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Défense de regarder : on égorge

On égorge, encore et encore, mais les médias ne veulent pas que nous puissions regarder ce que la rhétorique du califat, dont j’ai expliqué ici même la puissance oratoire, implique : que les mots font. Il s’agit donc de regarder en face ce que les mots d’ISIS font. Les mots égorgent :


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J’ai récemment montré du doigt la pratique journalistique qui consiste à nommer pour ne pas dire. « Tsahal » pour « armée israélienne », « armée nazie » pour « armée allemande », à quoi on peut ajouter « ottoman » pour « turc » - cela, sur la BBC, pour glamouriser un régime qui levait le « tribut du sang » sur les populations des Balkans, et massacra régulièrement les Grecs, mais qui paraît désormais bénin en comparaison des atrocités commises par ses successeurs de Syrie et d’Irak.

Justement, à propos du Califat installé en Syrie et en Irak, les médias télévisuels nous parlent de « décapitations ». Le terme exact est « égorgement ». Mais comme les médias, pour éviter de nous choquer, refusent de nous montrer ce que commettent les miliciens dudit Califat, nous ne voyons pas qu’il s’agit d’égorgement. La décapitation s’ensuit. L’égorgement la précède. Parfois une crucifixion complète le supplice. Mais c’est l’égorgement qui tue, pas la décapitation, terme qui, en France, évoque les exécutions de la Révolution et donc se pare d’une certaine tenue. On nous cache l’atrocité du supplice.

Imaginez un jeune homme à terre, des miliciens qui rient et chantent « dieu est grand », un assassin qui prend un coutelas et cisaille lentement la gorge de la victime qui se tord de douleur ou qui, dans l’exécution du journaliste James Foley, gargouille dans son propre sang, son bourreau ayant pris la précaution de lui mettre la main sur la bouche avant de lui scier la gorge.

Dans la vidéo ci-dessous, vous entendrez les cris de hurlements de la victime que vous verrez se tordre de douleur. Vous entendrez les assassins rire. Vous ne pourrez plus dire « décapitation ». Vous direz « égorgement ».

Silence, on égorge.

La question qui se pose ici est celle du mal politique, et du mal absolu.

Nous avons tellement pris l’habitude de faire une équivalence rhétorique entre « le mal absolu » et le génocide juif perpétré durant la Deuxième guerre mondiale que nous, Occidentaux, nous nous dédouanons de penser le mal politique absolu autrement que par ce lieu commun.

En rhétorique un « lieu » « commun » est une formule argumentative qui permet à un public donné de reconnaître un terrain des références partagées et de prendre des repères qui sont, justement, communs. Le lieu commun a son utilité : il permet d’établir des balises. Le lieu commun a son péril : il exclut de penser autrement.

La manipulation médiatique consiste précisément à nous empêcher de penser autrement. Et la mainmise des systèmes de surveillance sur la dissémination de l’information avalise cette première contrefaçon. Car, ne nous y trompons pas, au nom des avertissements que « ces images peuvent choquer », ce ne sont pas les images qui sont montrées qui sont choquantes (un portrait de Foley) mais celles qu’on ne nous montre pas : la raison en est à trouver dans la cible politique que les services de sécurité et de renseignement assignent à l’effet que doit produire ce qu’on permet aux médias de révéler, et ce qu’on décide de nous cacher. Car, dans le cas présent, comment expliquer le battage médiatique autour des centaines de malheureux Yasidis, et le silence sur les dizaines de milliers de chrétiens pourchassés si ce n’est par la réalité géo-oléo-stratégique du Kurdistan pour la puissance américaine ?

Les services de sécurité et de propagande assignent quel mal est visualisable, et rentable politiquement, et lequel ne doit pas l’être, ou pas encore. Montrer des égorgements risquerait effectivement de détourner l’attention du public de l’affaire syrienne dont il est rentable, de nouveau, de parler afin, je suppose, d’ouvrir une second front (avec celui de la crise ukrainienne) contre la Russie, alliée d’Assad. On rend, du mal, public ce qui sert.

Donc, silence, on égorge.

Il s’agit, pour prendre du recul, de la question du mal absolu, du mal en politique, et de sa publicité. Il se trouve que cette double question, celle du mal absolu en politique et celle de la publicité des actions politiques se sont posées au même moment dans l’histoire de l’Occident – au XVIIIe siècle.

Celle du mal absolu (en termes modernes) s’est posée en effet une première fois avant l’Holocauste. Je cède ici la parole à Gilles Deleuze [1] :

« Vous savez ce qui s’est passé : Lisbonne subit, à une certaine date, un célèbre tremblement de terre. Et ce tremblement de terre, si bizarre que ce soit, a eu un rôle dans l’Europe dont je ne vois d’équivalent que dans les camps de concentration nazis, à savoir : la question qui a retenti après la guerre : comment est-il possible de croire encore en la raison une fois dit qu’il y a eu Auschwitz. Il est très curieux qu’au dix-huitième siècle, ce soit le tremblement de terre de Lisbonne qui assume quelque chose de cela, où toute l’Europe s’est dite : comment est-il encore possible de maintenir un certain optimisme fondé sur Dieu ? Vous voyez, après Auschwitz retentit la question : comment est-il possible de maintenir le moindre optimisme sur ce qu’est la raison humaine. Après le tremblement de terre de Lisbonne, comment est-il possible de maintenir la moindre croyance en une rationalité d’origine divine ? »

Avant le génocide perpétré par un pouvoir humain (l’Allemagne) il y eut un premier événement de même ampleur, mais perpétré, lui, par la Nature. Le désastre naturel de Lisbonne (1755) ébranla la croyance en la nature divine (si Dieu est bon, comment peut-il permettre ça ?). Le désastre d’Auschwitz ébranla la croyance en la nature humaine (comment un peuple civilisé peut-il être capable de ça ?). Dans le premier cas il ne s’agissait pas de mal absolu politique, mais d’un mal incompréhensible. Dans le second cas il s’agissait du mal absolu politique (encore que, pour certains orthodoxes juifs, la Shoa est une punition divine). Lisbonne remit en question la foi. Auschwitz la raison. Dans l’un et l’autre cas un « lieu commun » s’effondrait. Les repères s’abolirent concernant la définition du mal à échelle humaine.

Car de l’un à l’autre événement c’est la question du mal qui changea de position : avec l’événement de Lisbonne le lieu commun sur le mal passe de la position théologique de l’homme face à la tentation du mal (être dans le Monde c’est résister à Satan, prince du Monde) à la position de l’homme dans le Monde face aux autres hommes – bref l’homme en politique qui agit sur d’autres hommes, et c’est le fond des révolutions américaine et française, comment rendre l’homme meilleur par la politique. Il est intéressant de voir comment, dans la rhétorique publique, on passe des grands sermons religieux sur les péchés (pensez aux admonitions de Bossuet) aux grands discours républicains sur les droits. Or ce que réalisa l’Holocauste fut de ruiner le nouveau lieu commun, et de révéler que la civilisation issue des Lumières (dans le passage d’une réflexion sur le mal incompréhensible par la foi au mal réparable par la politique humaine) est capable de faire le mal ouvertement (le programme annoncé par Mein Kampf), scientifiquement (médecine, armement, industrie, médias), politiquement (une technocratie moderne), philosophiquement (Heidegger).

Mais silence, on égorge. Il y va donc de l’autre invention des Lumières par rapport au mal politique, à savoir la « publicité » des actions politiques. Pour Kant cette « publicité » (Öffenlichkeit) serait un garant de la « paix perpétuelle en Europe ». Son idée est simple : si tous les actes politiques sont publics, chacun peut rationnellement les appréhender, et décider de leur valeur, et éliminer ainsi les actions politiques qui contredisent l’humanité. Kant croyait à la puissance révélatrice des médias imprimés, le Texte. Il ignorait la puissance perverse des médias audio-visuels.

Or, désormais, on ne publie pas les images du mal, pour « ne pas nous choquer ». Outre les stratagèmes de la diplomatie secrète, déjà évoqués, la raison en est double : d’une part en Occident nous vivons sous la prégnance d’un stock d’images révoltantes, celles des camps d’extermination, qui dispense de devoir voir le reste. Les images des camps d’extermination ont créé une allégorie si hyperbolique du mal que rien, pas même la vidéo que je vous ai demandé de regarder, ne peut rivaliser d’horreur avec les charniers (imaginez aussi que nous disposions d’images sur le vif d’un gazage prises par un opérateur allemand – qui oserait les montrer ?). Nous vivons sur un lieu commun visuel, un stock rhétorique, qui forme la limite indépassable. Silence, on a déjà tout vu.

D’autre part, il est assez étrange de constater que dans l’ancien ordre des choses en Europe, la punition du mal était toujours publique : les autodafés étaient publics. Les cortèges de pénitents, publics. Les dragonnades, publiques. Mais ces punitions étaient publiques afin de rendre public la commission, privée, du mal. La Révolution en ce sens hérita du rituel ancien par la publicité des charrettes de guillotinés, mais non pas pour humilier, mais pour rendre public, visible, audible même le secret des « conspirations » (un mot clef, jadis). L’Etat moderne européen mit fin, sauf exception, à cette libido visuelle de la punition politique. Dans les deux cas, la publicité des supplices visaient à rendre public le secret de la commission du mal.

Or, en 2014, par une contamination perverse, c’est désormais la publicité de la commission du mal politique qui est frappée d’interdit.

Silence, on égorge, il n’y a rien à voir. Si, pardon, il y a beaucoup à voir : regardez bien les différentes images qui entourent la vidéo. Footballeurs très « hot », beach babies et décolletés généreux pour régimes miracles. Et tirez-en la conclusion qui convient.

[1Cours du 7 avril 1987, sur www.webdeleuze.com

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