Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Comment une idée se fabrique-t-elle ?

Publié le 21 janvier 2021 par

Avec Internet, nous nous trouvons dans l’ère de la seconde oralité : un pis-aller de la parole directe.

COMMENT RAISONNENT-ILS ? On connaît la prolifération des «  idées  » grâce à la Toile. Ouvrez n’importe quel forum de magazine en ligne, consultez les newsletters de McKinsey (une usine à idées pour les «  corporates  ») ou de l’excellent AEF Info (qui au travers d’informations fiables et argumentées propage des idées), et vous verrez que ça bouchonne au péage. Inutile d’y revenir, sauf qu’il faudrait remarquer que cette foire ou ce trafic aux idées est une régression primitiviste. Derrière cette assertion il existe une hypothèse ethnologique, pour employer de grands mots, celle d’un jésuite fort savant, le Père Walter Ong (1912-2003).
Ong, admiré des rhétoriciens, a développé une théorie de la culture dans son rapport à l’usage de la parole pour formuler, c’est-à-dire former des idées et les fabriquer avec des mots. D’après lui la civilisation occidentale serait passée par trois phases dans la fabrication des idées par les mots.

Avoir des idées n’est pas une donnée immédiate de l’espèce. Avoir faim, oui. Avoir faim d’une idée, non. Et pourtant, nous pensons, au 21e siècle, que c’est «  naturel  » d’avoir une idée.

D’abord, disons vers Homère, une ère de première oralité, caractérisée par la transmission orale de savoirs sociétaux et mentaux de plus en plus complexes, d’où sortit le miracle grec avec l’essor de la science, des arts et de la politique. Ensuite, à la Renaissance, l’ère de la transmission écrite accélérée par l’invention de la presse à imprimer. Enfin, au 20e siècle, l’ère de la seconde oralité – télégraphe, téléphone, enregistrements, radio, télé, et dernièrement Internet. Cette triphase est tellement rentrée dans nos cadres automatiques de pensée qu’on n’y pense plus. ong.jpg Or les thèses d’Ong ont eu un grand impact dans le monde anglo-saxon. En France, seul Marc Fumaroli a su le lire et l’apprécier. Cette hypothèse ethnoculturelle a été bien reçue dans des sociétés qui sont plus mercantiles que la nôtre, parce qu’elles prêtent plus d’attention que nous le faisons à la fabrication matérielle des choses et des idées – aux produits et à la chaîne de production. Or le matériau des idées ce sont les mots.
Comment cette «  supply chain  » des idées fonctionne-t-elle, sur les trois phases ?
Dans l’ère de l’oralité, dû à l’absence de techniques de conservation par l’écrit ou de la méfiance envers l’écrit, la transmission du savoir passe par la parole, c’est entendu. Mais cette transmission, pour qu’elle opère sur la durée, a modifié nos données cognitives. Un darwinien dirait : le cerveau a produit ce que la parole de transmission exigeait pour la survie du groupe. A savoir : l’apparition de modes d’échanges verbaux codifiés, par exemple le tour de parole qui conduit au débat contradictoire ; la distinction entre orateur et public car celui qui parle développe des techniques d’adresse verbale, et ceux qui écoutent des techniques d’écoute qui impliquent par exemple des règles de silence – le silence n’est pas né, comme ça, en Occident, il est un produit culturel ; des hiérarchies de parole aussi, là où la seule autre hiérarchie était celle de la brutalité; enfin la technique d’enchaînement des idées par la corrélation des mots, d’où sortirent les rudiments de l’argumentation, au lieu du hurlement primitif et du coup de massue face à un mot qu’on ne comprend pas. Tout cela formait une «  supply chain  ».
L’oralité, en bref, nous a donné les moyens de fabriquer des idées en enchaînant des mots qui rendent évidentes des corrélations, à mettre en scène les idées par la déclamation et la performance, et à défendre verbalement nos idées ou attaquer d’autres idées au nom de nos idées, et cela en public, pour un public. Ce système culturel n’est pas apparu d’un coup. Avoir des idées n’est pas une donnée immédiate de l’espèce. Avoir faim, oui. Avoir faim d’une idée, non. Et pourtant, nous pensons, au 21e siècle, que c’est «  naturel  » d’avoir une idée. Et que faire des livres avec des idées l’est aussi. C’est faux, il existait une «  supply chain  » et, par exemple, écrire une idée a longtemps été considéré comme un pis aller.
Au 17e siècle encore on considère en effet que l’écrit, le livre, est un pis aller. Et par livre, alors, on entendait plutôt des livres d’idées. Pourquoi «  pis aller  » ? Parce qu’un livre remplace une conversation intelligente et directe entre amis, le face à face de l’oralité qui, déjà, était devenu difficile. L’incroyable succès au 17e siècle de la tragédie et de la comédie françaises, y compris du théâtre populaire dit de la Foire, est probablement dû au fait que dans une société déjà compartimentée, individualisée, réduite à des zones de non-communication, le public pouvait assister pendant trois heures au spectacle verbal incroyable de grands drames politiques ou d’épisodes familiaux qui se résolvaient uniquement par l’exercice seul, en face à face, de la déclamation et de la parole vive en échange direct, sans médiation par l’écrit. Le public assistait aux derniers feux d’artifice d’une culture orale déjà évanouie.
Or l’ère de l’imprimé avait mis en jeu de nouveaux processus mentaux qu’Ong synthétise sous l’expression de «  technicisation de la parole  ». Inutile de revenir sur Gutenberg. On a compris. C’est plié. Mais utile de voir en quoi le passage de l’oralité à l’imprimé a modifié nos données mentales, et transformé la fabrication des idées.
D’abord, l’imprimé nous a donné des formats, comme on dit en traitement de texte : le titre, le chapitre, le paragraphe, la pagination en numéros. Les imprimeurs ont inventé et imposé, par souci d’économie marchande, le titre (à quoi l’acheteur voit le produit), le chapitre (plus facile à compter : dix chapitres, tel prix, quinze, tel autre), le paragraphe (on peut cisailler et en faire des produits éditoriaux dérivés), et même commencer un chapitre à droite. Un manuscrit de Montaigne est écrit en continu, on croirait un roman hypermoderne. Pourquoi ? Parce qu’il écrivait au fil de la plume ce qu’il disait à haute voix. Ce sont les imprimeurs qui nous ont découpé les Essais en chapitres.

Même au 17e siècle, un livre est souvent écrit pour une personne, un mécène qui va en acheter dix et les faire relier afin de les offrir: les livres n’étaient jamais vendus reliés.

Résultat ? La manière dont nous avons commencé à organiser nos idées a changé : non plus le flux de la parole, mais des segments, des fragments, des morceaux choisis. Du coup, chez les moins fins, vous et moi, les idées se sont morcelées, avec le risque d’incohérence qui apparaît. Et de là, date l’émancipation des grands textes de philosophie, au 18e siècle, qui passèrent du domaine réservé de l’érudition savante, pour un cénacle, à des visions générales, grand public, et à tout un appareillage de parties et chapitres, références et notes – les fameux «  Philosophes  » sont un bon exemple, eux par qui les «  idées  » politiques sont devenues effectivement des produits avec cette marchandise clef de leur «  supply chain  » : l’Encyclopédie.
Mais il y a plus. Sans la trace du copiste médiéval qui dans son scriptorium encrait une copie pour sa confrérie, l’imprimé, étant mécanique, a rompu le lien personnel entre auteur et lecteur. Même au 17e un livre est souvent écrit pour une personne, un mécène qui va en acheter dix et les faire relier afin de les offrir: les livres n’étaient jamais vendus reliés. Pourquoi ? Pour que le destinataire puisse apposer ses armes sur le plat, et signifier ainsi que «  ce livre a été écrit pour moi  ». De fait, il appartenait souvent à son destinataire : on écrivait pour son mécène, son protecteur, qui versait une rente, et à la réception le livre en dépit d’être un objet public, vendu, étalagé, gardait ce lien avoué entre un auteur et un lecteur privilégié. Depuis, les livres sont devenus des relations anonymes. L’auteur écrit avec un public cible, dicté avec plus ou moins de sagacité, par l’éditeur. Il n’écrit pas par déférence envers une personne dont il est le débiteur matériel ou social et qui est le seul lecteur qui compte, au sens exact de ce mot.
Résultat ? Les idées colportées dans un livre ne sont plus à destinataire fixe. Si n’importe qui peut acheter un livre, y compris les services de sécurité qui ont à charge d’instrumenter la censure justement, les idées sont devenues elles-mêmes anonymes. Tout le monde peut s’en prévaloir, se les approprier, les modifier, les travestir, les plagier, les rendre méconnaissables. Telle romancière joue à la fiction d’un destinataire privilégié, mais si tel était le cas elle n’imprimerait qu’un seul exemplaire, pour ce destinataire – dans la fiction que le livre sera lu, de vive voix, par son autrice devant son unique lecteur, et que le texte imprimé n’est qu’un support à sa verbalisation. Pour un roman, peu importe, mais l’effet de l’anonymisation des idées pour les livres «  intellectuels  » est autrement plus grave.

Les livres à idées sont pris dans un réseau qui dépasse la simple relation auteur-public […] Ils sont happés par la Toile et traités comme des «  posts  », au point qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu un livre pour en parler

C’est ici qu’on en vient à l’ère de la seconde oralité. C’est la nôtre : la production, la «  supply chain  », des idées participe à la fois des deux écologies précédentes. A l’ère de l’oralité elle emprunte des rituels de face à face, d’altercation directe, d’interpellation (c’est le rituel des forums en ligne). Le fil de transmission de bouche à oreille est remplacé par le fil des «  posts  », avec les mêmes risques : la transmission orale, dans l’ère de la première oralité, était à la fois assurée et incertaine. Assurée dans la mesure où celui qui s’exprimait connaissait ceux à qui il s’adressait. Incertaine car celui, ou celle, qui répétait à son tour le discours (une épopée, une leçon de morale, une histoire factuelle) forcément l’adaptait, le changeait, l’amplifiait ou le réduisait. L’idée était là, mais devenait une création rhétorique communautaire.
Or ce double trait primitif se retrouve quasiment intact dans la fabrication d’idées sur la Toile où, à partir d’un «  post  », un écheveau se dévide et l’idée de départ germine dans tous les sens. Y compris jusqu’à «  reductio ad Hitlerum  » de Godwin. La Toile imite la parole de l’oralité primitive, et écrire, puisque les fils de «  posts  » sont écrits, est redevenu ce qu’il était au 17e siècle : un pis aller pour la parole directe. On écrit, mal, on écrit «  oral  », par défaut de pouvoir ou de vouloir enregistrer des interventions verbales : peu sont les relais oraux, même sur les messageries Signal, Telegram, WhatsApp ; on préfère les textes ou les images. Pour des sottises peu importe, pour des idées c’est autrement plus grave.
Pourquoi ? Parce que dans notre ère de la seconde oralité la «  supply chain  » des idées et des mots emprunte à l’ère de l’imprimé à la fois la reproduction massive et son anonymat. Sur la Toile rien, sauf une interdiction style GAFA exercée par le propriétaire du magasin à messages, ne bloque la reproduction massive d’idées – tout comme la presse à imprimer avait permis dès la Renaissance la propagation à la fois exacte, rapide et massive de textes porteurs d’idées. Et l’anonymat : mis à part les «  posts  » entre gens qui se connaissent, les échanges d’idées sur la Toile se font entre partenaires qui ne se connaissent pas. Les livres à idées sont pris dans un réseau qui dépasse la simple relation auteur-public qui régissait, et régit encore, nolant malant, le ciblage d’un livre. Ils sont happés par la Toile et traités comme des «  posts  », au point qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu un livre pour en parler et créer un chaîne de réactions, qui est une chaîne de production. Celui ou celle qui lance une appréciation sur un livre d’idées se comporte comme un déclamateur antique, un aède, un griot ou un raconteur des anciens Balkans, assis devant un feu qui enchante une assistance pendue à ses lèvres.

Les youtubistes et bitchutistes en vogue sont des figures hypermodernes du raconteur primitif pris dans un système neuf. Car comment faire un «  post  » ou une vidéo qui déclenche une chaîne de transmission, puisque le but est de se poser en premier ou meilleur parleur, sans réduire une idée à un mot fort, qui accroche, qui fait agrafe de son hameçon ? C’est le sort de «  grand remplacement  » : Renaud Camus pause en «  gentleman writer  » du 19e siècle quand on pouvait, avec la distance et le temps nécessaires, répondre par écrit, posément, à des attaques. Le temps des grandes controverses d’idées qui se réglaient littérairement par des Critiques, Observations, Réfutations, Réponses est passé. Il est navrant de voir que des auteurs, qui vivent encore au temps de Stendhal ou Balzac, ne comprennent pas cette nouvelle «  supply chain  » du colportage des idées par les mots du numérique.

L’oralité primitive avec sa force locutoire est revenue sur le devant de la scène, mais sans les rituels rhétoriques d’argumentation publique ni les façonnements épiques des grands récits de fondation. La production des idées en souffre-t-elle ? Non. La chaîne de production opère différemment mais elle est la conséquence ultime, et paradoxale, de la démocratisation fallacieuse des «  produits intellectuels  ».

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