Il photographie le pouvoir
Publié le 2 octobre 2009 par Rédaction LI
Le photographe Olivier Roller s’est lancé dans une grande entreprise : saisir les hommes de pouvoir dans toute leur vanité, leur puissance et leur chute inévitable. De la statue mutilée d’un Jules César au sourire vainement people d’une Rachida Dati.
Lorsque le Louvre lui a commandé une exposition sur les statues d’empereurs romains conservées dans les salles ou les coursives du musée, Olivier Roller était loin de se douter qu’il entreprendrait un périple photographique et intellectuel inattendu. Un voyage au bout du pouvoir.
Depuis, ce collaborateur de Libération et du Monde photographie le pouvoir, tous les pouvoirs: politique, économique, médiatique, intellectuel ou spirituel. « Mon travail veut montrer le pouvoir, en France, au début du XXIe siècle, commente t-il. Plus exactement, ces photographies montrent des hommes de pouvoir. Ce qui n’est pas la même chose. Si le pouvoir est immuable, les hommes de pouvoir, eux, sont friables. »
Ce sont les statues qui l’ont le plus intimidées. Il a fallu que Roller les arrache à l’obscurité, les extirpe de l’oubli, réactive un peu de leur gloire passée. L’éclairage particulier et surtout l’oeil griffé d’Olivier Roller ont réveillé ces fantômes. Avec leur nez brisé, leurs pommettes cisaillées, leur cou coupé et reposé sur des bustes abimés , ils représentent désormais le tragique du pouvoir. La promotion impériale de ces figures puissantes de Rome, disséminées au quatre coins des provinces soumises, n’est plus qu’un lointain souvenir. Ces objets de propagande ne sont plus que des mythologies mortes, bonnes pour une méditation que le photographe a proposé cet été lors d’une exposition en Arles intitulé « Figures romaines ». Cet ordre politique de l’Antiquité entretient des liens brûlants avec la communication politique et le « story-telling » d’aujourd’hui.
Les perdants et les perdus
« Dans cette époque de com intensive, tous les hommes de pouvoir ont une idée précise de leur image en self-contrôle. Ils veulent imposer leur sourire, se mettent dans des postures stéréotypées. Une grande partie de mon travail, et peut être quasiment tout mon travail, consiste à lutter contre cette tendance » explique t-il . En photographie comme dans les rapports de pouvoir, on appelle cela « recadrer ».
Dans ce corps à corps, certains, peu au fond, ont voulu tenir tête au photographe. Rachida Dati s’est démenée jusqu’au bout pour afficher son pouvoir d’émail et de people. Résultat: en un 250ème de seconde, Roller a saisi le descellement du visage, l’instant exact où il veut se reprendre dans un automatisme du sourire et devient mort-vivant à la grimace d’écorchée vive.
Le pouvoir est multiple, la sensation est unique : malgré la cruauté -ou peut être à cause de cela- ils sont de plus en plus de ministres, publicitaires, conseillers, patrons de presse ou encore publicitaires à consentir à se laisser « rolleriser » dans leur nudité la plus crûe et la plus surprenante. La série des hommes de pouvoir publicitaire est à cet égard édifiante : les princes flamboyants des années 1980 sont devenus des seigneurs vaincus, délavés et régressifs. Claude Séguela, avec ou sans Rollex, est une bougie fondante.
Ce que sait obtenir Olivier Roller au fond d’eux-mêmes, est le terrible secret ésotérique des initiés de la puissance : face au temps, l’homme de pouvoir, le vrai, sait qu’il a perdu.