Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Relire Chantal Mouffe en 2021

Publié le 28 janvier 2021 par

«  Antagonisme  », ou comment une idée née il y a un demi-siècle revoit le jour autrement.

«  Innombrables sont les récits du monde  », Roland Barthes, Introduction à l’analyse structurale des récits, 1966.

COMMENT RAISONNENT-ILS ? Il est clair que, virus ou pas virus, Brexit ou plus Brexit, la Grèce ruinée ou plus encore (où a-t-elle trouvé l’argent pour payer ou s’endetter en achetant nos Rafales ?), les idées mènent le monde – il suffit d’un slogan «  Black Lives Matter  », «  Make America Great Again  » pour exciter les foules. Or Aristote, dans la Rhétorique, explique que l’indignation est le plus fort des arguments dans la vie politique car elle surgit d’un sentiment sincère d’injustice : trop de Blacks abattus= BLM, trop de Blancs déclassés=suprémacistes. Mais Aristote ajoute que le problème de la colère, de l’indignation, de la révolte, est que cela mène souvent à tirer une conclusion politique fausse à partir de ressentis d’injustice qui sont vrais au sens de sincères – ils peuvent être faux dans les faits : ainsi, plus de Blacks, et de Whites, sont abattus par d’autres Blacks que par la police aux États-Unis. On passe donc d’un ressenti (vrai-sincère) d’injustice à une action politique désordonnée, et souvent contre-productive donc politiquement fausse – exemple des Gilets Jaunes.

La philosophe Chantal Mouffe (Source: Revista Idées).
La philosophe Chantal Mouffe (Source: Revista Idées).
La récente élection américaine a placé deux colères face à face, nourries par deux sentiments sincères d’injustice politique violente, divisant les États-Unis en deux comme jamais auparavant, mais réduits à se hurler à la tête comme des voyous au fond d’une impasse, au milieu des poubelles. La question est alors, rationnellement, pourquoi cette ruée panique et comment y remédier? En rendant le ressenti d’injustice stratégique, finalisé, effectif – bref : radical. Et cela vaut autant pour l’antifa que pour les identitaires.
La réponse existe et l’idée qui la structure a mis un demi-siècle à remonter eu plein jour en France. Il s’agit d’ «  antagonisme  » – idée mise en selle médiatique depuis deux ou trois ans sous le vocable d’ «  agonisme  », de la philosophe post-marxiste belge Chantal Mouffe (née en 1943), célébrée par son éditeur français, en 2016, comme l’ «  inspiratrice de la gauche radicale  ». En réalité elle et son partenaire Ernesto Laclau (1935-2014) développèrent ce concept au début des années 1980. Laclau est surtout l’auteur du magistral On Populist Reason (2005) (La Raison populiste, 2008): cas intéressant d’un livre qui tombait à point politiquement, mais qui tomba de travers à cause du spin bavard et banal donné par l’État médiatique au «  populisme  ». Dans la lignée de Gramsci et d’Althusser, la Raison populiste ne se prête ni à la vulgarisation, ni à l’« onfrayage » des plateaux télé. Gilets Jaunes, BLM, Identitaires feraient mieux de lire Laclau et de comprendre comment une colère devient un antagonisme effectif.

Un demi-siècle de percolation d’une idée géniale

Or il aura fallu presqu’un demi-siècle, de 1985 à 2017, pour que le mot, «  antagonisme  », ou «  agonisme  », ne parlons pas de l’idée, fasse surface, revoit le jour dans les médias de qualité en France. Nous, rhétoriciens, nous lisons Laclau-Mouffe depuis trente ans et d’ailleurs le dernier ouvrage de Laclau, la somme de ses articles les plus marquants, est simplement titré (en anglais, what else ?) : «  Les Fondements rhétoriques du social  » (2014).
Retour et leçon de cette lente percolation d’une idée géniale: en 1985 Laclau-Mouffe publient (en anglais) «  Hégémonie et stratégie socialiste, pour une politique démocratique radicale  ». Le livre vient après la Grande Génération des penseurs français des années 60-70 : en épigones, Laclau-Mouffe usent pratiquement de tous leurs outils, du «  point de capiton  » lacanien au «  signifiant flottant  » structuraliste ou au «  supplément  » derridéen. Rien n’y manque, ce qui rend le livre ardu à qui n’a pas en main, et en tête, outre la philosophie marxiste établie du 20e siècle, ce que Lacan-Foucault-Althusser-Barthes-Deleuze-Derrida-Lyotard-Lefort ont écrit, et inventé comme mots. Les «  conservateurs  » s’esclaffent : ils feraient mieux de lire.
Pourtant c’est ce bagage intellectuel qui rendit très tôt Laclau-Mouffe sensibles à un autre phénomène rhétorique, celui du langage de la Nouvelle Droite : ils sont probablement les premiers, dans le chapitre final d’Hégémonie, à détailler la tentative de mainmise par la Nouvelle Droite sur des idées, et des expressions, considérées jusque là «  de gauche  ». Phénomène qui a pris encore plus d’ampleur chez les intellectuels identitaires comme je l’ai décrit dans mon Suprémacistes (Plon, 2020). Laclau-Mouffe expliquent par exemple comme Alain de Benoist a repris et subvertit le raisonnement, de gauche, sur «  le droit à la différence  », et tenté de redéfinir les idées clefs de liberté, égalité, démocratie, à savoir que la vraie liberté est dans la reconnaissance des différences, qui elles-mêmes sont porteuses d’inégalités lesquelles ne sont donc pas des inégalités d’oppression, comme la gauche le soutient, mais des inégalités libératrices (chacun est libre politiquement selon sa nature). Les trois ou quatre mots clefs de l’idéologie dominante sont radicalement transformés, et disent autre chose.
On est là de plain pied dans le mécanisme rhétorique des idées. Je traduis librement une phrase énigmatique et révélatrice :
«  La forme par laquelle liberté, égalité, démocratie et justice sont définies dans le langage de la philosophie politique est lourde de conséquences pour une variété d’autres niveaux de discours, et contribue de manière décisive à fabriquer le sens commun qu’en ont les masses. Naturellement ces effets irradiants ne peuvent pas être pris comme l’adoption pure et simple d’un point de vue philosophique au niveau des ‘idées’, mais doivent être considérés comme un ensemble plus complexe d’opérations de discours hégémoniques qui recouvrent une variété d’éléments, institutionnels et idéologiques, grâce à quoi certains ‘thèmes’ sont transformés en points de capiton d’une formation discursive (c.-à-d. d’un bloc historique)  ».
Exemple de rhétorique qui n’a d’autres interlocuteurs que ceux qui la manient, et c’est en cela que le texte est philosophique, mais pas politique – un peu comme les écoles de gestion se sont créé un langage-gestion pour pouvoir parler de gestion. Une profession toujours professe, en se créant un idiome souvent imperméable.
Dans cette citation on a relevé comment «  idées  » et «  thèmes  » ont été signalés par des guillemets. Or la phrase sibylline a pour objet les idées politiques, et comment ces idées deviennent «  du sens commun  ». De là «  thème  » car le mot n’est pas pris dans son sens banal : il provient du débat des années 60 ouvert par Roland Barthes sur la nature des récits, à partir de Thématique du formaliste russe Boris Tomachevski (datant de 1925) : car un «  thème  » est ce qui unifie une narration en «  engageant  » l’intérêt du lecteur. Et comment cette unité se fait-elle ? Par un récit, qui crée un «  sens commun  », bref une interprétation qui est admise communément, ici par le groupe en lutte ou opprimé. Transposé au plan politique, un thème est une idée qui peut unifier ou faire converger des intérêts de lutte.
Reste donc la question : comment une pensée qui s’appuie sur des termes normés dans sa propre tradition (hégémonie, point de capiton, discours, thème, formation), qui file une rhétorique à soi, sourde à ceux qui n’ont pas les outils, a-t-elle pu remonter au grand jour, pour un public élargi, et peu féru en casuistique post-marxiste, et résonner dans les médias ?

Le «  grand récit  » de la grève générale, abandonné par les communistes, a été subverti par le récit aimable tenu par les entreprises et par l’État de l’humanisation des «  ressources humaines  »

Le politologue argentin Ernesto Laclau (1935-2014). Source: alter.quebec.
Le politologue argentin Ernesto Laclau (1935-2014). Source: alter.quebec.
Cela tient à l’idée-clef, «  antagonisme  » en version grand public -, «  agonisme  » en version intello – deux mots pour en réalité une même trajectoire de pensée, à savoir (mon résumé) : la vie publique, depuis la chute du Mur de Berlin (la chute définitive du projet marxiste-léniniste d’une société sans classe et sans État) et l’essor du néo-capitalisme (la disparition définitive d’une classe ouvrière), s’est articulée à deux éléments. D’une part les techniques managériales du consensus (incarnées en France par l’extension du «  dialogue social  » à tout) et d’autre part la prolifération d’une rhétorique lénifiante qui sert à masquer la violence des techniques du consensus (vivre ensemble, «  je suis d’accord  », proximité, etc.). Car, je paraphrase Laclau-Mouffe, la violence s’est déplacée de la lutte des classes à la violence des flux financiers et à la réduction des «  sans dents  » à n’être que des agents de service à l’emploi précaire et dont la vie est ramenée à «  attendre des aides  ». Le «  grand récit  » de la grève générale, abandonné par les communistes, a été subverti par le récit aimable tenu par les entreprises et par l’Etat de l’humanisation des «  ressources humaines  » et des actions économiques et étatiques comme étant des «  projets sociétaux  » («  sauver la planète  » par exemple).
Ce qui a disparu de la démocratie délibérative c’est l’idée de l’antagonisme, à savoir le refus du consensus et plus encore l’exigence du respect dû au refus du consensus. L’État et les entreprises refusent que pour des citoyens ne pas être d’accord est digne d’être respecté. Car une revendication, citoyenne ou économique, n’est respectée par les puissants que si son but est d’arriver à un consensus. Le consensus est la vache sacrée. Pour Laclau-Mouffe l’antagonisme ou agonisme casse le récit continuel du «  nous sommes bien d’accord  » qui n’est qu’un accord sur le point de vue des puissants. Donc contrairement au verbiage sur «  la démocratie c’est le consensus par le dialogue  », Laclau-Mouffe décrivent et défendent la démocratie comme dissensus. Dissensus est la nouvelle lutte des classes.

Comment marche cette idée dans les années 2020 ?

Voilà pour ce que ces mots, «  antagonisme  » et «  agonisme  » qui ont fait surface dans les médias, veulent dire. Mais en quoi ça sert vraiment, cette idée ? Ou : comment ça marche, cette idée, qui date des années 80 et vient de remonter au grand jour des influences ?
C’est là qu’intervient l’idée géniale, il faut le dire, de Laclau. La démocratie dite délibérative fonctionne selon deux logiques : une logique de la différence, une logique de l’équivalence.
mouffe2.jpg Logique de la différence : quand une revendication se fait jour, entrent automatiquement en action les techniques managériales de résolution des conflits par dialogue social, avec leur nappé rhétorique de mots qui fabriquent une impression de respect. La revendication est traitée comme particulière et ceux qui l’expriment acceptent les procédures comme position de départ. La revendication reste à la fois ponctuelle, personnelle même, mais la procédure du consensus est considérée comme acquise. Bref l’acteur social (individu, groupe, secteur) s’assujettit à la technique de management. Il ne la questionne pas. Il diffère sur l’application ou la non application d’une politique (hausse de salaire, fermeture d’une école) il ne diffère pas sur ce qui compte, la technique, éminemment rhétorique (car on va argumenter !), de résolution de la différence. Au niveau macro la gestion du politique se fait par sérialisation des revendications (par secteur, par groupe, par employé), chacune traitée à part, chacune prise dans sa différence. Quand on clame «  le droit à la différence  » on devrait se taire et entendre que clamer un droit à la différence s’est se rendre esclave des techniques rhétoriques de gestion : à chacun sa différence, oui, certes, exprimez-vous, chacun à son tour. Le droit à la différence est un droit à différer la révolte.
Car – deuxième logique, de l’équivalence – quand une revendication cale surgit la possibilité d’une chaîne d’équivalences. A savoir la possibilité de relier entre elles des revendications qui, si on les regarde chacune à part, dans leur fameuse différence, n’ont rien en commun. Rien sauf la colère devant une injustice, qui était le point de départ de ce texte. Il existe alors la possibilité d’une agrégation de revendications différentes, qui sont équivalentes (de valeur égale) par leur colère politique. La rhétorique du consensus, tenu par les puissants et acceptée aveuglément par les sujets, vole en éclat. Alors apparaît ce que Laclau nomme le «  sujet populaire  » qui n’est plus le «  sujet démocratique  » mais le citoyen (ou l’employé) qui revendique plus que sa revendication particulière : il regarde, à droite, à gauche, et voit qu’il forme groupe. Il s’agrège pour s’opposer. C’est cela l’antagonisme démocratique.
Autre temps autre mœurs il y aurait une grève générale, violente, le «  grand récit  » du socialisme. Or ce grand récit, qui, rhétoriquement et même poétiquement, arrivait à rassembler toute la classe ouvrière et la petite bourgeoisie en une seule chaîne de revendications, a disparu. Le PCF ne l’emportera pas au paradis.

Quel est le problème ici ? Qu’il n’existe pas (encore) de «  grand récit  » pour fédérer les revendications dans les démocraties. Sauf pour deux groupes : l’extrême-gauche radicale (Laclau a joué, dit-on, un rôle de philosophe-roi pour le chavisme) et les Identitaires. Ils sont en train de se forger chacun leur «  grand récit  » avec une tête d’avance pour les premiers en Amérique latine, et pour les autres en «  Occident  ». Leur colère trouvera alors sa logique, et sa solution stratégique.

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