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Manifeste pour les rayures des films de cinéma

dimanche 18 novembre 2012, par Alexandre Mathis

Les sites de vente internet et la télévision s’excusent de la présence de rainures sur les copies de films rééditées. Or elles sont la dernière marque d’authenticité du cinéma. Pourquoi ne pas poser une prothèse à la Vénus de Milo tant qu’on y est ?

Artus Films vient d’éditer en DVD, une production Fox en Technicolor, Tempête sous la mer de Robert D. Webb (1953). Troisième film réalisé en cinémascope par la 20th Century-Fox (après Comment épouser un millionnaire et La Tunique ‒ sorti le premier), écrit par A.I. Bezzerides (Une femme dangereuse, Les bas-fonds de Frisco, La Maison dans l’ombre), bercé par une musique de Bernard Herrmann, Tempête sous la mer est un film d’aventures situé en Floride, dans le golfe du Mexique, chez les pêcheurs d’éponges grecs, l’un de ces nombreux spectacles des familles pour le plus grand nombre ‒ objectif des majors pour les films au budget relativement important ‒ avec les limites que cela implique, divertissement dont Hollywood était friand à l’heure où les grandes personnes emmenaient leurs enfants au cinéma, où les films étaient tous publics, midinettes comprises, ce film en garde les séquelles dans plusieurs scènes sentimentales.

Au niveau des images sous-marines, on peut préférer, à la même époque, le flamboiement de L’Aventure est au fond de la mer film précurseur de Hans Hass (1954), mariant documentaire et glamour (rouge à lèvres de Lotte Hass apparaissant au cours des scènes sous-marines), ou sur le plan de l’aventure pure et de la poésie hollywoodienne Le Réveil de la Sorcière rouge.

Tempête sous la mer tourne autour de Gilbert Roland, principal centre d’intérêt jusqu’à ce qu’il meure à la moitié du film, après on a bien Richard Boone, encore très beau, dans le clan adverse, pour se consoler, mais on le voit assez peu ! Le scénario n’est pas d’une originalité à y repenser le soir en s’endormant, fût-il signé Bezzerides. Bleuté de la lumière du jour perforant les profondeurs marines (relatives) où les couleurs disparaissent, étreinte rapide avec les bras d’une pieuvre en dessert pour Robert Wagner (frisé ! peut-être par les plongées répétées), la vraie tempête a lieu entre hommes à la surface de la Terre… Le mot Fin apparaît au dernier plan sur un coucher de soleil à l’horizon. Le Cinemascope se prête merveilleusement à cette image vue mille fois.

On lit sur un site de vente internet des doléances adressées à l’éditeur à propos de « rainures » ! Présence sur la copie de Tempête sous la mer de rayures verticales, qui n’ont pas été effacées, qui ne sont pas pour déranger (ne pas confondre avec les raies horizontales de la malfaçon des bandes vidéo), les rayures verticales, que l’on ne voyait pas lorsque les films étaient en exclusivité, mais qui apparaissaient un peu plus tard dans les cinémas de quartier, quand les copies avaient tourné un peu partout (vrai qu’elles ont aujourd’hui disparu des copies des films en exploitation ‒ les films devenant pour la plupart invisibles dans les cinémas après leur exclusivité) sont, au contraire, la marque d’authenticité, voire la patine, de l’objet réel ayant circulé dans les cinémas (tout comme les trous de punaises sur les photos d’exploitation que des éditeurs peu imaginatifs maquillent).
Que l’on veuille l’admettre ou que l’on refuse cette réalité, les films que nous regardons à domicile sur les supports actuels, aussi grand soit l’écran de chacun, sont la représentation même de l’absence du cinéma.

Ces rayures sont l’objet d’une joyeuse boutade signée Émile Couzinet les trouvant aussi naturelles que la pluie, idoines à la texture du film à venir, dans le beau documentaire de Laurent Chollet, Cinéphiles de notre temps, qui vient de sortir.
Avec l’arrivée du numérique dans tous les cinémas, le film sur pellicule est derrière nous. Des films ont traversé des tempêtes. Même y aurait-il des marques d’humidité (tel le dvd Régénération de Raoul Walsh, chef-d’œuvre tourné presqu’entièrement en extérieurs à New York en 1915), quelle importance cela a-t-il ?
Éditeurs dvd, ne maquillez pas les rayures verticales des films, comme on le fait à la télévision, cette usine du faux qui colorise (néologisme abject) les films en les écartant de leur nature originelle, en privant les images de leur faculté d’imagination, en les falsifiant. Qu’en reste-t-il en colorant les yeux d’une actrice ! en se trompant de teinte de surcroît ! avec des couleurs éteintes ! sans luminosité ! sans rayonnement ? Les rayures (verticales) des films qui ont circulé dans les cinémas (qui n’existent plus) restent un des charmes des films anciens, en salles aussi quand on en voit encore, ceci implique que le film soit assez vieux, assez rare. Les rayures verticales sur les anciennes copies de films ne sont pas le sillon rayé d’un microsillon. Qu’y-a-t-il a de gênant à cela ? Les couleurs des films restaurés ne correspondent pas à leurs couleurs d’origine. Pourquoi ne pas poser une prothèse à la Vénus de Milo… Mary Meerson allant jusqu’à brocarder sur ce thème lorsqu’il manquait une bobine à un film !

Les écrans plasma (qualité d’image très aléatoire) ne sont pas des écrans de cinéma. Le format du scope sur un écran de télévision (2.35 le plus souvent) n’est JAMAIS le format scope dans la totalité de sa largeur.
Rappelons, à ce propos, que le procédé de l’hypergonar (scope) est loin d’être parfait. John Ford, Alfred Hitchcock (il y en a beaucoup d’autres) ne l’aimaient pas. Vertigo, La Prisonnière du désert… ont été tournés en VistaVision, comme beaucoup d’autres films Paramount. La définition réduite de la profondeur de champ caractérise le cinémascope (qui se marie pour le meilleur avec une coloration dense) et la flouzaille du scope, propre aux grands espaces, apparaît de façon flagrante sur des personnages au second plan dans Coups de feu dans la sierra de Sam Peckinpah (observations relevées sur l’écran du cinéma Grand-Action).

L’image large du procédé VistaVision (précision de la profondeur de champ toute autre, déroulement horizontal, à la prise de vue, à la projection) demandait une installation technique dans l’ensemble des cinémas relevant de l’impossible. Seul à Paris, le cinéma Paramount boulevard des Capucines a projeté les films en VistaVision réel. Raison pour laquelle ce cinéma d’exclusivité n’a projeté que tardivement des films en scope. Pour finir avec le scope, Bernard Natan avait fait des essais avec l’Hypergonar de l’astronome Henri Chrétien sur La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc de Marco de Gastyne. Il n’a pas réussit à convaincre. Le cinémascope, procédé bâtard ? Godard l’a utilisé pour inventer des formes. Le scope n’a JAMAIS été reproduit sur sa largeur entière par un support numérique. Il n’existe pas de copie dvd du Mépris dans sa largeur intégrale. Le geste que commet Paul / Piccoli, peut-être l’une des raisons à l’origine du mépris de Camille, est off, hors champ, sur les copies dvd. Pour le voir, il faut aller au cinéma. La rare tentative de transfert qui s’approche d’une totalité de l’image est sur le dvd de Ben-Hur (tourné en Todd-Ao).

Tempête sous la mer (transfert 2.35) apporte la preuve visuelle de ce report partiel, au même titre que les autres éditions de films, lors d’un plan latéral où l’on voit à peine la tête de Terry Moore, tranchée verticalement alors qu’elle est seule dans cette partie du plan, et qu’il est impossible qu’elle ait été cadrée ainsi. Beaucoup de téléspectateurs ne comprennent pas pourquoi ils voient des zones noires en haut et en bas sur leur écran de télévision. Si les films en scope étaient reproduits sur toute leur largeur (ce qui serait souhaitable, pour les dvd sur grand écran), la moitié verticale de l’écran du téléviseur serait noire.

Cessons de prendre notre home-cinéma pour un cinéma. Les rayures sont la dernière marque d’authenticité du cinéma, absente de cette transfusion. Nous ne voyons sur nos écrans à domicile qu’une reproduction du cinéma. Celle de son absence.
Alors… que vivent encore les « rainures » ! ou rayures, pour être plus juste, avec le Blue Ray, sur un grand écran, on pourra se croire presque au cinéma !

Tempête sous la mer avec Robert Wagner, Gilbert Roland, Terry Moore, J. Carrol Naish, Richard Boone, Harry Carey Jr, Peter Graves. Version française d’époque, version originale sous-titrée, au choix. Format 2.35. Artus Films. 12,90 euros.

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