Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Biden-Trump : La plus anti-intellectuelle des élections

Publié le 21 janvier 2021 par

Les électorats de Trump et Biden : le même comportement anti-intellectuel vis-à-vis de la politique et le même goût du conformisme.

biden.jpg COMMENT RAISONNENT-ILS ? Un aspect frappant, rhétorique, de la campagne présidentielle américaine de 2020 est passé inaperçu : du côté de Donald Trump une capacité oratoire inépuisable à faire des discours qui galvanisent ses troupes par dizaines de milliers de participants à travers tout le pays sauf les zones côtières, affluentes. Du côté de Joe Biden une incapacité à faire des discours et un ressassement de clichés derrière lesquels se sont rangés les troupes aussi disparates que Black Lives Matter ou les grands capitalistes friands de main d’œuvre. Des deux côtés une chose commune cependant : la vacuité complète d’idées réduites à du packaging de slogans. Une casquette pour Trump, et un masque pour Biden. Le masque ou la casquette, voilà tout. Ce fut donc la campagne la moins intellectuelle qui fût.
Si Trump a perdu, de justesse, ce fut probablement dû au fait que le MAGA slogan, qui avait joui d’un pouvoir neuf d’attraction en 2016, face au ressassement d’idées toutes faites de son adversaire mais qui ratissaient large, était rassis en 2020.
L’Amérique est divisée en deux, mais unie sur une chose : aucune idée. On peut affirmer que le gagnant, à l’arraché, a été celui avec le moins d’idées et le moins de capacité oratoire. Ce fut donc la campagne électorale la plus bête jamais vue. Ou, pour dire les choses poliment : la plus anti-intellectuelle.
Or si nous disons, en France, que les idées mènent le monde, les Américains sont-ils anti-intellectuels ? Cette question peut surprendre mais c’est en réalité une question lancinante, et le titre d’un ouvrage désormais classique d’un des meilleurs spécialistes de la vie politique américaine, Richard Hofstadter, souvent réédité : Anti-Intellectualism in American Life (1963). hofstadter.jpg

Américain, donc pragmatique, Hofstadter ne s’intéresse pas au «  pouvoir intellectuel  », comme on dit en France (voir Régis Debray ou Emmanuel Lemieux sur ce sujet), mais à la place que les Américains, dans leur vie, accordent aux idées. Pour preuve, récemment, un analyste militaire s’est demandé, dans une des meilleures revues d’études de défense, War on the Rocks: en dépit de l’ancienneté et de la profusion des académies militaires et des écoles de guerre où la réflexion universitaire est souvent très poussée, pourquoi, de la soldatesque aux 5 étoiles, l’armée reste-t-elle hostile au monde des idées, et à leur utilité militaire ? Peut-on être efficace sur le terrain avec un concept anti-intellectuel de la stratégie ? L’auteur cite immédiatement Hofstadter.
L’historien américain, dans un chapitre classique intitulé «  On the Unpopularity of the Intellect  », offre une distinction opératoire entre deux concepts concernant les idées dans la vie publique américaine : intelligence et intellect. Typiquement il ne part pas d’un point de vue abstrait, à la française, pour en tirer des déductions universelles, mais il propose sa distinction à partir de l’observation de terrain, de l’expérience, de «  l’usage populaire  » local – comment les Américains parlent d’intellect et d’intelligence dans leurs activités et leurs pratiques (religion, affaires, économie, ruralité, politique, «  self-help  », éducation). Je traduis rapidement une synthèse de ses observations:
«  La question [du refus de l’intellectualisme] ne concerne pas seulement les professionnels dans les métiers à vocation technique. Dans le cas des professions libérales au sens large (avocats, docteurs, ingénieurs, éditeurs, écrivains, enseignants), leur fonctionnement dépend d’idées, mais ce ne sont pas des professions intellectuelles. Un professionnel dans une de ces occupations, qui requièrent un savoir intellectuel poussé, manie avec compétence un savoir d’idées établies. Mais du point de vue de ce dont il est supposé en faire, ce ne sont que des instruments qui lui permettent de faire son métier. Le problème central est donc qu’un tel professionnel vit de ces idées ; il ne vit pas pour elles. Il est un travailleur intelligent, un technicien des idées de son métier. Il peut arriver qu’il soit aussi un intellectuel mais, quand cela arrive, c’est dû au fait qu’il ajoute à son intelligence professionnelle une curiosité pour des idées qui ne sont pas nécessaires pour effectuer son travail. Un professionnel possède un stock de compétences qui ont une valeur sur le marché du travail. Ces compétences sont hautement développées mais nous ne pensons pas pour autant que l’individu en question soit un intellectuel. Certaines qualités lui font défaut : intelligence désintéressée, pouvoir d’abstraction, capacité à spéculer librement, don de l’observation, créativité et esprit critique.  »

La Toile foisonne en remarques, condescendantes, sur le thème «  Macron est idiot  ». Non, si on y croit, il faudrait dire : il fait preuve d’intelligence, mais il manque d’intellect.

Intellect, intelligence, intellectuels, idées (politiques), Hofstadter aide à débrouiller l’écheveau et produit cette autre série de distinctions : «  L’intellect c’est l’esprit critique, créatif et spéculatif. L’intelligence cherche à résoudre un problème donné, à en arranger les éléments, à les réorganiser, à les ajuster. L’intellect examine, pèse le pour et le contre, s’étonne, théorise, critique, imagine. L’intelligence se saisit d’une situation et l’évalue. L’intellect évalue les évaluations et cherche à saisir une situation dans un cadre plus large  ».
Exemple français : la Toile foisonne en remarques, condescendantes, sur le thème «  Macron est idiot  ». Non, si on y croit, il faudrait dire : il fait preuve d’intelligence, mais il manque d’intellect. Il voit une situation, il s’en saisit, il l’évalue, il organise les éléments de réponse, il coordonne, et comme il ne s’étonne de rien, étant sans imagination, il réajuste constamment et peut déclarer «  en même temps  ». Il est donc intelligent. Mais il est ni créatif, ni spéculatif, ni imaginatif. Ses idées sont des pratiques acquises par sa formation qu’il manie avec la compétence poussée du métier qu’il a appris. Il vit de l’exercice de la politique, il ne vit pas pour l’idée de la politique.
Manquer d’intellect, est-ce un bien ou un mal pour un dirigeant politique? Comment les citoyens d’une démocratie comprennent le rôle respectif de l’intelligence et de l’intellect des dirigeants est crucial. Pourquoi ? Si on privilégie les idées politiques qui s’alignent sur la compétence, on se rapproche alors d’une société totalitaire ou autoritaire où la caste au pouvoir doit avant tout se montrer experte : en échange de sa servitude ou de sa liberté surveillée le public exige de ses dirigeants qu’ils fassent bien leur travail. Le problème du virus venu de Wuhan est que des Chinois désormais pensent que l’État chinois, où les ingénieurs dominent encore, avec une proportion croissante de diplômés en droit et sciences sociales, n’est pas aussi expert que le Parti le proclame, et que ce personnel arrogant n’a pas les compétences acquises. L’État est pris en flagrant délit de manque d’intelligence. L’intellect, les sujets ne lui en demandent pas, puisque l’inventivité, la créativité libre, la curiosité ouverte ne sont pas une donnée des régimes autoritaires, mais de l’intelligence, du métier, de l’expertise, pour résoudre des problèmes, les sujets l’attendent de la part de la caste dirigeante.
Dans une démocratie on devrait par contre demander plus à ceux que nous élisons : qu’ils soient intelligents, bien sûr, avec les compétences de leur formation, mais qu’ils soient également créatifs, imaginatifs, capables de voir large, bref qu’ils aient de l’intellect – sans être comme on dit banalement des «  intellos  », et gare à la confusion des mots. Car les «  intellos  » (universitaires, essayistes, éditeurs, chroniqueurs) sont en réalité des professionnels seulement intelligents, qui ont une formation de contenu et une expertise formelle à argumenter – mais c’est tout, pour 90% d’entre eux : des professionnels des idées qu’ils enveloppent dans une rhétorique du moment.

Des slogans se sont ossifiés, massivement, en pseudo-idées, servis d’une part par la dextérité experte, «  professionnelle  » des deux candidats, et d’autre part par l’anti-intellectualisme invétéré de la masse des électeurs et, plus grave encore, par le rôle joué par le troisième acteur de cette défaite démocratique : le désir de conformisme.

Et c’est là, pour revenir à la plus anti-intellectuelle des campagnes politiques, le suc de ces dernières élections américaines : Trump et Biden sont des professionnels, sans plus. L’un est issu des affaires où il a démontré son astuce et son sens des opportunités, et sa ténacité : l’immobilier, le BTP ne pardonnent pas les erreurs de jugement, de saisie des occasions, des deals – un professionnalisme qu’il a basculé dans une véritable expertise de communicant. L’autre est un politicien de profession, c’est-à-dire de l’exercice du pouvoir à tous ses niveaux. Il est un peu l’équivalent d’un sénateur français d’antan, qui survit à tout et à tous, et a compris comment «  ça  » marche. Une sorte de Charles Pasqua américain. Ce sont des professionnels intelligents dans une société qui n’aime pas les gens vraiment intelligents, les intellectuels comme les décrit Hofstadter.
L’évidence de cette distinction saute aux yeux si on regarde leur «  écologie rhétorique  », bref le milieu où ils évoluent, parmi ceux qui essaient d’articuler des idées critiques en soutien à leur candidat. Côté Biden des slogans violents ou niais, des appels parfois au meurtre, des émeutes, une hystérie de langage qui sous le motif de «  Hope Not Hate !  » ou «  Black Lives Matter !  » reste au niveau zéro d’un programme intellectuel de gouvernement. Côté Trump des slogans hyperboliques et court de souffle, des cavalcades de motards, tout un bataclan de vantardises. De part et d’autre : aucun argument intellectuel sur la nature de l’Amérique. Aucune créativité. Aucune spéculation. Aucune projection. Aucune imagination. De la base au sommet, rien, sauf de l’expertise car pour organiser des rallies monstres ou des flash mobs, des émeutes, des occupations de villes et de bâtiments, produire des centaines de milliers de drapeaux, casquettes, banderoles, tenues de combat, la base doit être organisée professionnellement. C’est aussi bête que cela.
Donc, en fin d’analyse, pour les deux blocs de 70 millions de partisans c’est un aveu de l’anti-intellectualisme de leurs leaders et de leur propre rejet des idées «  qui mènent le monde  ».
Car, paradoxalement, cette situation résulte d’un profond conformisme américain, un conformisme solidifié par la large participation des électeurs de deux camps : des slogans se sont ossifiés, massivement, en pseudo-idées, servis d’une part par la dextérité experte, «  professionnelle  » des deux candidats, et d’autre part par l’anti-intellectualisme invétéré de la masse des électeurs et, plus grave encore, par le rôle joué par le troisième acteur de cette défaite démocratique : «  le désir de conformisme qui prévaut comme une mode chez les intellectuels  », dans les deux camps. New York Times contre Breitbart, ici et là, le même conformisme servile.

L'écrivain Norman Mailer, l'un des rares intervenants au colloque de 1962, à réclamer une pensée
L’écrivain Norman Mailer, l’un des rares intervenants au colloque de 1962, à réclamer une pensée
Cette citation, sur le désir de conformisme, date en réalité de 1962. Elle fut émise lors d’un colloque sur le rôle des intellectuels où seulement quatre intervenants dont Norman Mailer argumentèrent contre tout conformisme. Au grand scandale des vingt autres «  intellos  » du colloque, ils rejetèrent le slogan, et l’idée, brandis par Trump et Biden soixante ans après, qu’il existerait une idée acquise de «  l’Amérique  » – que cette idée soit républicaine ou démocrate. Ce groupe de quatre «  dissidents  » auto-proclamés attaquèrent bille en tête l’idée, fausse, bête, anti-intellectuelle, qu’il faille consentir «  par déférence et faiblesse intellectuelle  » à une rhétorique du «  Ceci est l’Amérique !  » ou du «  Cela n’est pas nous  », etc. Vox clamans in deserto.
Le corrélat est autrement plus décisif : le terrain est donc, qui sait, propice à l’émergence d’une nouvelle dissidence, créatrice, imaginative, projective. Intellectuelle, bref.

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