Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

#Culture

Des revues et des luttes

Publié le 18 avril 2021 par

L’idée : Avec Sismographie des luttes, l’Institut national de l’histoire de l’art et Les Nouvelles Éditions Place proposent un beau travail éditorial de collecte et de mise en perspective décoloniale de revues du monde entier, entre 1820 et la fin de la Guerre froide.


Raconter l’histoire du monde qui gronde, qui hurle, qui rêve, qui écrit, qui peint, qui dépeint, qui résiste, qui débat, qui combat, qui se défait, qui se refait, à travers des dizaines de revues critiques et culturelles, conçues par des non Européens, sur leurs territoires même ou provenant de leurs diasporas. Les idées radicales et leurs revendications politiques ou artistiques sont passées durant un gros siècle sur les ailes de ces papillons imprimées. Et puis, l’Histoire les a recroquevillés en papillons de nuit et cendres. L’Europe est le berceau des revues au XVIIe siècle, avec Relation, publication née à Strasbourg en 1605, mais ce genre d’imprimés s’est obstinément développé jusqu’à essaimer dans les deux hémisphères. « La revue est devenue un support d’expression critique générateur de modernité à l’échelle du monde », confirme Zahia Rahmani. En 2015, la conseillère scientifique à L’INHA (Institut national de l’histoire de l’art) et romancière (née en 1965) a conduit un ambitieux chantier international, soit réunir et réfléchir sur cette production d’un millier de micro-publications. Une installation vidéo-sonore, puis un site remarquable, cartographiant et mettant en scène cette mémoire revuiste, témoigne de sa richesse fourmillante. Puis est sorti au mois de mars, Sismographie des luttes en deux tomes. Influence des temps nouveaux : ce sont les études décoloniales qui prennent la main et revendiquent un regard forcément « décalé ».

Zahia Rahmani, responsable du domaine Histoire de l’art mondialisée à l’INHA, et romancière. D.R

Passée la prévention d’universitaires qui ne savent pas toujours se libérer d’une écriture stéréotypée et s’émanciper avec une approche pluridisciplinaire, on se lance dans cette exploration de façon joyeuse et gourmande. Dans ce choix scientifique, des revues très diverses, aux enjeux et aux idéologies parfois concurrentes, se côtoient. Les manifestes affichés soulignent cette vitalité : les « revues des Suds » ont mêlé localisme et internationalisme, d’autres ont été le fer de lance d’avant-gardes et de souffles libérateurs, d’autres encore l’abri de caricaturistes, mais aussi de débats contradictoires ou de dissidence clandestine dans un cadre institutionnel. Le tome intitulé Épicentres est un bel objet éditorial. Il déroule sa frise chronologique de 1820 à 1991, distribuant ses événements d’histoire globale et le surgissement des revues en Afrique, Amériques, Asie et Océanie. Apparaît ainsi à Port-au-Prince le 7 juillet 1817, L’Abeille haytienne, journal politique et littéraire de Jules Soline Milscent. On voit les continents être pointillés au fil des décennies, de revues qui affirment des combats démocratiques, féministes, anti-esclavagistes, anti-colonialistes puis anti-impérialistes, Anti-Slavery Monthly Reporter en Birmanie (1827), Cherokee Phoenix aux États-Unis (1828), Revue des colonies (1835), The Weekly Anglo-African (1860), O Futuro à Rio de Janeiro (1862), Sekai Fujin à Tokyo (1910), Al-Manar au Caire (1908), The Messenger (1918), The Negro World (1926), Protestation (1930) à Madagascar, Légitime Défense (1932) en Martinique, Phong Hoa au Vietnam (1932), The Black Panther (1967), l’Inuit Taqralik au Canada (1974) ou Kanak immigré (1981), Le Désir libertaire à Paris par les exilés irakiens et syriens (1980) ou Phambili à Johannesburg (1988)… Ces centaines de revues connaissent des fortunes diverses, une électricité sociale et culturelle plus ou moins confidentielle, mais elles offrent un saisissant panorama des manifestes proclamés et rêvés.

Zora Neale Hurston, romancière afro-américaine et éditrice de la revue Fire!!

Le second tome, Répliques, plonge en profondeur dans les monographies de revues emblématiques par leurs formes de résistance, leurs stratégies pour se faire entendre, le jeu d’influence des diasporas, le rôle de l’art ou leur impact dans la Guerre froide. On y découvre ainsi, dans un article passionnant de Jacqueline Emery, comment de jeunes Amérindiens mis de force à la fin du XIXe siècle dans des pensionnats autochtones afin de lessiver toute mémoire culturelle, utilisent au contraire les colonnes de la revue institutionnelle pour mieux s’affirmer et luttent contre le vanishing indian (Indien en voie de disparition), notamment dans Talks and Thoughts. La revue Seito, elle, marque l’entrée de la femme nouvelle au Japon. Des revues mettent en scène les débats et les confrontations comme le panafricanisme et le concept de négritude, le sentiment d’une nation dans la presse kurde, l’universalisme à travers deux revues juives, la culture, l’émancipation, les effets de la Guerre froide. Après la chute du Mur, de nombreuses revues anti-impérialistes s’éteignent, faute de financement du grand actionnaire révolutionnaire. Mais d’autres publications se recréent, accrochent l’air du temps.

Paradoxe : ces travaux qui veulent souligner et exalter le collectif revuiste, le partage intellectuel, la communion politique font aussi apparaître petit à petit des personnages singuliers qui tinrent à bout de bras ce genre de publication – et pas uniquement des artistes voraces comme l’argentin Edgardo Antonio Vigo qui en créa quatre à lui tout seul. Pour anti-impérialistes ou libertaires qu’elles furent, les revues ne seraient rien sans leurs tyrans de papier, leur statue de Commandeur, leur cariatide impérieuse. La mise en page et toute une scénographie les exaltent. Que serait le chinois Xinyue sans Xu Zhimo, la folle Revista de Antropofagia ou encore, Klaxon sans Oswald de Andrade, Fire!! sans Zora Neale Hurston, Tropiques sans Aimé Césaire, ou encore, l’Indien Vrishchik sans le tandem Gulammohammed Sheikh et Jyoti Bhatt, ou Modulo sans Oscar Niemeyer ?

Le poète moderniste brésilien Oswald de Andrade, ami de Blaise Cendrars et qui anima des revues brésiliennes importantes comme Klaxon et surtout Revista de Antropofagia.

Dans une discrète postface, l’éditeur Cyrille Zola-Place fait le récit lyrique de son initiative : « Longtemps, j’ai rêvé d’être plongé dans un tel univers : découvrir une bibliothèque construite avec des mots et des pensées tout en mouvement, toujours sur la brèche, qui engage et dans lequel il faut s’engager. » Il a raison. Ces deux volumes sont avant tout d’authentiques morceaux de poésie. Ils donnent à rêver des périodiques que l’on ne lira jamais et leurs ombres intellectuelles fantomatiques. Ces revues firent sourdre des idées et des espoirs, gagnèrent a posteriori ou se disloquèrent devant une réalité plus grande qu’elles. Reste cet étrange et précieux catalogue scientifique, où toutes ces poussières de mondes rebelles, dissidents, singuliers s’infiltrent en nous.

Sismographe des luttes, Épicentres et Répliques, Zahia Rahmani (dir.), Nouvelles Éditions Place, 208 p., 35 € chacun. Paru mars 2021.

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