Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Putain d’exposition !

Publié le 16 mai 2014 par

Putain de guerre ! est à la fois un constat minutieux et un cri qui retentit, aujourd’hui, un siècle exactement après le déclenchement de cette boucherie immonde que notre raison peine à comprendre malgré toutes les explications savantes et rationnelles qui nous sont proposées.
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Un commentaire sur “Putain d’exposition !

  1. lettre adressée au ministre Marcel Sembat
    Paris 12 rue de Seine, 20 octobre 1915

    Cher Monsieur,

    J’arrive en permission de six jours, après neuf mois consécutifs sur le front d’Argonne, et je profite de la liberté épistolaire que je puis prendre ici pour tenir une promesse faite à mes camarades et à moi-même.
    Je nous étais donc promis, par acquis de conscience, de venir auprès de vous, qui êtes un élu socialiste, qui êtes un membre du gouvernement, qui êtes une des plus sûres et rassurantes valeurs civiles de l’heure présente pour protester contre le régime imposé aux “citoyens” dans les “Armées de la République”.
    Sans doute ai-je peu de choses à vous apprendre et peu à espérer d’une protestation. La Nation toute entière est sous le joug militaire. Il n’y a qu’à subir et qu’à attendre. Mais tout de même, il peut n’être pas indifférent aux hommes d’un gouvernement de défense nationale d’apprendre où en est le moral des troupes par les troupes elles-mêmes et de déduire à quoi un gouvernement s’expose et expose l’avenir en livrant la Nation bénévole au carcan, au bâillon et à la cravache d’une féodalité.
    Nous sommes pour la plupart déprimés, découragés, foncièrement révoltés dans notre dignité d’hommes. Toutes les bonnes volontés, toutes les activités civiles incorporées dans le rang sont à plaisir humiliées et sacrifiées.
    Non seulement nos chefs n’ont jamais rien tenté pour le moral de la troupe, qu’il eut été si facile d’entretenir, en France, mais ils ont bien fait tout pour le détruire.
    Nous ne savons rien des généraux, chefs de corps, divisionnaires ou brigadiers. Nous n’avons qu’entrevu quelques uns d’entre eux, dans de fastidieuses corvées de défilés, à l’arrière.
    En fait, nous sommes entre les mains de colonels et de chefs de bataillons, tous soldats professionnels. Dans les grades inférieurs, il y a une majorité d’officiers réservistes, la plupart aussi malmenés et dégoutés que nous-mêmes.
    Vous savez certainement que dans les cadres professionnels qui vont de capitaine à colonel, et dans l’infanterie notamment, il y a une majorité de vieux hommes stupides ; et qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un pouvoir absolu confié à des individus médiocres ou nuls, aveuglés par surcroit des plus opaques préjugés de caste.
    Ces gens-là nous ont donné tour à tour le spectacle de leur incurie, de leur paresse et aussi de leur pâle frousse devant l’ennemi ; passons : Quelques rares d’entre eux s’étant comportés en héros, l’honneur de la corporation, superficiel comme tout ce qui est militaire, s’en tire à peu près.
    Mais ce que nous supportons mal, nous qui ne sommes pas les professionnels de la guerre ; nous qui avons consenti depuis quatorze mois les plus grands sacrifices et le plus absolu désintéressement, nous qui nous faisons tuer, nous qui sommes en première ligne sans nos chefs, ce que nous supportons mal, c’est le régime dégradant, la terreur, toutes les humiliations, le servage et les coups de trique.
    Nous savons bien qu’on ne pouvait pas du jour au lendemain prétendre que l’armée de métier ne fût plus elle-même. Mais on la connaissait ! Il était possible de prévoir de quoi seraient capables en temps de guerre certains héros de Courteline, et ce que deviendrait, promu hâtivement officier, le sinistre sous-off rengagé, maquereau de ses hommes et maquereau de ces dames !
    Il fallait prendre quelques précautions, quelques garanties, en livrant la belle Nation armée à ces pattes-là !
    Nous avons vu prendre des sanctions terribles, excessives contre les plus petites défaillances de l’homme de troupe, pauvre guerrier improvisé. J’ai assisté à de monstrueux conseils de guerre –que je n’oublierai pas– et dont le rapporteur, officier de métier n’avait jamais vu le feu. Par contre aucune mesure disciplinaire, aucun contrôle pour les fautes ou le sabotage criminel des professionnels.
    Je me demande en tremblant quelles catastrophes ont pu causer ceux-là qu’on s’est décidé tout de même à relever de leur commandement !
    L’Armée a des fils légitimes et des fils naturels. Elle est aussi peu exigeante pour les premiers qu’elle est dure pour les seconds. J’ai vu maintes fois un officier de réserve comme le sous lieutenant Fairise, normalien du plus grand avenir, envoyé à une mort certaine à la place d’une nullité de caserne qui se dérobait. Car il faut bien garder des cadres professionnels pour perpétuer les traditions de Ronchonnot et de l’astiquage des cuirs.
    Les sous officiers, dans la tranchée, sont ou de tout jeunes soldats, ou des réservistes pères de famille. Les “rempilés” sont à l’abri dans les emplois du front qui valent bien les embuscades de l’intérieur : magasins, train de combat No 2, Compagnie hors-rang, etc.
    J’ai vu arriver au front il y a quinze jours, un adjudant féroce, que la loi Dalbiez avait enfin arraché au dépôt après 14 lois de guerre : on a casé ce pauvre homme au ravitaillement.
    Mais je m’écarte et pourrais trop longtemps m’écarter des principales raisons de protester. Aussi bien, je n’entends pas composer un dossier, mais refléter rapidement un état d’esprit qui m’est confirmé de tous côtés.
    Nous demandons que nos officiers, dont les conditions sont infiniment moins rigoureuses que les nôtres, contre toute logique et toute équité, et dont les devoirs sont bien restreints, observent à notre égard l’élémentaire respect qu’un homme doit à un autre homme.
    Des officiers frappent des soldats dans les cantonnements, au repos, en marche ou dans les corvées. Ils le font sans doute pour recouvrer à l’arrière le prestige qu’ils perdent en ligne, où on les voit si rarement. Le colonel de mon régiment, brute notoire et pacha sans pudeur, a frappé dernièrement un homme qui devait être tué à l’ennemi quelques jours après. Il y a à Vauquois un capitaine du génie qui gifle ou frappe couramment les hommes d’infanterie ou du génie.
    Des officiers emploient au front, d’une manière scandaleuse des hommes et du matériel pour leur bien être personnel. Ils se laissent aller à l’ivresse d’une autorité absolue et sans contrôle. Leur psychologie est nulle aussi bien qu’était nulle, à la caserne, leur pédagogie, et ils font aussi peu de cas de nos santés, de notre repos, de nos besoins que de notre vie et notre dignité.
    Bien que la troupe se soit fait justice à l’occasion et en ait fusillé quelques uns dans la guerre de mouvements, ils n’ont pas même conscience de l’orage qui s’accumule sur eux. Leur seule excuse serait dans leur enfantillage. Leur vanité même est moins une vanité d’hommes qu’une vanité d’enfants. C’est la vanité d’Ubu Roi dans la culotte de Gallifet.
    Mais on ne supporte plus dans une si longue guerre, les objets de révolte dont on avait pris son parti pour quelques mois.
    Sans doute le gouvernement, qui n’avait rien pu faire autre chose pour le moral de la Nation armée que de lui envoyer Théodore Botrel, a-t-il éprouvé qu’il avait, ce moral, besoin d’un stimulant plus efficace. Et l’on nous octroie cinq sous par jour. Nos parlementaires valent décidément nos généraux. J’ai entendu un soldat dire :
    – « Leurs cinq sous ! Je voudrais bien pouvoir les foutre sur la gueule de mon député !  »
    N’en doutez pas, cela résume l’impression générale.
    Nous sommes plutôt exaspérés. Vous pouvez en juger par cette lettre où se soulage un peu un homme qui partit plein d’ardeur en août 1914, dont le caractère fut toujours pacifique, mais qui a, comme beaucoup de Français, un goût inné pour la liberté et la vérité.
    Pardonnez la liberté que j’ai prise, Cher Monsieur, en venant aussi longuement vous importuner. Moi-même, pour le peu de jours où je suis ici, j’aurais tout aussi bien passé deux heures au Louvre au lieu d’écrire ces lignes, si je ne m’étais engagé à vous les faire tenir.
    Je vous prie de croire, Cher Monsieur, à toute ma déférente sympathie.

    Charles Vildrac

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