Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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Diplomatie française : pour un réarmement intellectuel

Publié le 22 mars 2021 par


ANALYSE. Pourquoi la France est-elle devenue inaudible au Moyen-Orient ? Quelles sont les conséquences des complexes du chevalier Bayard, de Don Quichotte et des trois petits singes dans sa politique internationale ? Le monde n’est pas un album à colorier. Il est temps d’en saisir la complexité et les hybridités à l’œuvre. PAR OLIVIER HANNE*

Qu’il s’agisse des conflits au Moyen-Orient, en Afrique sahélienne ou même la récente guerre autour du Haut-Karabagh (27 sept.-10 nov. 2020), ni la classe politique ni les médias français n’ont été capables d’analyses fouillées, relativement objectives et politiquement efficientes. Tout le spectre politique français s’est aligné sur les positions de l’Arménie[1], à la fois par tropisme chrétien – ou pro-occidental – et par antagonisme anti-turc, alors que l’enjeu dans le Caucase dépassait les questions civilisationnelles : l’Azerbaïdjan a une constitution laïque, sa population – tout chiite soit-elle – est connectée, moderne et jeune, le pays collabore étroitement avec Israël autant qu’avec la Turquie, il entretient des rapports tendus avec la République islamique d’Iran, et des partenariats étroits avec la Géorgie chrétienne. Contrairement à la France, les États-Unis et l’Union européenne se sont gardés d’intervenir directement dans les hostilités, et même Moscou, qui a finalement imposé un règlement par crainte que la « ligne rouge » fixée à Bakou soit dépassée, à savoir le franchissement de la frontière arménienne.

Nos « récits de guerre » tournent à vide car systématiquement biaisés, incomplets ou rédigés avec un tel aplomb discursif qu’ils en deviennent vains. Quelle que soit la qualité de la recherche française dans le domaine des relations internationales, de l’histoire ou de la stratégie, les études de fond qui évitent le manichéisme analytique ne pénètrent pas dans la sphère médiatique et influencent fort peu les responsables politiques. Plus grave, le monde de la Défense, notamment celui des officiers partant en Opex, paraît lui aussi rétif aux apories d’une recherche approfondie, préférant souvent s’en remettre par manque de temps à des digests, à des fiches-pays et à des chaînes Youtube. Face à la complexité grandissante des tensions internationales et des conflits, la tentation est grande de rechercher la simplicité ou de s’illusionner sur la puissance française en s’abandonnant à des complexes typiquement hexagonaux.

Le premier de ces complexes est celui du chevalier Bayard,du nom de Pierre Terrail, seigneur de Bayard, qui en 1504 tint tête, seul, à l’avant-garde espagnole sur le pont de Garigliano, afin de protéger la retraite des soldats du roi Louis XII. Les Français, dans les pas du général de Gaulle, aiment à se représenter comme les héritiers de Bayard, défendant une cause juste avec des moyens disproportionnés, qui expliquent inévitablement la défaite, laquelle reste toutefois une « sublime défaite »en raison précisément du déséquilibre des puissances. L’évolution de la situation au Mali depuis 2013 n’est pas sans illustrer ce travers.

Le second complexe est celui de Don Quichotte,cet hidalgo de la Manche décrit par Cervantès en 1605, qui vit dans un monde imaginaire et s’obstine à combattre des ennemis que son esprit a inventés. 
Appliqué à la géopolitique, ce complexe pourrait être qualifié de « sécuritisation fautive ».La sécuritisation est un concept mis en lumière par le Britannique Barry Buzan. Il s’agit d’une construction subjective par laquelle des acteurs – et en particulier des États – identifient une menace et la présentent à leur opinion publique grâce à leur discours politique ou à des stratégies de communication. Or, depuis 2019, la France a largement pratiqué une double sécuritisation : en politique intérieure il s’agit de l’islam et de l’islamisme – concept jamais défini – et, en politique extérieure, il s’agit de la Turquie, deux thématiques qui se rejoignent autour de la question des Frères musulmans. Ici, le processus de sécuritisation rejoint un second concept, celui d’« omnibalancing », qui a été formulé par Steven David (université John Hopkins) et qui démontre qu’il existe une continuité entre les menaces internes et les menaces externes auxquelles doit faire face un État. Le cas des Frères est parfaitement représentatif de l’omnibalancingfrançais, puisque Paris s’oppose à tous les acteurs proches de la confrérie, que ce soit à l’extérieur (Ankara, Hamas, Gouvernement libyen de Tripoli, etc.) ou à l’intérieur (notamment l’ex-UOIF). Il est évident que le double phénomène de sécuritisation-omnibalancingpermet de détourner l’opinion publique d’autres problématiques, sans doute plus urgentes (éducation, économie, justice sociale, immigration, Covid-19), mais plus délicates à gérer.
Le positionnement français à l’égard de la Turquie est révélateur. Durant l’été 2020, une multitude de tensions entre les deux pays auraient pu dégénérer en Méditerranée orientale. La majorité des médias français ont pris fait et cause contre Ankara, sans prendre en considération les points de vue turcs qui auraient pu nuancer les perceptions. Depuis 1995, Paris a été à l’origine du refus de la candidature d’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, malgré le tropisme atlantiste et européiste d’Ankara. Cette fin de non-recevoir a généré un enfermement stratégique anxiogène dont la Turquie n’est sortie qu’après 2004, grâce à la stratégie néo-ottomaniste d’Ahmet Davutoglu[2], puis à l’ambition d’un leadership sunnite assumé par le président Recep T. Erdogan. Avant de nourrir une ambition de « sultan[3] », ce dernier est d’abord un acteur de la renaissance diplomatique et militaire turque, laquelle explique ses succès électoraux, encore qu’il faille les nuancer puisque, aux municipales de mars 2019, sa coalition politique Cumhurn’a obtenue « que » 51,62 % des voix.

Enfin, le dernier complexe est celui des trois petits singes, dont l’un n’entend rien, l’autre ne voit rien et le dernier ne dit rien. Face aux failles de notre géopolitique, le mieux est de ne pas en parler et de regarder ailleurs[4]. Malheureusement, dans un monde connecté, tout se voit, tout se dit, tout s’entend, et les incohérences diplomatiques se repèrent nécessairement. Comment ne pas rappeler ici la reconnaissance officielle par Paris du Gouvernement d’union nationale libyen d’al-Sarraj basé à Tripoli, en contradiction avec l’aide française directe apportée au maréchal Haftar agissant pour le gouvernement de Tobrouk, non reconnu par l’ONU, et accusé de crimes de guerre[5]… 

L’excès de confiance en soi (le chevalier Bayard), le refus d’analyses complexes au profit du manichéisme (Don Quichotte), et le mutisme et la martingale lorsque la réalité reprend le dessus sur les rêves éveillés (les trois petits singes). Ces trois complexes formulés rapidement fragilisent l’action internationale de la France, y compris avec nos partenaires et nos alliés. Le positionnementde l’Allemagne sur la crise en Méditerranée orientale à l’été 2020 était caractéristique :à aucun moment Berlin n’a suivi les injonctions françaises d’une condamnation d’Erdogan pour son activisme maritime, Angela Merkel étant trop attentive à sa minorité turque, aux risques migratoires d’une confrontation avec Ankara et au projet de pipeline reliant la Turquie à l’Allemagne viales Balkans[6]. De la même façon, la République fédérale est toujours restée sur la défensive à l’égard des projets français au Sahel : Barkhane, Force conjointe, Alliance Sahel, Task Force Takuba, quitte à s’investir – mollement – dans l’EU-TM, c’est-à-dire dans une structure européenne à peu près libre d’une influence française trop prononcée. La France est restée seule parce qu’elle s’est refusée à établir une stratégie réfléchie à la hauteur de sa puissance réelle, préférant se draper dans ses certitudes. La défiance d’une partie du corps diplomatique français à l’égard des orientations officielles a même été relevée par le président Emmanuel Macron lors de la conférence des ambassadeurs le 27 août 2019[7].

Une France inaudible au Moyen-Orient

Donnons à ces trois complexes une réalité historique et géopolitique plus concrète à travers l’exemple de la diplomatie française au Moyen-Orient. 
La France est réputée pour sa « politique arabe », pour sa capacité à imposer ses vues diplomatiques au Moyen-Orient et à jouer sur ses leviers de négociation. De fait, Paris a longtemps été l’une des rares capitales occidentales à pouvoir intervenir politiquement, voire militairement, dans la région. Pourtant, la géopolitique française, de l’Égypte à l’Iran, apparaît de moins en moins audible, d’autant qu’elle a pris des positions diplomatiques parfois contradictoires. 
Depuis De Gaulle, aucun gouvernement n’a inversé les tendances lourdes de la diplomatie française au Moyen-Orient, laquelle ne s’éloigne des objectifs américains que par des « coups », c’est-à-dire des initiatives symboliques, parfois contradictoires, souvent de pure communication, rarement suivies d’effet ou de continuité, mais efficaces dans l’opinion française[8].  

Le président Mitterrand (1981-1995) est le premier à avoir systématisé cette diplomatie particulière.Face à l’alliance entre Paris et Bagdad, la République islamique d’Iran organise en octobre 1983 l’attentat du Drakkar à Beyrouth, qui fait 58 morts chez les paras français et 241 chez les soldats américains, lesquels participaient à la force d’interposition de l’ONU au Liban. Mitterrand se rend aussitôt à Beyrouth en un geste symbolique typiquement français. Le gouvernement, qui veut des représailles, ordonne un mois plus tard le bombardement des positions de la milice chiite Amal et des Pasdarans dans la plaine de la Bekaa, mais le ministre des Affaires étrangères français lui-même, Claude Cheysson, fait prévenir les miliciens de l’imminence du raid, qui frappe des cibles vidées de leurs occupants. L’idée était d’éviter d’entrer dans un cycle de représailles avec la Syrie et l’Iran, mais cette initiative a une portée très négative dans les armées françaises et l’opinion internationale. Pour donner d’autres gages et paraître plus neutre dans le conflit, Paris prend ses distances avec les Kataëbs, dont les exactions sont connues. Ce faisant, la France semble lâcher les maronites sans gagner à sa cause les miliciens musulmans, responsables de nombreuses prises d’otages de journalistes français. Les accords de Taëf en octobre 1989, signant la fin de la guerre civile, confirment l’éviction des Français du Liban et la victoire syrienne, qui prend de factole contrôle du pays. François Mitterrand peut toutefois bénéficier d’un nouveau « coup » en accueillant en octobre 1990 dans l’ambassade de Beyrouth, puis en France, le général Aoun, qui continuait obstinément la lutte contre les accords de Taëf et la vassalisation du pays. 
Le Proche-Orient, sous-région privilégiée de la présence française, voit donc la fin de celle-ci dans les années 1990. La France est ainsi complètement absente des accords d’Oslo en 1993 entre Israël et l’OLP. Dans le reste du Moyen-Orient, les relais de la diplomatie française s’avèrent fragiles. Après la fin de la guerre Iran-Irak, Saddam Hussein représente un trop grand danger pour être un partenaire fiable, aussi la France se range-t-elle sans hésiter derrière les États-Unis lors de la guerre du Golfe en janvier-février 1991, mais avec des moyens militaires dérisoires : la Division Daguet compte 17 000 hommes, contre plus de 900 000 pour toute la coalition américaine. Au moins la France a-t-elle sauvé la face en intervenant militairement aux côtés de Washington…
L’attentat des Tours Jumelles, le 11 septembre 2001, fait basculer la France dans la guerre contre le terrorisme initiée par la président américain George W. Bush. Elle déploie des forces spéciales puis des troupes en Afghanistan, afin de mener la chasse contre Oussama Ben Laden et les réseaux terroristes des Talibans. C’est dire que la France accepte de quitter son terrain privilégié qu’est le Proche-Orient pour s’engager dans une zone qu’elle connaît mal, où elle va s’enliser comme les Américains eux-mêmes. 
Jacques Chirac est animé par la rhétorique française – celle de De Gaulle et de Mitterrand  – qui prétend mener sa propre diplomatie au Moyen-Orient, parfois en contradiction avec Washington. En février 2003, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, prononce un discours fameux à l’ONU, contestant la légitimité de toute intervention militaire en Irak. Mais derrière l’éloquence de la France se cache mal l’incapacité à peser sur les décisions au Moyen-Orient, et rien n’empêchera les États-Unis d’envahir l’Irak le mois suivant. 

À compter des années 2000, et particulièrement sous les présidences de Nicolas Sarkozy (2007- 2012) et François Hollande (2012-2017), Paris revoit son dispositif stratégique au Moyen-Orient : on abandonne tout espoir de peser sur la question israélo-palestinienne, et on se réoriente vers le golfe Persique afin d’assurer le contrôle de l’Iran et de trouver des débouchés commerciaux dans un contexte économique tendu. De l’autre côté, les émirats pétroliers sunnites sont trop heureux de nouer avec la France des accords de coopération et de défense (Koweït en 1992 ; Qatar en 1994 ; Émirats arabes unis en 1995), car la présidence américaine d’Obama les prive d’un partenaire américain fiable. Les relations de défense de la France avec les Émirats sont particulièrement poussées, comme en témoigne l’inauguration en mai 2009 de la première base militaire dans un pays arabe. Dans les années 2010, les Émirats ont acheté plus de la moitié de leurs équipements militaires à la France. Le Qatar, quant à lui, est équipé à hauteur de 80 % de matériels français. 

La récente guerre contre l’organisation terroriste Daech en Syrie et en Irak est révélatrice des fragilités de la présence française au Moyen-Orient. Dès le déclenchement de la révolte syrienne en 2011 contre le président Bachar al-Assad, la France a pris ses distances avec le dictateur, que le président Nicolas Sarkozy avait pourtant plusieurs fois reçu. La France est le seul pays, avec l’Arabie Saoudite, à avoir toujours appelé au départ du président syrien comme préalable à toute résolution du conflit. Cette opiniâtreté a coûté à la France sa place dans la région, puisqu’elle a été dépassée par le dynamisme russe et le pragmatisme américain. 
Contre Bachar al-Assad, la France a dénoncé l’usage d’armes chimiques par Damas sur les zones rebelles et a défendu cette position même après avoir été abandonnée par les États-Unis. Puis elle a employé pour les dénoncer la qualification de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, sans être suivie. Elle a ensuite renoncé à frapper les troupes de Daech lorsqu’elles ont pris Palmyre en mai 2015 puis à nouveau en décembre 2016, justement pour ne pas être accusée d’aider le régime de Damas. Paris a soutenu la rébellion kurde dans le nord de la Syrie et en Irak, quitte à fermer les yeux sur les exactions commises par certains de ces groupes, puis à les abandonner en 2017, en refusant de soutenir les revendications d’indépendance du Kurdistan irakien. La France s’est donc considérablement investie dans le dossier syrien en allant jusqu’au bout de sa logique, celle des principes et du « ni ni » : ni Bachar ni Daech. Or, les États-Unis ont renoncé dès 2015 à ce type de politique pour agir concrètement sur le terrain face à Daech. 

Au Liban, en revanche, après des années d’absence, la France s’est retrouvée brutalement sur le devant de la scène grâce à l’un de ces « coups » dont elle est coutumière. En décembre 2017, le Premier Ministre Saad Hariri se retrouve mystérieusement placé en résidence surveillée lors d’un voyage diplomatique à Riyad. Mohammed Ben Salman, le fils du roi saoudien, aurait voulu faire pression sur ce leader sunnite pour l’obliger à déclencher un conflit contre le Hezbollah pro-iranien. Mais un tel affrontement aurait plongé le Liban dans la guerre confessionnelle. Le président français Emmanuel Macron intervient alors directement pour contraindre les Saoudiens à libérer Hariri, autorisé à s’envoler vers la France, puis à retourner à Beyrouth. La France a opportunément sauvé les équilibres au Liban… Toujours au Liban, Paris est intervenu rapidement après l’explosion de Beyrouth le 4 août 2020 en promettant son aide humanitaire et en exigeant des responsables politiques libanais une solution pérenne de sortie de crise. Mais le « coup » français a immédiatement échoué et les divisions de classe politique libanaise n’ont nullement été dépassées, poussant le président français, amer, à parler de « trahison », décrédibilisant tout à coup l’ensemble de son action à Beyrouth[9].
Ainsi, dans le cas du Liban, les incertitudes de sa géopolitique au Moyen-Orient, ou ses positions purement discursives, n’ont pas permis à la France de récolter les fruits de ses engagements, ou de l’image qu’elle s’en faisait. Dans cette région, tous les complexes français jouent régulièrement et ne permettent pas d’envisager une politique pragmatique, durable et efficace.

Accepter les hybridités

On peut balayer ces complexes d’un revers de main ou accepter les fragilités d’une France qui, faut-il le redire, n’est qu’une « puissance moyenne » depuis quatre-vingts ans. Cette situation n’a rien de déshonorant dès lors qu’elle est acceptée et que les moyens diplomatiques et militaires français sont employés en fonction de ce statut intermédiaire. C’est dire aussi que la France ne peut peser seule dans aucune guerre ni aucun règlement de conflit. Paris est condamné au multilatéralisme.
Si l’on parle beaucoup d’hybridité des conflits, la France n’en a pas encore saisi la pleine mesure. Car les multiples formes d’hybridités n’imposent pas seulement un changement de matériels et de leur doctrine d’emploi, mais elle implique une révolution du paradigme militaro-géopolitique, et donc un « durcissement » des intelligences, des esprits et des formations, autant que des soldats[10]
Notons huit points caractéristiques de ces nouvelles hybridités qu’il faudra affronter dans les années à venir : 

1. L’hybridité des combattants dans les conflits récents (Levant, Sahel, Somalie, golfe Persique, Ukraine) et leurs connexions avec les populations locales rendent vaines les victoires tactiques dès lors qu’elles n’aboutissent pas à une rapide stabilisation post-conflit, ainsi dans la Bande sahélo-saharienne, malgré Serval, malgré Barkhane, malgré l’opération Sabre. En conséquence, l’action militaire est jugée responsable de l’absence de solution politique ou sociale, comme c’est le cas au Mali depuis 2018. 

2. Les lieux de la guerre s’élargissent (spatial, numérique, information, communication) comme le concept américain de multidomain battlel’indique. Le tempo de la guerre s’accélère au profit de l’immédiateté, de la transparence – qui reste toute théorique – et de l’ubiquité. 

3. La légitimité de l’action cinétique est contestée à chaque instant, car sitôt accomplie elle est aussitôt relayée, diffusée et souvent instrumentalisée. En conséquence, l’action militaire ne peut négliger la guerre informative auprès des civils, qu’ils soient français, européens ou extra-européens, ce qui pose la question du lobbying et de l’influence, en dehors des espaces habituels du monde militaire.

4. Les incertitudes des gouvernements (français ou alliés) font peser sur l’opérationnel la crainte du désengagement sans victoire (exemples : le refus de l’Allemagne de s’engager plus avant au Mali ; le climat anti-français au Sahel entretenu par les responsables locaux). À l’inverse, ces doutes de l’action politique peuvent conduire les responsables à l’entrisme dans l’opérationnel, afin de gagner en autorité sur le temps court, alors que les armées s’inscrivent dans des temporalités moyenne et longue. On en vient alors à se demander si l’armée doit mener sa propre stratégie politique, laquelle serait plus durable ?

5. L’émergence d’un soupçon entre alliés qui ne coordonnent plus leur action diplomatique, et donc militaire (exemples : les États-Unis en Syrie ; la Turquie en Libye ou en Syrie, etc.), fait peser de nouvelles incertitudes sur la conduite d’opérations interalliées efficaces quand les objectifs stratégiques diffèrent.

6. On constate en Afrique, au Moyen-Orient, et encore plus avec la crise de la Covid-19, l’aggravation de la situation des États faillis, dont certains sont des alliés de la France, qui n’assurent plus leurs prérogatives régaliennes, acceptent de lâcher des pans entiers de leur territoire à des groupes illégaux (banditisme, trafics, milices), avec lesquels ils maintiennent pourtant des liens informels. Il se produit alors une dilution progressive de l’État-partenaire, lequel a seul l’autorité pour convoquer l’appui des forces françaises, phénomène qui renforce l’hybridité (exemples : Mali, Tchad, Irak).

7. La porosité entre la politique intérieure et la politique extérieure (omnibalancing) s’est accentuée, pas seulement pour la France, mais surtout pour certains États-partenaires qui cherchent une légitimité perdue en interne (exemples : Arabie Saoudite, Égypte, Turquie). Mais jusqu’où accepter que les opérations françaises soient utilisées à des fins de politique intérieure par des gouvernements étrangers ?

8. Insistons sur un dernier point. Chaque adversaire, préservant le capital humain et matériel de ses forces armées, cherche à faire tomber l’ennemi par des actions masquées et déstabilisatrices telles que les sanctions financières, l’asphyxie humanitaire, la manipulation médiatique, les cyber-attaques ou bien l’élimination ciblée des têtes de réseau adverses. C’est la soft war (« guerre douce »). Les moyens utilisés dans ce type de conflits sont indissociables des avancées technologiques et donc de la puissance des réseaux d’information et numériques. Ils exigent des énergies. Ils se passent aisément de toute éthique. On peut s’attaquer sans être en guerre comme le montrent les cyber-attaques russes contre l’Arabie Saoudite. Déclenchée avant même que les efforts diplomatiques de résolution pacifique n’aient abouti, se préoccupant assez peu de la gravité du dommage infligé, la guerre (en) douce peut entraîner des désordres plus graves que le mal à éliminer. Cas d’école : la Turquie instrumentalise le journaliste saoudien Djamal Khashoggi en faveur des Frères musulmans contre l’Arabie Saoudite, celle-ci le fait exécuter (2 octobre 2018), puis la Turquie diffuse l’enregistrement audio de son assassinat, poussant les États-Unis à se rapprocher d’Istanbul. La guerre douce est parfaitement adaptée à des opinions publiques incapables d’accepter la violence des combats et l’éventualité de pertes humaines. Elle est l’aboutissement des idéaux individualistes qui rêvent la guerre sans mort tout en continuant à penser l’ennemi – la Russie, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord – en des termes manichéens qui poussent à son extermination. Mais elle s’inscrit à rebours d’une culture militaire fondée sur le sacrifice et la guerre juste. « Le déclin du courage est l’un des traits les plus frappants de l’Occident pour un observateur étranger », déclarait Alexandre Soljenitsyne en 1978. À force de remplacer le politique par l’économique et la nation par l’intégration européenne, le citoyen s’étonne de devoir mourir pour des intérêts commerciaux et la technocratie de Bruxelles. La guerre douce va donc nécessairement renforcer la violence des opinions publiques. Outil des bureaucrates déracinés, elle accompagne leur inflexibilité à l’égard d’États affaiblis qu’ils peuvent ainsi pressurer. La Grèce s’en souvient. Et le Vénézuela. Et la Syrie. Mais elle a l’avantage d’être peu coûteuse en hommes, de mobiliser moins de matériels que des conflits classiques. Elle est ainsi adaptée à des puissances mondiales confrontées à la crise libérale et à la fin de l’État-Providence. La guerre devient douce quand l’État maigrit… En outre, elle permet de contourner les règlements internationaux sur la guerre – le droit des conflits armés –, qui est une véritable plaie pour les États belligènes. En revanche, elle renforce le poids de la sphère politique dans la conduite des conflits aux dépens des professionnels de la guerre, qu’on peut écarter facilement ou dont on limite la connaissance des enjeux. Ceux-ci seront toujours employés mais dans un rôle plus limité, de contrepoint ou d’éperon brutal. Les guerres douces vont par conséquent durcir le métier militaire, tout en limitant son action et en bêtifiant ses chefs. Mais face à la Russie et à la Chine, les soft wars font figure de pis-aller devant l’incapacité à faire la guerre pour de bon. Les résultats sont donc à la mesure de l’agressivité mise en œuvre, c’est à dire aussi faibles que la guerre est douce. Non déclaré, ce type de conflit est générateur d’insécurité juridique. Comment qualifier ce droit de la guerre en temps de paix sinon de soft law ? Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes que la guerre douce se présente tout à la fois comme une stratégie sophistiquée et un produit de communication pour une postmodernité dénuée de stratégie et d’éthique.

Dominer la complexité

« En théorie, les entités peuvent autant croître que décroître en complexité (…), mais en pratique, plusieurs facteurs tendent à rendre la complexification des sociétés inéluctables sur le long terme. Ces facteurs se structurent autour des logiques d’obtention ou de maintien au pouvoir des élites ainsi que de la résolution de problème existentiels[11]. »

Alors que les formes d’hybridités et la complexité grandissante du monde rendent totalement instable et opaque le champ de la conflictualité, plus les domaines de la militarité se spécialisent et deviennent pointus, techniques (1), plus ils s’isolent (2) et se parcellisent (3). 
Précisons ces trois points : 
1. Le combat en opération n’est pas plus complexe qu’avant sur le plan psychologique ou moral, mais il l’est devenu sur le plan technique : matériels technologiques, spécialisation des domaines, formations et qualifications spécifiques. Mais, en fragmentant les compétences, on finit par fragmenter les unités et les armes.
2. Il y a isolement dès lors que la compréhension globale du théâtre et des opérations ainsi que leurs objectifs ou effets majeurs échappent au plus grand nombre. Plus la technicité du combat est grande, plus le risque d’isolement accroît le désintérêt moral et l’incompréhension tactique des troupes et des officiers. Les cas afghan et malien sont tragiques à ce titre.
3. Il y a parcellisation lorsque la gestion humaine des individus prend le dessus sur le commandement des unités dans la chaîne hiérarchique.

La conséquence évidente de cet enchaînement est la « civilianisation des process et des langages », à toutes les échelles, dans tous les domaines, prélude à l’envahissement des problématiques civiles au sein des armées (racisme, genre, psychologisme, affectivité, etc.). Àterme, l’armée se démilitarise et participe elle aussi à la fragmentation sociale dont elle prétend être le dernier rempart. Face à cet énorme « ventre mou » militaire, peu capable d’engagement cinétique (exemple : la MINUSMA ?) et enfermé dans des missions de contrôle de zone, voire de gendarmerie en Opex ou sur le territoire national (exemple : Sentinelle), il faut bien trouver un « estomac durci », c’est-à-dire une structure opérationnelle encore prête à la confrontation, à la violence et à la mort : ce sont des forces spéciales durcies, favorisées, privilégiées, distinguées du reste de l’armée et en cours de rapprochement avec le service action de la DGSE (exemple : Sabre ?). Une nouvelle structure militaro-clandestine pourrait donc se mettre en place, travaillant dans l’ombre au service de l’État et de son gouvernement, et non plus au grand jour au service de la France et de sa diplomatie. L’armée se scinde en deux. L’État fait alors le jeu de la fragmentation, de la soft waret de sa propre hybridité. Paradoxalement, il trouve dans cette évolution sa propre légitimité auprès d’opinions publiques chauffées à blanc par la menace d’un ennemi sans visage mais omniprésent.
Un tel scénario n’est pas une simple fiction. Certaines de ses étapes sont déjà en cours. Y faire face est une question de civilisation. Car la fameuse phrase de Carl von Clausewitz (1780-1831) semble de moins en moins vraie : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » (De la guerre). Depuis les attentats de 2001, puis la guerre contre Daech et encore aujourd’hui au Mali – quels sont d’ailleurs les buts politiques de l’opération Barkhane ? –, la guerre contre le terrorisme est sans fin et ne sert plus aucun dessein politique : elle vise l’éradication de l’ennemi, qui semble éthéré, sans objectifs autres que tactiques, monstre barbare sans forme. La guerre n’est plus que la continuation par la force du vide politique. 

Plus les opérations impliquent des domaines distincts et des États différents – notamment culturellement –, plus il faut retrouver une compréhension globale de la personne et du champ socio-politique dans son interaction avec le domaine militaire. En d’autres termes : il faut ré-unifier et ré-humaniser le soldat fragmenté, ce qui implique de renforcer la compréhension et la modélisation de son environnement, identifier les impératifs éthiques, les enjeux géopolitiques, développer des compétences croisées, soutenir les capacités d’adaptation avec les partenaires. Plus les opérations impliquent des territoires distincts et des sociétés civiles multiples, plus la réponse doit travailler sur le continuum intervention-stabilisation-normalisation, lequel ne peut se passer de l’action politique. 

L’hybridité que tout le monde constate appelle donc certainement plus à un renforcement moral et intellectuel qu’à un durcissement physique et opératif, quitte à déboucher sur des apories analytiques, laissant aux autorités politiques toute leur place et leurs responsabilités. À l’hybridité des conflits correspond dans le champ intellectuel la dialectique de l’incertitude, prélude à l’humilité et au réalisme diplomatique…

*Olivier Hanne est docteur en histoire (HDR) et l’auteur de nombreux ouvrages et essais. Vient de publier : Le Coran et le croissant. Les tribulations d’un islamologue en France (Pirahna).


[1]Exemple : « La France s’inquiète du déploiement de combattants syriens au Haut-Karabakh », France 24, 1er octobre 2020.

[2]Tancrède Josseran, « Ankara enterre le néo-ottomanisme », Conflits, 11, oct.-déc. 2016, p. 8.

[3]Allusion aux expressions utilisées dans la presse française, exemple : Isabelle Lasserre, « Erdogan, un sultan agressif qui défie l’Union européenne », Le Figaro, 27 juillet 2020.

[4]« Ce champion des droits humains s’est avéré, en bout de course, ouvert à la composition avec des gouvernements et acteurs aux antipodes de la défense de l’État de droit », Barah Mikaïl, « La France et le Printemps arabe, le grand écart », Middle East Eye, 31 décembre 2020. 

[5]Jihâd Gillon, « France-Libye, le maréchal Haftar, l’ami conttroversé de l’Élysée », Jeune Afrique, 18 mars 2020.

[6]Nous renvoyons par exemple à la déclaration de la chancelière le 28 août 2020, ou encore Jean-Loup Bonnamy, « Le couple franco-allemand n’existe plus », Le Figaro, 19 août 2020.

[7]M. Endeweld, « Emmanuel Macron et l’État profond », Le Monde diplomatique, septembre 2020, p. 20-21.

[8]Sur cet historique, cf. Olivier Hanne, « Come Parigi ha perso il Medio Oriente », La Francia mondiale, Limes, 3, 2018, p. 163-172.

[9]« Emmanuel Macron fustige la trahison des autorités d’un Liban plus que jamais en crise », Le Monde, 27 septembre 2020.

[10]Allusion à la sémantique utilisée dans le compte rendu de la Commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale, 15 octobre 2020.

[11]Grégoire Chambaz, « Les sociétés complexes », La Grande Évolution, 2020, p. 163.

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