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L’Amérique des pauvres victimes

dimanche 2 décembre 2018, par Sylvie Taussig

Partie des universités et de la gauche identitaire, la culture de la victime s’étend désormais à toute la société. L’essai décapant des sociologues conservateurs Bradley Campbell et Jason Manning décrit l’essor de ce phénomène.

Inégalités. C’est l’une des sensations éditoriales de la sociologie américaine, et qui intéresse aujourd’hui les médias français. The Rise of Victimhood Culture est né d’un article paru en 2014, et qui fut très largement lu et encore plus commenté. L’essai signé de deux sociologues conservateurs et acérés, Bradley Campbell et Jason Manning, documente et analyse un phénomène (encore) américain, celle de la culture de la victime dans les universités, qui a pris une ampleur phénoménale.
Tous les aspects (micro-agression, transformation du langage, censure, « safe place ») de ce mode de penser qui s’est imposé dans les universités sont minutieusement commentés. Cette manie de se poser en victime se répand maintenant dans un espace public plus large, en particulier chez les proches du président Trump. Et voilà comment la culture globale change.

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La culture de la victime se répand désormais dans la toute la société américaine, jusque dans la sphère de Donald Trump.

The Rise of Victimhood Culture articule trois aspects : décrire, exemples à l’appui, cette idéologie ; essayer de comprendre le phénomène, d’une part dans un tableau large de l’évolution qui part de la « culture de l’honneur », décrite en son temps par un Norbert Élias, à laquelle les auteurs, ajoutent et intercalent la « culture de la dignité » jusqu’à cette fameuse culture de la victime ; et d’autre part en montrant les conditions socioculturelles qui font qu’elles se déploient, non pas là où sont les victimes plus réelles (les pauvres) mais dans les universités, là où les « victimes » sont quasi égales à leurs prétendus bourreaux. Des exemples très médiatisées sont rappelés, par exemple des cas de démission de responsables universitaires, qui n’ont pas saisi qu’ils ne pouvaient pas maintenir dans les universités la culture de la dignité. Il s’agit ensuite de voir comment le phénomène se répand (avec la question de savoir si cette culture de la victime va remplacer la culture de la dignité, pour l’instant majoritaire dans la société) et quelles peuvent en être ses conséquences.

Nombre de sociologues, en s’identifiant à leur sujet de recherche, nourrissent grassement les arguments de la culture de la victime

Les différents aspects du livre sont très fortement interconnectés, et les auteurs, sans les mélanger toutefois, les explorent en même temps. C’est toute la richesse du livre. On peut cependant s’interroger sur le modèle mis en place (le glissement d’une culture à l’autre – mais aucune interprétation alternative n’est proposée – ou le passage d’une culture de la tolérance à une culture de la pureté). En revanche tout ce qui concerne la description et les tenants et aboutissants du phénomène est tout à fait remarquable : les micro agressions, qu’elles soient intentionnelles ou non, débouchant sur la création de safespace, censés permettre aux étudiants, dans un cadre de non mixité, de se préparer mieux aux enjeux académiques ; l’introduction d’une inégalité (les victimes sont toujours du côté des prétendues minorités, et jamais de l’autre) ; la refonte du vocabulaire et l’élimination des espace publics de tout souvenir des souffrances du passé (éviction d’une statue de Jefferson). De façon très intéressante, les auteurs mettent en évidence les transformations de la sociologie, qui au départ revendiquait une neutralité axiologique ; ainsi Campbell et Manning soutiennent que des consoeurs et confrères de leur discipline nourrissent grassement la culture de la victime, par identification du chercheur au sujet étudié. Aujourd’hui un étudiant est moins remarqué pour le contenu de son travail que pour l’exposé de tous les obstacles qu’il a du surmonter pour le réaliser (couleur de peau et genre notamment). Cette culture conduit à souligner un peu plus les formes de marginalité, alors que les personnes socialisées dans la culture de l’honneur mettaient elles en évidence leur richesse et leur pouvoir.La description des glissements que la culture de la victime implique, et même exige, est saisissante, notamment dans le vocabulaire. C’est l’introduction d’un jargon moral : microaggression, microassault, microinsult, micro invalidation ; mansplaining et whitesplaining et même appropriation culturelle. Le concept imposé de safespaces diffèrent nettement du concept traditionnel de safety (sécurité). Le phénomène est parti de la gauche, mais s’étend largement à droite.

L’adversaire, lui, n’est pas considéré comme un individu à part entière mais essentiellement comme un représentant d’un groupe d’oppression

La théorie des fameuses « fakes news » découlerait naturellement de cette vision de la victime. Trump en profite largement depuis sa campagne, se posant lui-aussi à longueur de Tweets comme une victime accablée. Dans le cas des universités, les auteurs parlent des hate crimehoaxes, qui permettent d’attirer la sympathie sur la victime apparente et de l’hostilité sur les adversaires. À la différence de ce qui se passe dans les procès, l’adversaire n’est pas un individu, mais tout un groupe, celui défini par l’identité presque consubstantielle de l’oppresseur. Il en va de même de la panique morale, que les auteurs explorent. Leur interprétation s’appuie sur la théorie des conflits. Mais pas uniquement. Ils invoquent aussi le thème de la disparition de l’État (et s’aventure à la comparer avec les sociétés totalitaires) pour expliquer les mutations dans le contrôle social. Les auteurs pensent que le modèle va se diffuser, étant donné qu’il prédomine dans l’éducation supérieure et donc concerne les élites, pour qui il devient un capital culturel.
Fin de la science et de la sociologie qui ne reposent pas sur l’affirmation de valeurs, essor d’un concept bidon de justice sociale, imitation par l’extrême droite, fin de la liberté de parler (l’université devient un lieu où sont mises en avant les identités, contre sa vocation classique), le tableau ici dépeint en véritable système est redoutable, et nous fait craindre toujours plus de victimes.

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