1920, années folles et complètement anars

Le 1er juin 2020, par Sylvain Boulouque

L’idée : Déconfiner son esprit avec de belles figures anarchistes des années 20, et quelques plumes talentueuses du polar.

#Culture

C’est l’anarchie , Collectif, Editions du Caïman, 292 p., 15 €.

LITTÉRAIRE. Le noir est la couleur d’un drapeau qui claque aux lacrymos d’une manif, ou encore un récit très sombre sur l’âme humaine ou celle des sociétés. La fusion des deux sens peut apporter des réussites éditoriales comme l’est C’est l’anarchie.
Ce recueil s’inscrit dans la suite d’une collection lancée par les éditions du Caïman. Spécialisée dans le roman policier, la petite maison d’édition stéphanoise, ( la ville où Dominique Rocheteau alias « L’Ange vert » lisait Bakounine) a convoqué vingt plumes talentueuses pour dresser un petit panthéon de figures anars emblématiques des années 1920. Petit pied de nez mémorialiste : la collection a choisi l’année du centenaire de la création du Parti communiste français pour célébrer ses meilleurs adversaires.
La coopérative d’auteurs esquisse un siècle et demi d’anarchisme et de destins d’anarchistes. De Voltairine de Cleyre à Nicola and Bart (Sacco et Vanzetti), de Carl Einstein à Jules Bonnot en passant par les gars d’un bâtiment mystérieusement disparu dans la mer baltique à l’automne 1920 (Vergeat et Le Petit). D’Espagne en Russie en passant par l’Amérique, le Maghreb – il manque bien la Chine – et la France, cette révolte noire a été mondiale et est adroitement restitué par les auteurs.

Ni dieu ni maître toujours, partout.

Patrick Amand, le coordinateur du projet, (pour ne pas dire maître d’œuvre cela ferait mauvais genre), a livré un suggestif portrait d’Émile Cottin qui avait tenté de faire la peau de Clemenceau. Alice Jack, universitaire et spécialiste de littérature, évoque une autre libertaire, propagandiste par le fait, adepte de la violence vengeresse, qui lui renversa en 1923, Marius Plateau, le chef des Camelots du roi. Anars victimes également, quand François Muratet, romancier et enseignant en histoire et géographie à l’Université de Cergy, évoque la tragédie de la Grange aux Belles : le service d’ordre d’un meeting du PCF vida ses chargeurs sur des libertaires, laissant sur le carreau Adrien Clos et Nicolas Poncet.
Nadia Khiari apporte son univers sur les dangers d’être libertaire et libraire en Tunisie post révolutionnaire… La nouvelle a été réalisée quand une jeune femme était jugée pour avoir partagé une satire sur les réseaux sociaux : un poème sur la Covid en forme de sourate du Coran… menacée de trois ans de prison pour blasphème et violence. Ni dieu ni maître, toujours, partout.
Les Influences les ont un peu cuisinés.

« Notre clin d’œil au centenaire du Parti communiste français. » Patrick Amand

Les Influences : Pourquoi écrire et éditer sur l’anarchisme en 2020 ?
Patrick Amand : Tous les deux ans les Éditions du Caïman, à travers la collection Noires nouvelles que je dirige, proposent d’éditer un recueil pour commémorer un événement ou une période historiques revisités dans la plus pure tradition du polar : celle de la critique sociale, de la face cachée de l’Histoire, du questionnement politique.
J’avais inauguré cela en 2014 avec Omaha blues sur le débarquement de Normandie. L’idée d’un recueil collectif - auquel a adhéré avec enthousiasme Jean-Louis Nogaro - en faisant appel à des auteurs de BD, historiens, auteurs-compositeurs est née. Puis il y a eu Brigadistes ! pour le 80ème anniversaire des Brigades internationales (2016) et Des nouvelles de Mai 68 et son 50ème anniversaire (2018).
Je cherche donc un sujet et je soumets à l’éditeur qui est très enthousiaste à chaque fois et me laisse carte blanche, ce que je trouve toujours exceptionnel. Il y a une réelle confiance entre nous et une répartition des tâches qui fonctionne à merveille (en plus pour des non professionnels)

Pour 2020, il y avait un événement important à commémorer : le centenaire du Congrès de Tours. Mais nous avons eu peur qu’une vingtaine de nouvelles sur ce sujet soit un peu lourd. Et surtout nous imaginions qu’une autre maison d’édition, Arcane 17 ( qui sont des amis ) qui publie également ce genre de recueils, allait traiter ce sujet. En cherchant les dates anniversaires à 2020, nous avons constaté la multitude d’événements liés à l’histoire de l’anarchie, qui se sont déroulés dans les années 20. Nous avions notre sujet ! Et c’est également un petit clin d’œil que de célébrer l’anarchisme à la date anniversaire de la naissance du Parti communiste.
Il faut aussi avouer que le sujet m’intéresse fortement depuis longtemps. Très tôt j’ai lu sur Ravachol qui m’intriguait (René Dumas, Ravachol, l’homme rouge de l’anarchie, de René Dumas et Ravachol et les anarchistes, de Jean Maîtron) et sur Jules Bonnot ( Ils ont tué Bonnot, de William Caruchet) qui exerçait sur moi une forme d’admiration. L’anarchie ne se résume pas qu’aux « illégaux », même si, comme le disait Jean Genet, « Rien ne remplacera la séduction des hors-la-loi  »...

« J’écris à partir de l’anarchie. » Alice Jack

Alice Jack : « J’ai une affinité avec le mouvement libertaire depuis des rencontres faites au salon du polar de Dissay, à Radio Libertaire et à la Confédération Nationale du Travail. Je n’écris pas tant « sur l’anarchie » comme objet d’étude que « à partir de l’anarchie » qui est une façon pour moi vivre l’Histoire et les mouvements sociaux autrement. L’anarchie est une focale qui met permet de vivre en accord avec mes principes libertaires.

François Muratet  : Patrick Amand m’a proposé de rejoindre l’équipe et d’écrire un texte sur une personnalité ou un événement de l’anarchisme des années 1920. L’idée était de célébrer 100 ans d’anarchisme. J’ai trouvé l’idée intéressante, un peu inconfortable car ce n’est pas un univers dans lequel j’évolue habituellement, mais ça c’était plutôt un encouragement à y aller.

Nadia Khiari  : J’ai écrit cette nouvelle car les éditions du Caïman me l’ont gentiment proposé. auparavant, j’avais déjà collaboré avec eux mais uniquement avec mes dessins satiriques (je suis dessinatrice de presse et j’ai créé le personnage du chat Willis from Tunis pour chroniquer l’actualité en Tunisie depuis janvier 2011). J’ai l’habitude d’écrire des articles pour le journal Siné Mensuel mais c’est la première fois que j’écris une nouvelle. Écrire sur l’anarchie, c’est aussi redonner du sens à ce mot qui est toujours utilisé pour décrire le chaos et presque jamais pour définir cette philosophie (assez méconnue et donc très décriée dans mon pays).

« En 1924, le service d’ordre du PCF tire sur des militants anarchistes au cours d’un meeting et ça fait deux morts. J’ai cherché à raconter en sortant par le haut. » François Muratet

Les influences : Pourquoi avoir choisi ces personnages et ces faits ?

Patrick Amand : J’avais choisi Bonnot, mais le scénario de Tancrède Ramonet se prêtait tellement à l’esprit de Noires nouvelles que je lui ai cédé. Puis j’ai découvert le personnage d’Émile Cottin, l’homme qui tenta de tuer Clemenceau, dans le livre de Jean-Yves Le Naour, L’assassinat de Clemenceau. Mais je trouvais le personnage fade, sans envergure. Pourtant sa fin dans la colonne Durruti m’interpellait. J’ai fait des recherches, et notamment la presse de l’époque, citée dans le livre. Je me suis aperçu que l’auteur avait quand même essayé de faire passer Émile Cottin pour un demeuré, un raté. La lecture de la presse libertaire donnait un autre éclairage. C’est au cours d’un échange sur le recueil, qu’Anne Steiner m’a convaincu d’écrire sur Cottin. Comme il n’y a pas énormément de documentation, j’ai choisi ce texte court sous forme d’une lettre-fiction, sa dernière à son fils. Et puis le lien entre Émile Cottin et Raoul Villain l’assassin de Jaurès, et leur parcours parallèle jusqu’à leur mort est assez troublant.

Alice Jack : Je m’identifie beaucoup avec le personnage de Germaine Berton : sa colère, sa jeunesse et sa condition de femme m’ont intriguée. Elle incarne un point aveugle car elle a cristallisé autour d’elle tous les fantasmes des anarchistes, des surréalistes, des royalistes de l’époque au point qu’il devient impossible de voir en elle autre chose qu’un symbole. J’ai voulu rendre compte de toutes ces facettes dans ma nouvelle mais aussi lui rendre son individualité en la citant explicitement.

François Muratet  : J’ai cherché sur Internet, avec des mots clefs du genre « anarchisme, années 1920, France », et je suis tombé sur cet événement incroyable dont je n’avais jamais entendu parler : en 1924, le service d’ordre du PCF tire sur des militants anarchistes au cours d’un meeting et ça fait deux morts. Je me suis posé plein de questions, j’avais moi-même envie d’en savoir plus, je me disais que ce n’était pas possible, c’était trop énorme, il y avait autre chose forcément.
Et en cherchant, j’ai trouvé pas mal de documents, dont un article de mon collègue Sylvain Boulouque (!). J’ai obtenu assez facilement des exemplaires de L’Humanité de l’époque, ils sont accessibles en ligne, j’ai récupéré ceux du Libertaire en écrivant à la BNF et moyennant quelques euros pour la reproduction, ça m’a permis de me faire une idée de ce qui s’était passé. Après, la difficulté a été de trouver un point de vue, de ne pas être dans une accusation anti-communiste globalisante (du type ce sont des fascistes rouges, violents par nature, partisan d’une dictature du parti depuis le début) mais d’essayer de comprendre ce qui s’était passé.
Le narrateur est à la fois communiste et médecin, et autre chose que je ne veux pas divulgacher, il permet d’avoir un regard intéressant sur les événements. Quand je l’ai trouvé j’en étais soulagé, il me sortait d’affaire par le haut.

Nadia Khiari : J’ai choisi Max Stirner parce ce que son ouvrage L’unique et sa propriété est un livre qui a beaucoup influencé mon mode de pensée. Je voulais aussi parler d’un anarchiste théoricien parce que je voulais éviter de tomber dans l’éternel stéréotype de l’anarchiste poseur de bombes. Là, c’est une bombe intellectuelle. et c’est plus dangereux. à long terme.

« Max Stirner est une bombe intellectuelle et c’est plus dangereux à long terme. » Nadia Khiari

Les Influences : Quel est votre livre libertaire de chevet en ce moment ?

Patrick Amand : L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique de Élisée Reclus. Si je n’avais pas trouvé Cottin j’aurais écrit sur lui mais sous un angle original. Pour l’anecdote lors de mon service militaire à Vayres (Gironde à côté de Libourne) j’ai découvert un Graves de Vayres du Château Pichon-Bellevue nommé « Cuvée Élisée », ce vignoble étant tenue par ses descendants. Je voulais faire le lien entre cet anarchiste communard et ce château...
Sinon, en livre de chevet, je ne me lasse pas de l’Histoire mondiale de l’anarchisme de Gaetano Manfredonia et une (re)découverte ; Makhno, une épopée de Malcolm Menzies. Pour le recueil C’est l’anarchie ! mon seul regret c’est qui n’y a pas eu de nouvelle sur Makhno. Gérard Mordillat devait la faire mais a renoncé par manque de temps. Mais vue sa préface, il est pardonné...

Alice Jack : En ce moment je lis l’ouvrage monumental de Didier Daeninckx, Le roman noir de l’Histoire (Verdier, 2019), composé de nouvelles écrites depuis plusieurs décennies, et qui me semble être une manière très libertaire de restituer l’histoire. Cette invention de personnages de fiction est une façon de rendre vie aux oublié.e.s et aux victimes des événements historiques, d’écrire d’ « en bas » et de façon kaléidoscopique une autre Histoire qui déboute l’Histoire officielle.

François Muratet : Je n’en ai pas. Pas de livre communiste non plus, d’ailleurs. Mais je recommande deux romans noirs lus récemment, que je trouve libertaires sans être sûr que les deux auteures seraient d’accord : Richesse oblige, d’Hannelore Cayre et Péter les boulons, de Laurence Biberfeld.

Nadia Khiari : Je relis régulièrement les écrits de Siné et de Gustave Jossot qui étaient aussi et surtout des dessinateurs satiriques : c’est un moyen pour moi de me recadrer dans mon travail de dessinatrice lorsque j’ai l’impression de me ramollir. Leur énergie et leurs mots me galvanisent. »




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