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Jean-Pierre Martin : Changez de vie, trahissez !

jeudi 9 septembre 2010, par Emmanuel Lemieux

Peut-on redevenir soi même autrement et d’ailleurs, quand est ce que l’on est soi même au cours de sa vie changeante ? Pour Jean-Pierre Martin, auteur d’Eloge de l’apostat, la "Vita Nova" mérite d’être vécue : encore faut-il savoir trahir son camp et survivre.

Changer de vie pour quoi être ? Le magazine Sciences Humaines (www.scienceshumaines.com) qui a consacré de nombreux articles sur le sujet, a relevé un amusant « syndrome de la chambre d’hôte  », rêve n°1 cultivé par tous ceux qui sont làs de leur routine citadine. Edifiant : pour changer de métier mais aussi de vie, 2500 Français créent un gîte rural chaque année. Résultat, depuis 1990, leur nombre est passé de 4 500 à plus de 30 000. Ce contingent pourtant qui a décidé de faire le grand saut dans l’inconnu et le risque est restreint puisqu’ ils sont 7 millions de citadins à rêver de refaire leur vie dans la luzerne. Derrière la grande rêverie statistique, ce sont des ruptures personnelles, des « scénarios de crise », moins que des réflexions apaisées, qui poussent à bousculer son destin. Le sociologue Claude Dubar a qualifié cette négociation introspective de « conversion identitaire ».

Un professeur de philosophie en master 2 à Lyon, Jean-Pierre Martin, va plus loin encore dans cette proximité avec le lexique religieux, si proche de « la table rase » des révolutionnaires, et du slogan sur la Rupture d’un candidat à la présidentielle. A ses yeux, le changement individuel est un héroïsme moderne, bien plus difficile à exercer qu’on ne l’imagine. Il s’agit même de l’équivalent d’un apostat en pays laïque. En effet, il s’agit de renoncer à une foi ou un idéal sans pour autant se déshonorer. C’est ce que Jean-Pierre Martin nomme la « Vita Nova », dans son (bel) essai Eloge de l’apostat (Seuil). Cobaye de lui-même, il appartient à cette génération mai-68 multiforme.

« Si je tiens compte du statut social, de mon parcours officiel, de ma place dans le monde, je dénombre, à partir de l’adolescence au moins cinq vies qui se découperaient à peu près ainsi : étudiant mal dans sa peau, ouvrier provisoire, baba cool assez speed, artisan et apprenti pianiste de jazz, enseignant dans le secondaire et, depuis (faut-il dire enfin ?) professeur d’université » se décompte t-il. Si l’on ajoute qu’il fut un étudiant maoïste, versé dans les rangs militarisés de la Gauche Prolétarienne et qu’il parvint à s’en arracher, Martin a connu les chrysalides les plus douloureuses. « Nous sommes des êtres changeants et métamorphiques, pas des soldats de plomb » soutient-il. A quel moment est-on soi même ?

Figures de rupture

Comment quitter son milieu ? Et comment « redevenir le même autrement » ?
Jean-Pierre Martin a minutieusement étudié les deux phases, celle de l’arrachement et celle du nouveau départ, dans le milieu intellectuel et politique, là où les déchirures sont les plus violentes, et les conséquences les plus réactives. Malheur à qui veut changer car « son ambition est de rompre avec les valeurs conservatrices originaires de la communauté  ». De Rousseau à Arthur Koestler, toute une typologie d’apostats se dégage de ce four à émail des égo : « les désinvoltes, les oscillants, les renaissants, les intempestifs et les suicidaires » égrène le biographe des déchirés. Certes, Roger Vailland et Gide se dissipent en douceur dans l’ombre de Big Brother. Mais en changeant, Scott Fitzgerald, lui, se fêle comme le cristal. Tandis que Roman Gary las d’être soi et de ses masques se suicide. C’est ainsi qu’en France, la longue vague d’apostats des années 1960-80 la plus spectaculaire a été celle des intellectuels communistes. Avec raison, Jean-Pierre Martin cite plusieurs fois le magnifique livre Autocritique d’Edgar Morin, où comment un jeune pacifiste libertaire anti-stalinien devient en entrant dans la résistance, stalinien, et comment après-guerre, se déprend-il lentement de cette glu mentale. En 2010, les dinosaures staliniens ont disparu, mais ce livre décrivant la lente chrysalide de la Vita Nova à l’oeuvre reste valable pour tout ce qui relève de microcosmes sectaires ou d’organisations humaines verrouillées. Car cette opération de dépouillement ne va pas sans risques : détaché de son milieu, l’infidèle peut devenir un renégat (issu de l’italien rinegatto « celui qui a trahi sa religion »).

On pourrait objecter à l’inverse à Martin que le « bougisme » qui caractérise les temps modernes n’est jamais que le reflet d’une génération qui a eu tendance à s’égarer dans ses miroirs, et a changer d’idée comme de chemise. Y a t-il après tout un vice à rester fidèle à sa routine et ne jamais se renier ? Edgar Morin, encore lui, a cette formule vitale : « Tout ce qui ne se régénère pas dégénère  ».

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