république se résumait à la présidence quand la seule et noble attitude républicaine serait de ne présenter aucun candidat à la présidentielle, d’appeler à l’abstention massive, mais par contre de prendre le contrôle absolu des deux assemblées, réduisant ainsi quiconque entrera à l’Elysée, sans légitimité populaire et sans pouvoir effectif, au rôle de figurant. Mais, pour cela, n’est-ce pas, il faut une vision de la République. Et savoir ce qu’est un coup de force au nom du salut public.
D’où, en attendant, la force présumée des mots pour qualifier la présidence made in Aubry ou made in Hollande.

Le troc de Napoléon à Monseigneur

Le mot clef utilisé par Aubry est « incarnation  » : le pouvoir présidentiel existe pour être la « voix » de la France à l’étranger et rassembler à l’intérieur. Une telle «  incarnation » s’accompagne, dans les phrases qui suivent cette définition, de «  plus de pouvoir au Parlement », de plus de « morale  », d’une « réforme de la justice, d’une protection de la « liberté de l’information  », et de « décentraliser », et se condense finalement dans « donner la parole aux Français ». Cette séquence de qualifications fonctionne, rhétoriquement, comme le « Monseigneur » par rapport au « Majesté ». C’est-à-dire : si je veux que vous acceptiez que je sois une « incarnation », voilà comment on y arrive – par une suite d’intentions de réformes politiques dont la somme est « donner la parole aux français ». Bref : pour que je sois votre « voix » je vous « donne la parole » (Napoléon : pour que je sois « Majesté » je vous donne du « Monseigneur »). L’argument est absurde, évidemment, mais il a de l’esprit .

Le mot clef utilisé par Hollande est « exemplaire » : le pouvoir présidentiel existe pour «  montrer l’exemple ». Cette exemplarité s’accompagne, dans des phrases qui suivent cette définition, de «  l’indépendance de la magistrature  », d’une « réforme des modes de scrutin  », d’une refonte du Conseil constitutionnel – à chaque fois suivant une référence appuyée aux pouvoirs du Parlement comme garant – , et se condense finalement dans « république contractuelle ». C’est-à-dire : moi, président, je crois que la présidence est un contrat, et je vous donne des exemples de ce que sont des cas de contrat politique (l’énumération des situations institutionnelles qui sont l’occasion de contrats). Bref : pour que je sois reconnu comme « exemplaire » je vous donne des « exemples » à vous (Napoléon : pour que je sois « Majesté » je vous donne du « Monseigneur »). L’argument est absurde, évidemment, mais il a de l’esprit.

Dans les deux cas on a affaire à une manipulation de mots : la seule preuve qui existe que Madame Aubry puisse être la « voix de la France » ou que Monsieur Hollande sache être « exemplaire » est dans l’affirmation qu’ils en donnent – car, les actions qu’ils décrivent pour lui donner consistance ou crédibilité sont parfaitement interchangeables : « plus de pouvoir au Parlement », de plus de « morale », d’une « réforme de la justice, d’une protection de la « liberté de l’information  », et de « décentraliser  » (Aubry) sont aussi des exemples d’exemplarité et de république contractuelle. Idem pour les éléments de langage du candidat Hollande, qui peuvent aussi servir à étayer la « voix de la France ».

On a compris. Pas plus que Napoléon n’était Majesté autrement que pour avoir donné du Monseigneur à d’anciens sans-culottes, l’un ou l’autre des deux candidats ne sera président qu’autrement que pour nous avoir payé de mots. En exacte répétition de la deuxième élection quinquennale.

Le coup de force devient-il nécessaire ? CQFD.

[1P. L. Roederer, Journal, éd. M. Vitrac, 1909.

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