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Randa Kassis, une psy pour Damas

mercredi 24 octobre 2012, par Audrey Minart

La jeune femme, opposante à Bachar el-Assad, psychologue et anthropologue des religions de formation, vient de fonder un nouveau parti politique : le Mouvement de la société pluraliste. 100% laïque.

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« Je suis athée.  » Tel un coup de massue, l’information est assénée par l’opposante au régime de Bachar el-Assad. Elle n’a même pas attendu que la question lui soit directement posée à la conférence de presse de l’hôtel Scribe, à Paris, ce mercredi 10 octobre, où à vrai dire, bien peu de journalistes se bousculaient. « Et ce, depuis mes 12 ans.  » La réponse semble préparée, comme mûrement réfléchie dans sa recherche maximale d’impact auprès du public occidental en période de barbes menaçantes, et de multiples fois déjà exprimée.

Cet amour de la laïcité, Randa Kassis, journaliste et anthropologue de formation, issue d’une famille chrétienne de Damas, la nourrit depuis l’enfance. « J’ai commencé à me poser énormément de questions dès l’âge de 8 ans… La première a été à propos d’Eve. Son infériorité me dérangeait. » Opposée en tout point à sa mère, très pratiquante, avec qui elle a toujours gardé des rapports distants, c’est avec son père psychologue, avec qui elle entretient des rapports fusionnels, qu’elle apprend à «  penser par elle-même  ». « Je me suis révoltée contre l’Eglise, puis la religion… et ensuite contre la société syrienne et ses codes sociaux.  » A 17 ans, souhaitant « divorcer de (son) père  » pour continuer à penser par elle-même, elle part rejoindre sa sœur en Allemagne pour étudier le stylisme. « Mais je n’ai pas continué  ». Puis c’est la psychologie. « Mais je n’ai pas continué. » Elle rit. Un rire discret, sincère. Un rire non armé. Et pourtant… « J’ai toujours un peu été contre les systèmes scolaires…  » A la fois en Allemagne, nation qu’elle juge d’ailleurs « beaucoup trop organisée  » pour elle, et en France, pays dont elle est tombée immédiatement amoureuse. «  Ces systèmes scolaires limitent la liberté de pensée de l’individu. Il faut réduire ce conditionnement de l’enfant.  »

Entre mère pro-Assad et père, dissident intellectuel

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Portrait : Claude Germerie pour Les Influences

Son entrée en politique ressemble à un hasard. « Mon père était engagé dans un parti anti-Assad, mais je ne l’ai su que très tard.  » C’est pourtant bien sa relation père-fille qui semble, indirectement, l’avoir orientée vers l’opposition politique. « Mon père a été psychologiquement persécuté par le pouvoir au temps d’Hafez el-Assad… et ma mère figure, elle, aujourd’hui parmi les « pro ». » Lorsqu’il succombe à un cancer en 1990, sa fille ne se rend pas aux funérailles. Aujourd’hui âgée de 42 ans, elle pense avoir inconsciemment culpabilisé. « C’est pourquoi, quelque part, j’ai finalement bel et bien suivi ses préceptes. »
Pendant une dizaine d’années, elle fait le choix d’explorer son « Moi » - le père psychologue n’est jamais bien loin -, à travers l’Art, avant de tomber dans l’écriture. Les premières œuvres de l’artiste-peintre ? « Des femmes nues. » Sourire. « Justement parce que le corps, dans le monde arabe, est un tabou.  » Rebelle, toujours.

Randa Kassis, une féministe ? Et bien non, pas tout à fait. Pas si prévisible. «  Le problème du féminisme c’est qu’il donne toujours raison aux femmes… sauf que la responsabilité leur incombe également. Elles ont quelque part, elles aussi, décidé de se soumettre.  » Il n’en faut pas moins selon elle « s’habituer à voir des dirigeantes dans le monde arabe, afin de changer l’image de la femme  ». C’est la raison pour laquelle son actuelle position représente «  un vrai défi ». Un défi déjà en partie relevé puisqu’elle a été choisie pour prendre la tête de la coalition des forces laïques, créée en septembre 2011, par plusieurs diasporas et partis syriens établis à l’étranger. « Je pense qu’ils appréciaient mon parcours, mes articles… Mais surtout le fait que j’osais dire ce que personne d’autre n’avait l’audace d’exprimer.  » Mais la société et l’histoire syrienne étant marquées depuis plusieurs décennies par les affrontements entre communautés, la coalition piétine. «  Nous avons travaillé très dur. Mais il subsiste un problème lié à notre culture… Un problème qui est le même pour tout peuple ayant été réprimé. Les différentes communautés sont poussées à lutter pour leur existence... et cherchent à éliminer les autres.  » Un écueil que son nouveau parti veut contourner.

Faire tomber le régime de Bachar el-Assad et partager le pouvoir avec les islamistes modérés

C’est accompagné de plusieurs personnalités syriennes de haut rang, que Randa Kassis a déclaré la naissance de ce nouveau parti. Dans le casting laïc, on recense Bassam Ishak, directeur exécutif de l’Organisation Syrienne des Droits de l’Homme depuis 2005, qui a rejoint le Conseil National Syrien en 2011, et Abdaziz Othman, membre kurde du Conseil National de Syrie et membre du parti kurde Yekiti. Le mouvement, présidé par Randa Kassis, aura pour but de représenter toutes les communautés syriennes dans leur diversité, au delà des nombreux clivages ethniques, confessionnels et idéologiques. « Je ne veux pas attaquer le Conseil National Syrien, mais il semble bien qu’il soit financé et manipulé par certains islamistes extrémistes  », déclare t-elle.

Premier objectif du mouvement : faire tomber le régime de Bachar el-Assad. Le second : « gouverner et partager le pouvoir », notamment avec les islamistes modérés. Car le discours de Randa Kassis vis-à-vis des extrémismes religieux est sans indulgence. « J’ai étudié l’anthropologie des religions… Je constate qu’à travers l’Histoire, tous les gouvernements ou les royaumes théocrates ont réprimé les individus. Certaines sociétés n’ont pas su se débarrasser de cet héritage culturel mêlant religion et Raison. Alors qu’il est nécessaire, à mes yeux, de savoir séparer sa pensée de son cœur.  »

http://randakassis.eu

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