Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Pascal Engel, philosophe sur les barricades de la Raison

Publié le 21 janvier 2021 par

Manuel rationaliste de survie, Pascal Engel, Agone, 384 p., 24 €. Paru octobre 2020.

survie.png PHILOSOPHIE. Pascal Engel est un empêcheur de parler en rond. Ce philosophe paré d’honneurs (Normale Sup, Sorbonne, Genève, Montréal, Oslo, Canberra, et les States) est monté sur les barricades de la Raison contre les «  woke  » de la philo qui inondent les ondes (Onfray & Cie). Engel s’était signalé à un public plus élargi par une magistrale biographie intellectuelle de Julien Benda. Mais son «  core business  » c’est d’être un philosophe rationaliste comme la France en produit rarement depuis le XIXe siècle quand sa profession, après le désastre napoléonien et l’occupation militaire, s’est entichée de la Germania Philosophique – une Collaboration impunie de deux cents ans dans l’adulation, à plat ventre et langue pendue, du métaphysique Hegel, du philologue Heidegger et du sociologue Habermas.

Les ouvrages d’Engel, des références pour la pensée analytique et la philosophie du langage, ont paru en diverses langues sans qu’il dût lécher les chambranles des services culturels du Quai d’Orsay pour forcer la main à des traductions. C’est un moderne anti-postmoderne. Il pratique le grec ancien et, pour faire moins érudit, l’humour tuyau de poêle. Il connaît admirablement le roman et le cinéma américains. Redoutable logicien, mais caricaturiste de talent. De son éducation protestante il a gardé cette raideur rhétorique d’un Calvin qui montait ses sermons comme des horlogeries argumentatives sans envolées verbales à la Bossuet. De fait il est presque, Pascal Engel, anti-français (anti tendance «  woke  ») et ultra-français (ce que les Anglo-Saxons appellent «  cartésien  »). Si c’était si simple ce compte rendu s’arrêterait pile.
Son dernier livre est un cocktail Molotov (Engel fut jadis trotskyste) balancé dans les salons de la philosophie d’établissement depuis les barricades de la Raison.

Contre les philosophes «  woke  », La Guerre des boutons

Manuel rationaliste de survie ? Pour un philosophe moderne anti-postmoderne vivre en homme (ou en femme) c’est survivre aux foutaises, aux faux discours qui abondent sur la vérité, et la raison.
Le Manuel est donc divisé en huit chapitres. Chaque section traite d’un aspect de notre incapacité à user de notre raison pour «  vivre  ». Ce sont parfois des dialogues menés avec allégresse – dans le premier qui «  se déroule en pays cathare, dans le Minervois, lors d’un de ces colloques «  Vin et philosophie  », entre une jeune prof’ de philo et son étudiant afghan, Engel attaque bille en tête les lieux communs chers aux «  woke  » :
«  Le fait de juger quelqu’un ou quelque chose comme irrationnel n’implique en rien qu’on prenne des mesures pour l’exclure. Bien sûr, je peux le critiquer, et même, si je le juge dangereux, essayer de l’écarter. Mais l’idée que tout jugement quant à l’irrationalité d’une action ou d’une croyance implique une forme de répression est un non-sens… On peut juger que quelqu’un commet une erreur sans pour autant exercer vis-à-vis de lui une forme de censure. C’est un vieux sophisme que de confondre erreur et faute  ».
«  Sophisme  » est un cheval de bataille qu’Engel, dans une disquisition éblouissante, enfourche pour décaniller, en Don Quichotte qui réussit son coup, les philosophes moulins à paroles :
«  (Engel parodiant un moulin à paroles). Si la raison exclut X, elle ne peut qu’être mauvaise car il est mauvais d’exclure quoi que ce soit : c’est intolérant ou discriminatoire  » (on a reconnu un mantra «  intellectuel  » radio-télé). Mais (ajoute Engel) «  c’est aussi une variante de l’argument de La Guerre des boutons : si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous. L’une des versions les plus extraordinaires… est l’équation raison = vérité = connaissance, d’origine nietzschéenne, reprise à l’envi par Heidegger, Foucault, Derrida et bien d’autres. La raison exclut le faux et l’erreur. Donc elle est tyrannique.  »

Internet et la sardine de Marseille

Engel détaille alors pièce à pièce une «  nosologie  » de la raison, ses maladies : cet alerte chapitre se lit comme une rhétorique du «  discours de la postmodernité  », avec ses tournures tape à l’œil, ses chausse-trappes du dire, ses travers d’expression «  vériphobes  », qui infectent la vie intellectuelle comme la vie politique.
Par exemple quid de la rengaine de la démocratie numérique, se demandent trois interlocuteurs dont une Poucette à qui Engel prête, c’est tordant, des citations de Michel Serres. Ils devisent non loin de la statue de Chuck Berry à Saint-Louis, Missouri :
«  Pour les promoteurs en éducation, […] toutes les populations de la Terre vont avoir “accès à une éducation du calibre de celle de Stanford en un clic”… Mais il y a fort à craindre que les heureuses masses n’auront alors accès qu’à des denrées intellectuelles indigentes! La connaissance par Internet est une forme de connaissance par témoignage. Comme telle, c’est donc une connaissance non pas personnelle mais par le truchement d’autrui…: ce n’est pas “Je sais”, ni même “Nous savons”, mais “On sait” à très grande échelle. Ce n’est pas vous, moi, ni même nous qui savons, mais “on” qui “sait”. Maintenant, qui est ce “on” qui sait à notre place ?  » Les GAFA ?
On a là un exemple de ce qu’Engel appelle le «  trope marseillais  »:
«  Il est une autre figure des partisans de l’anti-raison: l’exagération ou la surenchère. “Une sardine a bouché le port de Marseille.” On part d’une vérité banale, puis on la monte en épingle, on la gonfle jusqu’à en faire un principe métaphysique. Par exemple, c’est une banalité […] que nos raisonnements sont souvent influencés par l’émotion et la passion. Mais le philosophe du Parti de l’anti-raison, en cela pagnolesque, va dire que toute la réalité est gouvernée par le désir, l’émotion et la passion.  »
On entend ça à longueur d’émissions télé-radio comme explication supérieure d’événements politiques. Description passe encore, mais explication ?

Ponce Pilate se désinfecte les mains

Le philosophe Pascal Engel.
Le philosophe Pascal Engel.
À mon goût, la scène la plus anti-postmoderne du livre est un dialogue avec Ponce Pilate, préfet à la retraite au soleil de Naples. Il y va tout de même de l’Incarnation du Verbe et de la Vérité étendue, par le christianisme, à l’Universalité. Ce n’est pas rien que d’avoir laissé crucifier la Vérité, même pour un fonctionnaire. Conclusion :

«  AELIUS: Une chose m’intrigue, Pilate. La rumeur veut que tu aies demandé à Jésus : “Qu’est-ce que la vérité ?” Que voulais-tu dire par là ?
PILATE : Je ne m’en souviens pas non plus.
(S’ensuit une discussion vive et pointue qui devrait être mise en scène dans toutes les classes de philo en Terminale).
PILATE : Si je te dis: “Jésus était coupable”, cela veut dire que je suis en mesure de répondre à la question que tu vas me poser immanquablement: “Comment le sais-tu?” Une croyance authentique présuppose un engagement à savoir.
AELIUS : On ne peut croire que si l’on est en position de savoir. La norme de la croyance, c’est la norme du savoir.
PILATE : Mais c’est bien pour cela que j’ai refusé de choisir et m’en suis lavé les mains. Je suspendais mon jugement.
AELIUS: Comment as-tu pu alors le faire condamner ? En le faisant, tu ne suspendais rien !
PILATE : C’est bien pourquoi je me suis fait apporter un bassin, une serviette, et m’en suis lavé les mains devant la foule.  »

Contre la philosophie pashmina

Mais le clou du livre est un trilogue entre l’auteur et deux personnages à clefs de la philosophie «  woke  », en Eurostar : Absoluto, alias d’Engel, Relativo, relativiste, et Plurella, pluraliste. (Le lecteur qui veut savoir qui sont ces deux-là peut m’envoyer une lettre avec une enveloppe timbrée pour la réponse.) Le thème de ce rail philosophique est le «  relativisme  », ce fétiche du discours télé-radio sauf quand il s’agit 1) du virus dont ne doit pas dire le nom 2) de la pédophilie familiale 3) des «  racisés  ». Là, plus de relativisme qui tienne, mais le gendarme qui frappe à la porte.
Le trilogue est un bijou de théâtre de boulevard intello, à monter au Poche-Montparnasse dès qu’on aura été tous vaccinés avec des cellules de fétus avorté.
Passe d’armes entre Plurella et Absoluto – ces trente pages d’altercation c’est toute la philosophie actuelle qui entre en scène et suffiraient à remplacer une année de philo au lycée. Plurella se pose en démystificatrice du vrai :
«  PLURELLA: Il est vrai que Charlot est comique, que le safran est très parfumé, que E = MC2, que tuer est mal, que la Terre est ronde, et peut-être aussi que Sherlock Holmes habite Baker Street. Dans tous ces cas, on parle de vérité, mais pas au même sens. Qu’y a-t-il de mal à cela?
ABSOLUTO : Rien n’est pire, au contraire, que d’avoir une licence aussi grande dans l’usage de “vrai”. Je suis prêt à admettre qu’il y a des vérités morales. Mais pas au sens où il y a des vérités physiques et mathématiques. Elles correspondent à des faits, mais pas à des faits du même type. Je ne dis pas pour autant qu’il y a autant de vérités qu’il y a de faits qu’on peut énoncer, car il y a des domaines où… il n’y a pas de faits véritables. Je serais prêt, par exemple, à admettre qu’il y a des faits quant aux valeurs morales et esthétiques ; mais pas quant aux valeurs sociales (comme le patriotisme, la solidarité ou l’ordre) et aux goûts. Par exemple, Plurella, ce n’est pas un fait que votre pashmina coloré est joli.
PLURELLA: Qu’avez-vous contre mon pashmina? Vous êtes un dogmatique. Vous employez le mot “vrai” comme s’il était absolu. Vous vous en servez comme d’une arme pour affirmer votre pouvoir et celui des institutions que vous représentez : la techno science, la soi-disant démocratie représentative, la religion, les mâles blancs, etc. […] ceux qui usent du terme “vrai” sont les puissants qui cherchent ainsi à renforcer leur position. Votre “vrai” n’est qu’un coup de force. Nous devons refuser ce terme qu’on nous impose pour nous libérer.
ABSOLUTO : Votre raisonnement est absurde.  »

On voit qu’entre philosophes on se dit ses quatre vérités.

Paroles d’ange

Les deux derniers chapitres sont une défense et illustration en règle du rationalisme qu’Engel distingue du «  subtil obscurantisme du raisonnement  » ou de «  l’activité argumentative  », à savoir quand nous avons à confronter nos raisons à d’autres raisons et que «  la nécessité de coopération nous contraint à converger sur des raisons  ». Pour sortir de cette impasse, Engel liste «  les sept piliers de la raison  » – que je laisse au lecteur le plaisir d’escalader.
Mais, en rhétoricien, je me range, s’il faut se ranger, du côté d’un de ces «  démystificateurs  » de la raison qu’il pourchasse, à savoir Vilfredo Pareto – au risque d’un cocktail Molotov lobé dans ma direction :
«  Le raisonnement, qui est l’activité communicationnelle et discursive dans laquelle nous nous engageons en permanence, n’est lui-même, pour reprendre le terme de Pareto, qu’une dérivation à partir de nos actions non logiques  ».

Le livre se referme alors sur un dialogue hugolien entre Satan et l’archange Uriel qui ferme son clapet au Grand Séducteur :
«  La Raison n’appartient à personne. Tu en es toi-même doté. C’est elle qui t’a permis de survivre dans tes Enfers et parvenir jusqu’ici. Tu croyais qu’elle régnait sans partage, mais elle ne règne que sur ces déserts. Elle n’a aucun pouvoir, et elle est très minoritaire.  »
Uriel a parlé, or ange se dit «  Angel  » en anglais, comme «  Engel  », c’est donc Pascal Engel, qui a le dernier mot. Son combat de l’Ange contre les philosophes pashmina n’est pas près de se terminer.

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