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ONG : la catastrophe organisée du bien

En prenant l’exemple d’Haïti, le chercheur belge Frédéric Thomas propose, dans L’Echec humanitaire, une lecture sévère de l’action des ONG.

Politique. Parfois, avec les meilleures intentions du monde, on fait plus de mal que de bien. En menant une étude aussi pointue que troublante sur la dynamique de l’aide internationale, Frédéric Thomas met en cause «  le compromis entre spectacle et passivité » de l’humanitaire.

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Trois ans après le séisme meurtrier qui a ravagé Haïti, alors que l’échec de la reconstruction est flagrant, le chercheur belge base son étude sur le cas concret de ce pays à part. Docteur en science politique, il a travaillé dans plusieurs ONG et s’est rendu de nombreuses fois sur l’île, avant et après le tremblement de terre. Il en revient avec un flot d’interrogations qu’il nous soumet dans ce court essai – et auxquelles il tente de répondre. Pourquoi l’urgence et l’émotion prennent-elles presque systématiquement le pas sur les logiques de reconstruction à long terme ? Pourquoi les humanitaires se substituent aux Etats sans pour autant avoir reçu aucun mandat des peuples qu’ils viennent « sauver » ? Et pourquoi une saine égalité entre gens du Nord et gens du Sud ne serait-elle pas possible ? Frédéric Thomas démonte « l’évidence et le consensus » de la logique humanitaire. Relativement récente dans les relations internationales, puisqu’elle est née dans les années 1970, dans le sillage de « l’essoufflement des mouvements de contestation des années 1968, de l’inflexion théorique des droits de l’Homme et de l’offensive néolibérale », cette logique joue un rôle aussi majeur que biaisé dans le concert des Nations.

« Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 avait donc été précédé et préparé par ce séisme social »

Le 12 janvier 2010, le tremblement de terre qui frappe Haïti fait plus de 220.000 morts et laisse 1,5 million de personnes sans abri. Des milliers d’ONG accourent presque aussitôt et les médias sont là pour montrer les soins de première urgence qu’elles apportent aux blessés, ou les alignements de tentes qu’elles montent en trois jours. Trois ans après, 350.000 haïtiens vivent toujours dans des campements de fortune et leurs conditions de vie n’ont cessé de se dégrader à mesure que ces mêmes ONG pliaient bagage – en 2011, l’épidémie de choléra a fait 8.000 morts et les ouragans Isaac et Sandy ont ravagé les cultures en 2012. Première information que nous rappelle Frédéric Thomas : l’origine de la catastrophe n’est certes pas humaine, mais ses conséquences le sont. « L’aléa naturel existe, mais c’est le contexte social qui va le transformer en catastrophe  », disait déjà le journaliste Hervé Kempf dans Le Monde en 1999. A Haïti, les trois quarts de la population vivent avec un revenu de moins de deux dollars par jour et la capitale, Port-au-Prince, est passée de 144.000 habitants en 1950 à plus de deux millions en 2010 – les deux tiers des citadins vivent dans des bidonvilles ne bénéficiant pas ou peu d’infrastructures sanitaires.
La faute à l’Etat haïtien ? Pas seulement. Car l’auteur explique combien cette faiblesse des institutions a été en grande partie voulue et organisée par les Etats du Nord : « Trois décennies de néolibéralisme, une élite accapareuse, uniquement préoccupée par ses intérêts, une dépendance organisée et entretenue par la communauté internationale, l’absence de politiques publiques en matière d’éducation, de santé, d’environnement, etc. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 avait donc été précédé et préparé par ce séisme social, où les politiques économiques avaient creusé la vulnérabilité de tout un pays. La « fatalité » de la catastrophe n’était donc pas tant à chercher du côté de la nature, mais bien du côté de ce qu’on avait fait, défait et laissé faire pendant toutes ces années  ».

« Quel sens y a-t-il à multiplier les plans d’urgence tous les trois ou quatre ans ? »

Sans le préméditer, sans peut-être même s’en rendre compte, les ONG ont profité de ce délitement de l’Etat, devenant au cours des années 1980 et 1990, une « industrie florissante ». En 1990, déjà 300 ONG étaient implantées à Haïti. En 2012, elles étaient plus de 10.000. Et pour faire quoi ? « Le problème de l’humanitaire, c’est sa volonté de faire le bien  », constate Frédéric Thomas, qui évoque plus loin « l’immense réserve de bonne volonté, de bonne foi et de bonne conscience occidentales dont l’humanitaire est tout à la fois le levier, le relais et la conséquence  ». La catastrophe survient, les médias la relaient, suscitant un emballement compassionnel et une déferlante d’ONG dans le pays victime – un pays du Sud, un pays pauvre. Il faut agir vite, frapper les esprits (c’est le sac de riz sur le dos de Bernard Kouchner) et chaque ONG veut convaincre ses bailleurs de fonds, ses « généreux donateurs », de l’efficacité et de la légitimité de sa lutte. « Quel sens y a-t-il à multiplier les plans d’urgence tous les trois ou quatre ans ? », s’interroge l’auteur, qui recense la succession des interventions humanitaires au cours des vingt dernières années, à Haïti, et dénonce l’instrumentalisation de l’urgence ou encore la confusion entre visibilité et efficacité. « Autant de maisons à construites, de rations alimentaires distribuées, de personnes soignées (…) Mais la pauvreté, les inégalités, la production agricole, le système de santé, la couverture sociale ? Et le fait qu’au prochain séisme ou cyclone, le pays soit toujours aussi dépendant, la population toujours aussi vulnérable ?  »

« Désencastrer l’aide internationale de l’assistanat et de la dépendance »

Est-ce à dire que tout est perdu ? se demande encore Frédéric Thomas, dans son dernier chapitre intitulé « Plaidoyer minimaliste pour une révolution ». Non, bien sûr. Car des solutions existent. Elles sont là, toutes proches. « Occupez-vous de contrôler et changer les politiques de vos Etats et de l’Union Européenne, qui nous appauvrissent et nous enfoncent dans la dépendance », propose par exemple Marie-Carmel Fils Aimé, une militante haïtienne. Cela fait réfléchir. La solidarité internationale ne peut-elle pas exister autrement que sur le modèle de l’illusoire bonne conscience entretenue par la grande majorité des ONG, sans jamais qu’elles pensent à se remettre en cause ? Ne pourrait-on pas « désencastrer l’aide internationale de l’assistanat et de la dépendance  » ? Casser « nos » politiques qui condamnent le pays à la dépendance et à la vulnérabilité ? Miser sur le peuple, sur son expérience, sur ses connaissances, sur sa volonté, pour sortir le pays de l’impasse – qu’il s’agisse du Biafra, de Haïti ou du Congo ?
Même si beaucoup des questions qu’il soulève ne sont pas nouvelles, les réflexions que propose Frédéric Thomas apportent un contrechamp éclairant sur la place sûrement hypertrophiée qu’a pris la « république des ONG » dans les Etats du Sud. Ainsi, L’Echec humanitaire nous livre une grille de regard pour comprendre la géopolitique du XXème et du XXIème siècle.

Un politologue rimbaldien. Frédéric Thomas, 41 ans, docteur en science politique, membre de la revue Dissidences, est chargé d’études au Centre tricontinental. Il travaille sur les relations Nord-Sud depuis quinze ans. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les engagements politiques d’Arthur Rimbaud, dont le très remarqué Salut et liberté, regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud (Aden, Bruxelles, 2009), prix quinquennal de l’essai de la fondation Wallonie-Bruxelles en 2012.

A lire :
L’échec humanitaire, le cas haïtien, par Frédéric Thomas, Editions Couleur Livres, (Charleroi), 74 pages, 9 euros. Parution : janvier 2013.

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Contact éditions Couleur Livres :
www.alliance-editeurs.org

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