Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

#Mentalité

L’esprit animal envahit l’édition française

Publié le 1 mars 2021 par

2021 va encore connaître une déferlante de livres consacrés à l’intelligence et à la sensibilité des animaux. Que signifie cet engouement humain ? Revue d’hypothèses.


Monographies scientifiques, essais philosophiques, ouvrages collectifs pluridisciplinaires, livres de vulgarisation ou destinés à la jeunesse, plaidoyers littéraires ou militants, manuels (« L’animal » est le sujet de culture générale du concours d’entrée aux écoles de commerce en 2021), qu’il s’agisse de traductions, de nouvelles éditions augmentées, de passages au format poche ou de nouveautés, viennent enrichir tous les mois les tables des librairies.

Le moment est peut-être venu de remettre en cause notre conception du monde et de la nature.

Cette riche actualité éditoriale reflète l’intérêt croissant que nous autres humains portons à tous les êtres vivants et, plus largement, à la nature. L’animal machine de Descartes et les Lumières, l’industrialisation et ses automates, gage de modernité, la recherche du profit fondée sur l’exploitation de tout (même du vivant) du capitalisme prédateur ont mis à mal notre relation avec notre milieu et ceux qui l’habitent. Réfléchir à ce qui définit l’animal et à la place qu’il occupe ou qu’il devrait occuper et, partant, réfléchir à ce qui nous définit et à notre propre place sur Terre doivent permettre de nous demander si le moment n’est pas venu de remettre en cause notre conception du monde et de la nature.
Les approches et les disciplines auxquelles fait appel cette réflexion sont multiples et les questions posées d’ordre scientifique, moral et philosophique. Pour parler nature, vivant, communication ou langage, droit, instinct, sensibilité, souffrance, émotions, subjectivité, conscience, intelligence ou encore domestication, alimentation, industrialisation, sont invités à la table des débats des philosophes (beaucoup), des éthologues, des neurobiologistes, des neuropsychiatres, des sociologues, des écrivains et des militants.

Pour comprendre ce phénomène, remontons aux années 1970 et à l’émergence, dans le monde anglo-saxon, de la question d’une « éthique animale » et « environnementale ». En 1975 paraît La Libération animale du philosophe australien Peter Singer. Empruntant au philosophe utilitariste Jeremy Bentham (1748-1832) le principe d’égale considération, il y théorise, sur les modèles du sexisme et du racisme avec lesquels il établit des parallèles, l’antispécisme.
En France, les réflexions pionnières sur la question animale sont également d’abord portées, dans les années 1980-1990, par des philosophes : Gilles Deleuze (Mille plateaux dès 1980 et Critique et Clinique en 1993), Jacques Derrida (L’Animal autobiographique en 1993 et, plus tard, L’animal donc je suis en 2006), Luc Ferry (Le Nouvel Ordre écologique, 1992), Giorgio Agamben (L’Ouvert, 2002) et, bien sûr, Élisabeth de Fontenay avec Le Silence des bêtes (1998). Elles ouvrent le champ des « études animales » version continentale (et pluridisciplinaire), illustrées dans les années 1990 par des livres aussi variés que Au bon vouloir de l’homme, l’animal du neurobiologiste et philosophe Georges Chapouthier, les deux volumes de la collection « Que sais-je ? » écrits par Florence Burgat (L’Animal dans les pratiques de consommation, 1995 et La Protection de l’animal, 1997) ou La Danse du cratérope écaillé que consacrait en 1996 Vinciane Despret aux théories et pratiques de l’éthologie. Une place à part mérite aussi d’être réservée aux travaux du neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui s’intéresse dès les années 1970 à l’éthologie.
Débats, études et théories continuent d’alimenter les catalogues des éditeurs (et les sommaires des magazines) pendant la décennie suivante mais c’est dans les années 2010 que le phénomène éditorial (et intellectuel) prend de l’ampleur. Il repose sur différentes causes qui concourent à développer, sinon renouveler, la réflexion :

  • l’essor d’une sociologie des pratiques de domestication et d’élevage, dénonçant les techniques d’exploitation et de mises à mort industrielles ;
  • la prolifération d’une littérature d’observation des comportements, qui prend appui sur la multiplication des projets et leur durée (des groupes d’animaux sont observés pendant plusieurs décennies) ;
  • le développement des expérimentations en milieu naturel qui caractérise l’éthologie moderne ;
  • le renouvellement des travaux des éthologues qui parlent maintenant de culture, de morale, et de politique ;
  • les progrès des sciences neurocognitives ;
  • l’accessibilité des données qui permet non seulement de s’appuyer sur les recherches menées dans le monde entier mais aussi de déceler parfois des pistes négligées car en dehors du champ.

Ce terrain propice a favorisé la richesse de l’offre éditoriale : points de vues, genres et formes se multiplient en même temps que font rage les débats entre spécistes et antispécistes ou entre partisans du rétablissement d’un « contrat » moral avec les animaux rompu par la modernité et tenants d’une réflexion à nouveaux frais. Parmi les nombreux ouvrages parus depuis 2010 : La Question animale (sous la direction de Jean-Paul Engélibert, Lucie Campos, Catherine Coquio et Georges Chapouthier, 2011), véritable livre jalon ; L’Intelligence animale de la biologiste Emmanuelle Pouydebat (2017) ; le monumental collectif dirigé par la journaliste Karine Lou Matignon, Révolutions animales (2016) ; Le Droit animalier (2016) et L’Humanité carnivore (2017) de Florence Burgat ; ou encore le polémique Philosophie de la corrida (2011) de Francis Wolff.

Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité.

Article 515-14 du Code civil (2015).

C’est précisément à ce moment que la question de la place de l’animal fait irruption dans le reste de la société : l’association L214 est fondée en 2008 ; l’article 515-14 du Code civil, adopté en 2015, fait sortir les animaux de la catégorie des biens précisant que ce sont « des êtres vivants doués de sensibilité » ; et la pratique du véganisme gagne chaque jour de nouveaux adeptes. 
Les écrivains, penseurs ou polémistes, qui accompagnent cette révolution silencieuse, avec plus ou moins de bonheur et de talent, ne sont pas en reste. Citons, pour la bonne bouche : Alain Leygonie, Benoît Duteurtre, Alain Finkielkraut, Matthieu Ricard, Franz-Olivier Giesberg, Aymeric Caron, Jean-Claude Ameisen ou Frédéric Lenoir.

Notre milieu est peuplé d’arbres et de plantes, de champignons et d’animaux, sachons les écouter.

Les progrès de la science, la diversification des recherches et la multiplication des points de vue nous invitent à regarder, observer, écouter, entendre notre milieu peuplé d’arbres et de plantes, de champignons et d’animaux. « Sur fond de catastrophe écologique et d’extinction des espèces », il y a urgence à accepter cette invitation.

Viennent de paraître (depuis mai 2020)

  • – de la philosophe Vinciane Despret, Quand le loup habitera avec l’agneau, Les Empêcheurs de penser en rond, mai 2020 (première édition : 2002)
  • – de la journaliste Axelle Playoust-Braure et du militant Yves Bonnardel, Solidarité animale. Défaire la société spécisteLa Découverte, juin 2020
  • – de la biologiste Marie-Claude Marsolier, Le Mépris des « bêtes ». Un lexique de la ségrégation animale, PuF, septembre 2020
  • – de l’éthologue et primatologue Frans de Waal, Primates et philosophes, Le Pommier, septembre 2020
  • – de la philosophe Joëlle Zask, Zoocités. Des animaux sauvages dans la ville, Premier Parallèle, août 2020
  • – de l’écologue Loïc Bollache, Comment pensent les animaux, humenSciences, septembre 2020
  • – du spécialiste en vegan studies Renan Larue, La Pensée végane. 50 regards sur la condition animale, PuF, octobre 2020
  • – de l’angliciste Émilie Dardenne, Introduction aux études animales, PuF, septembre 2020
  • – sous la direction de l’historien Éric Baratay, Croiser les sciences pour lire les animaux, Éditions de la Sorbonne, octobre 2020
  • – du philosophe et neurobiologiste Georges Chapouthier, Sauver l’homme par l’animal, Odile Jacob, novembre 2020
  • – du bioacousticien Nicolas Mathevon, Les animaux parlent, sachons les écouter, humenSciences, janvier 2021
  • – sous la direction du philosophe Alain Finkielkraut, La Cause animale. Débats pour y voir plus clair, avec Hubert Charuel, Vincent Delargillière, Jean-Pierre Digard, Benoît Duteurtre, Élisabeth de Fontenay, François Morel, Corine Pelluchon, Jocelyne Porcher, Yann Sergent, Francis Wolff, Librio, janvier 2021 (première édition : 2018)
  • – du philosophe des sciences Peter Godfrey-Smith, Le Prince des profondeurs. L’intelligence exceptionnelle des poulpes, Champs Sciences, février 2021 (première édition : 2018)
  • – de la philosophe Vinciane Despret, La Danse du cratérope écaillé. Naissance d’une théorie éthologique, Les Empêcheurs de penser en rond, avril 2021 (première édition : 1996)
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