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« La patrie, les mosquées et autres pourritures nous font rire »

mardi 2 avril 2019, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Un petit mouvement d’artistes arabes, surréalistes et férocement athées, lança sa revue Le Désir libertaire dans le Paris des années 1970, annonçant « la fin de l’ère islamique. »

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Abdul Kader El Janabi (dir.),Le désir libertaire. Le surréalisme arabe à Paris 1973-1975, L’Asymétrie, 200 p., 12€. Publication : mai 2018.

Histoire culturelle. Le désir libertaire, ou le surréalisme arabe à Paris (1973-1975)... Le titre de ce document passionnant contient en lui même tout l’étonnement que peut susciter une telle proposition. Il y eut bien dans les années 1970, à Paris, durant quelques années un petit courant très actif d’artistes arabes, principalement Libanais et Irakiens, se réclamant du surréalisme et animant un fanzine très artisanal, intitulé Le Désir libertaire. Un OVNI poétique et politique. Ainsi témoigne Abdul Kader El Janabi, maître d’œuvre du projet et qui a réuni les textes et dessins de ce livre : « Nous faisions de la charpie de toutes les références identitaires. Notre culture était un animal indomptable, et aucune institution ne se risquait à la mettre en cage. » Recueil des meilleurs poèmes, pamphlets et dessins de cette micro-publication, bien introduit par Marc Kober, il est une bouffée d’oxygène à avaler d’urgence en ces périodes étouffantes.
Entré décembre 1973 et décembre 1975, la rédaction publie 5 numéros (300 copies), totalement rédigés en arabe, sans oublier des plaquettes et des tracts. Ces publications sont imprimés sur stencil, les textes sont dactylographiés ou parfois entièrement calligraphiés, la distribution est assurée dans les kiosques du boulevard Saint-Michel et clandestinement dans les pays arabes, essentiellement à Beyrouth. La seconde période du Désir libertaire repart en décembre 1980 et durant une année, ses trois numéros en arabe et en français atteignent le millier d’exemplaires.
Il l’ignorait mais lorsque Abdul Kader El Janabi, poète fondateur, écrivait et bouclait ses numéros, c’est à l’hôtel des Grands hommes qu’il le faisait, à l’instar d’un André Breton qui y avait vécu. La modestie de la revue en question pourrait prêter à rire. Mais la consultation des contributeurs, elle, témoigne des liens que surent tisser les surréalistes arabes de Paris, dont les rédactions étaient la plupart du temps les cafés de Saint-Michel. La sortie du Désir Libertaire coïncide dans ces années 1970, avec la résurgence forte des poèmes d’Antonin Artaud et des textes de Benjamin Perret, qu’ils traduisirent, mais aussi des textes de Joyce Mansour.
On y annonce en jeu de miroir des surréalistes de la France catholique des années 30, la « fin de l’ère islamique  ». Ces libertaires arabes avaient pour muse et héroïne, Korrat-al-Aïn (1814-1854), poétesse iranienne anticonformiste condamnée à la lapidation. Se décrétant « Organe central du mouvement surréaliste arabe » , Le Désir libertaire n’avait qu’un objectif : « il était surréaliste dans sa défense de la poésie, et dans la persistance du blasphème » décrit El Janabi. Ni mosquée, ni armée ! Détruire la patrie arabe ! « La patrie, les mosquées et autres pourritures nous font rire  » lancent-ils en brûlot. Dans leur manifeste de 1975, El Janabi, Maroine Dib, Faroq El Juridy, Fadel Abbas Hady, Farid Lariby et Ghazi Younes affirment : « Nous repoussons avec dégoût les dépotoirs de la survie et ses idées rationnelles qui remplissent les têtes-poubelles des intellectuels Nous incitons l’individu et les masses à déchaîner leurs instincts contre toute forme de répression incluant la "raison" répressive de l’ordre bourgeois » et déclarent pratiquer l’acte subversif 24 heures sur 24. Pour se trouver un équivalent du mot libertaire, ils consultent les dictionnaires arabes. Ils s’affirment « Ibâhiya », un mot forgé avec abâha (« donner la liberté de faire »), ce qui fait un peu peur car le terme est très utilisé dans la langue courante, comme expression pornographique. Les Ibâhiya disent encore les dictionnaires, désignent « un groupe qui rejette le respect des interdits et la soumission à l’ordre divin. Contre la propriété individuelle, il défend tant la mise en commun des biens que des couples. » Originalité supplémentaire, eux sont contre le conflit israélo-palestinien et même contre la guerre d’Israël et du monde arabe dans une perspective internationaliste. Le Désir libertaire rend également hommage au dadaïsme cairote incarné par Georges Henein, que El Janabi rencontre à Paris à la pointe de sa vie.
Leurs écritures et leurs paroles à contre-courant sont explosives. El Janabi :
Je suis un tigre des langages
Contemplé dans une jungle de dictionnaires

Le Désir libertaire n’avait qu’un objectif : « il était surréaliste dans sa défense de la poésie, et dans la persistance du blasphème »

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Abdul Kader El Janabi, poète d’origine irakienne, fondateur du Désir Libertaire.

Lire de tels textes telluriques, provocateurs, sensuels, sexuels quatre ans après le massacre inouï de la rédaction de Charlie-Hebdo, des non-dits et des esquives cognitives et politiques quant à la place de la bigoterie islamique dans une république comme la France, constitue une authentique expérience mentale.
Quarante ans après la création du Désir libertaire, le poète Abdul Kader El Janabi qui réside toujours à Paris, n’en démord toujours pas : « Les intégristes ne sont que les signes de société malade ». Et le surréalisme, une lumière explosive.

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