Le masculinisme blanc et le féminisme universitaire
Publié le 15 mai 2019 par Sylvie Taussig
L’idée : Dans un livre caricatural, des féministes universitaires menés par l’historienne Christine Bard occultent totalement l’antiféminisme et le masculinisme des sociétés non-occidentales.
Tous ces sujets sont certes évoqués dans l’introduction, mais tout juste effleurés. Ces quelques lignes qui tâchent de justifier l’ensemble de l’ouvrage sont à la peine. Tout comme la construction globale du livre. La focalisation sur l’Europe (et encore, juste la France et l’Espagne) et le Québec (la doctorante Mélissa Blais et le chercheur Francis Dupuis-Déri, coordonnateurs du livre et du colloque, sont québecois) correspond aux limites assignées et aux ressources limitées des entretiens de 2017 : que se passe-t-il sur le front de l’antiféminisme en Russie ? Dans les ex-pays de l’Est ? Si on convient que le masculinisme est une pure invention de « blancs » comme le suggère sans rire ni ciller nos fins spécialistes, ou une spécialité strictement occidentale, on ne peut alors que regretter cette absence béante. Mais faut-il obligatoirement consentir à ce découpage conceptuel où cet Occident (très vaguement défini) semble exister off shore, comme éjecté de la mondialisation ?
Le livre collectif assemble et survole divers aspects de nouvelles recherches sur le genre, l’aliénation conjugale, les nouveaux pères et leurs discours. Sont passés en revue les antiféminismes conservateur, d’extrême droite (le journal Minute), d’Action française, des religions, mais également de Proudhon, père de l’anarchisme et terrible misogyne – lire à ce sujet, Les en-dehors de la sociologue Anne Steiner, (L’Échappée), et La haine des clercs de la maîtresse de conférences en littérature Sarah Al-Matary (Seuil).
« L’entre soi masculin, chrétien, hétérosexuel, blanc »
Cette collection de vignettes Panini de l’anti-féminisme est surtout instructive pour une toute autre raison qu’elle affiche : moins par les thèmes qu’elle traite (et qui souvent l’ont déjà été jusqu’à l’épuisement) que par ceux qu’elle ne traite pas. C’est une vision en coupe de ce que cherche à imposer les études universitaires récentes du féminisme et du genre. L’ensemble du volume est orienté jusqu’à la caricature : il dénonce l’antiféminisme « blanc », parlant explicitement de « racialisation » des antiféministes, et ignore superbement tous les autres, même en contexte « occidental ». La maîtresse d’œuvre du livre et puissance invitante du colloque, l’historienne du féminisme et du genre Christine Bard (Université d’Angers), s’échine à développer l’idée d’une intersectionnalité des haines – mais il n’est jamais question du devenir du féminisme dans le cadre de l’intersectionnalité des luttes. La cible : « l’entre soi masculin, chrétien, hétérosexuel, blanc ».
Si une impressionnante variété de masculinismes est abordé, le féminisme n’est cependant pas défini. Il est seulement précisé qu’il faut préférer son pluriel pour évoquer sa variété, de même qu’il convient davantage de dire « les masculinismes ». Soit. Ceux-ci en effet, ne constituent pas un mouvement unifié et ont un arrière-fond culturel très plastique, même si leur trait commun est d’être systématiquement en réaction contre les féminismes. Parfois ils avancent masqués, sous un pseudo féminisme qui comprend également des femmes –exemplairement mises au pilori : Eugénie Bastié, Thérèse Hargot et Elisabeth Badinter, sont ici associées sans autre débat qu’un procès expéditif et l’éternel disqualification de compétence.
Comment ne pas être gênée aux entournures par un tel ouvrage qui tétanise intellectuellement le lecteur ?
C’est en fait moins une somme de recherches récentes, de réflexions ouvertes et de savoirs nouveaux qu’un livre paresseux et très pavlovien de militantes et de militants. Comment ne pas être gênée aux entournures par un tel ouvrage qui tétanise intellectuellement le lecteur ? Autant je reconnais volontiers que les luttes féministes sont loin d’être achevées, et peut-être toujours à recommencer, autant je m’interroge sur l’exonération aveugle que fait ce livre, sans le dire, des thèses décoloniales et de leur pensée autoritaire et racialiste, qu’il contribue à « blanchir » et à banaliser.
Pour se consoler et comprendre un phénomène plus large, on peut se reporter au livre-somme impressionnant de l’essayiste Nadia Tazi (Le Genre intraitable. Politiques de la virilité dans le monde musulman, 2018, Actes Sud) pour saisir combien, dans les pays majoritairement musulmans, le virilisme constitue un phénomène moderne et puissant de réaction contre les féminismes.