Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

Lagence de presse des Idées

Génération Corruption

Publié le 26 avril 2021 par


La veille, la poursuite, la traque, la condamnation de la corruption n’ont d’égal que la corruption elle-même. Un jour on apprendra d’ailleurs que les innombrables organisations qui lui font la chasse sont elles-mêmes corrompues, comme on a découvert en 2018 que les ONG humanitaires qui se targuent toujours, à grands frais et à grande éloquence moralisatrice, de veiller sur la veuve et l’orphelin exercent sur ces faibles un droit de cuissage sans frontières. La génération actuelle des démocraties occidentales vit dans un âge de corruption inégalée. C’est la génération corruption. Mais elle ne le sait pas, car elle ne sait pas comment s’en rendre compte en dehors des « scandales » qui sont à la corruption de la nation ce que le masque est au virus : un divertissement.

Trois variations sur le thème « tous corrompus »

Corruption, la France derrière l’Uruguay, mais avant le Bhoutan : en 2020, 1 093 affaires de corruption recensées en France avec la répartition suivante des cas : 39 % dans l’exécutif local, 24 % en entreprise, avec 26 % de détournement de fonds publics, 18 % de prise illégale d’intérêts, conflits d’intérêt et ingérence. Côté perception par le peuple de leurs dirigeants divers et variés : 46 % des citoyens pensent que les maires sont corrompus (seulement 10 % affirment « absolument pas », c’est peu, ils doivent être de la clientèle des élus). Un rapport aussi prestigieux que détaillé de 2016 nous apprend que 77 % des répondants pensaient que députés et sénateurs sont vénaux, que 76 % des députés dits européens, 72 % de l’exécutif, 71 % des « grands » dirigeants d’entreprise, 64 % des syndicalistes, et 37 % des juges boivent du vin à plein pot. Au niveau international ces chiffres sont sans appel : sur une échelle de 1 (pays impeccable) à 100 (une écurie d’Augias), la France cote à 23, derrière l’Uruguay et les Émirats arabes unis, et, grâce soit rendue aux statisticiens, avant le Bhoutan, le Chili et les États-Unis. Il s’agit ici de comment chaque population apprécie la situation, et de cette « perception » découle évidemment une attitude envers la vie politique et économique en général. 

Corruption ruban collant : l’agence des Nations unies chargée depuis une vingtaine d’années de veiller à ces choses (UNODC) veille aussi sur la justice, le trafic de drogue, le crime organisé international, le terrorisme, le « genre » et « l’empowerment des femmes ». Bref un ruban collant attrape-mouche afin d’assurer le « développement durable ». Of course. Nos impôts subventionnent l’agence dont on apprend aussi, dans son Rapport de 2018, le dernier en date (qu’a-t-elle fait depuis ? du tricot ?), que la lutte contre la corruption ne postait que 8 % des dépenses encourues. Comme tout cela est enrobé de bons sentiments, cette section du Rapport est illustrée par le portrait d’une jolie lycéenne de l’altiplano, Maruja Yapari Flores, « qui fit passer des idées sur la corruption  chez les jeunes de Challapata ». La Bolivie est sauvée.

Le texte légal de fondation, la Convention des Nations unies contre la corruption, déclare en effet dans son péremptoire avant-propos : « La Convention […] marque un tournant décisif […]. Ces dispositions – les premières du genre – établissent un nouveau principe fondamental [etc.] » Elle date de 2004. Bref, entre 1945 et 2004 ? Le droit onusien a attendu 2004. Avant lui, rien ? Non, l’empire romain, bien sûr, qui reste le modèle du droit intelligent, et la source de l’idée même de l’idée de jurisprudence. 2004 : acte de naissance donc de la Génération Corruption (qui ne le sait pas).

Corruption, contournement, ambition : les Romains furent en effet très attentifs à la corruption politique dès l’établissement de la république, pour en prévenir sa ruine. Ils distinguaient deux ressorts : retour subreptice par des nostalgiques, ou des imitateurs des despotismes orientaux, à un gouvernement monarchique ; main basse par des ambitieux sur les mécanismes électoraux en vue de s’enrichir. Ils allèrent droit au but, deux mille soixante et onze ans avant la convention onusienne : la loi Calpurnia définissait comme ambitus la corruption électorale. L’ambitus ou comment se saisir du pouvoir en dehors des normes républicaines et avec la capacité corollaire, sinon l’intention avérée, de s’enrichir, bref par « ambition ». Car l’ambitus, la corruption politique, et l’ambitio ont partie liée. 

Cincinnatus par Denis Foyatier (1793-1863), jardin des Tuileries.

Pour les Romains, être « ambitieux » c’est vouloir « contourner » (ambire en latin) la norme, jouer avec les règles, trouver des moyens de traverse, bref biaiser avec ce que les Romains voulaient voir leur jeunes gens emprunter : la ligne droite, en rectitude, de la « carrière des honneurs », le cursus honorum, ce cours rectiligne du service de la république menant, par l’élection, de fonctions humbles jusqu’au consulat. Une fois son « cursus » achevé, le Romain retournait labourer son champ : le sillon de Cincinnatus reproduisait, dans la terre fertile, le sillon de sa carrière des honneurs. Tout droit.

Ainsi  ambitus et ambitio sont des tactiques d’ambire, de contournement des élections ou du pouvoir légitimement acquis et, plus encore, légitimement servi. En anglais on dit « loophole » que les conseillers en fiscalité sont experts à dénicher dans la législation : le « loophole » c’est le trou, la faille par où filer, et contourner la loi. 

« Ambition » est devenu acceptable, on dira avec approbation « une jeune femme pleine d’ambition » ; mais le génie de la langue française conserve l’idée de départ sur ambition et trafic car dire « une ambitieuse » est péjoratif, et ramène donc à l’ambitus romain. Tout comme « briguer » : jadis en bon français la corruption électorale se disait « brigue » mais, de nos jours, le mot, et l’idée, a fait demi-tour : briguer un poste c’est optimisant. Mais voyez la logique ancestrale de la langue légale, pleine de jurisprudence : si on ne dit pas « brigand » pour un politicien qui brigue un poste, on peut dire que  la corruption est du brigandage. Ce ne sont pas là des questions rhétoriques de terminologie : une langue nationale incarne une pensée nationale, et suivre à la trace comment des mots peuvent être retournés comme des gants permet de chercher le pourquoi, le comment, le à-quelle-fin de manipulations d’idées.

Comme quoi la corruption des mœurs commence par la corruption des mots qui sont porteurs de sens et pas seulement des enveloppes vides

Tout se tient : corruption, ambition, brigue, et pouvoir.

Mais comment tout cela se tient-il ? Car user du mot, et de l’idée, de corruption et le faire de manière réfléchie, « décisive », n’a pas attendu 2004 et l’ONU dont la Convention met les pieds sans le savoir dans une réflexion qui plonge aux racines de la philosophie occidentale. Et donc de la politique, puisque nous sommes les seuls des animaux à être politiques et parlants.

Corruption de la jeunesse, l’envie et la malveillance

En l’occurrence il s’agit d’un traité de philosophie d’autant plus ardu qu’il semble être simple, comme ces eaux qui dorment, lisses et sans rides, où rôdent en silence des piranhas : Sur la génération et la corruption d’Aristote. 

Deux indications avant de cibler l’idée de la corruption dans les affaires publiques.

Première indication : le petit traité d’Aristote concerne les êtres naturels, pas les idées. Il se pose une question de « physique », à savoir la production du vivant et son altération. Par exemple, pas les mécanismes de coït et d’insémination et de gestation, mais les principes qui font que l’acte sexuel crée quelque chose (un autre être) tout en perdant quelque chose : le sperme fait gagner en aval, il génère ; mais fait perdre en amont, post coitum homo animal triste comme on dit. La psychanalyse affirme aussi que l’enfant en excrétant ou en criant prend conscience de la perte de matière par son corps, et commence à construire l’idée que si quelque chose de lui se perd, la m**de ou le son, ces excrétions qui quittent son corps ne sont pas perdues (corruption) mais vont dans un espace extérieur dont il prend conscience et génère pour soi la réalité. La génération et la corruption des êtres naturels est un processus fondamental. La science moderne est revenue à cette réflexion abstraite d’Aristote par ses propres voies de la génétique.

Deuxième indication : les mots pour le dire. En grec, Aristote dit (pour notre « corruption ») phthora, substantif du verbe phtheirô, qui signifie « détruire », comme en atteste en français lettré « phthore », terme pour le fluor aux propriétés chimiques « destructrices ». Les Grecs, soucieux de tout ce qui pouvait corrompre les idées servant à la formation des jeunes gens, et donc les empêcher d’agir avec rectitude au service de la cité d’hommes libres, évoquaient phthora en relation avec leur éducation intellectuelle, donc politique : un jeune homme, futur citoyen, devait être « aphthoros », non corrompu. On sait que l’accusation portée contre Socrate fut d’être un corrupteur de ses étudiants. Pas de leurs corps, mais de leurs idées : une corruption du corps politique. De nos jours on se soucie beaucoup de la corruption des corps, mais pas de celle des esprits.

Or, à sa racine anthropologique, phthora est apparenté à un terme d’éthique qui signifiait la malveillance, l’envie, la jalousie provoquées par le bonheur mérité d’un autre, qui mène à mal agir. À se corrompre, et à corrompre.  

Bilan : l’idée de « corruption » (traduction latine du terme grec, passée en français) fait surgir deux idées sur la corruption, et dès l’origine : la corruption détruit l’éducation (au sens large) de la citoyenneté, et elle procède de l’envie malveillante de certains envers des biens acquis par d’autres selon les règles du jeu. Une cité est alors ruinée par la corruption car cette malveillance, cette envie, cette jalousie font accroire à la jeunesse que certaines idées, malveillantes, provenant de sentiments malveillants, sont sources de « génération ». D’acquisition, de richesse, de pouvoir. 

Considérez la vogue des séries genre Sopranos, Mafiosa, ZeroZeroZero où le crime et le lucre sont élevés à l’épique, ou ces films genre Le Parrain qui restent comme une glorification de la corruption. Ou les clubs de foot avec leur « mercato » de maquignons et bétail avides et analphabètes. Mais ça « génère » des Oscars et des milliards. Quand tout est marchandise, le fétichisme de la marchandise (et celui de l’argent, son corollaire) prend le dessus et produit de la corruption : le capitalisme est essentiellement une machine à produire et une machine corrompre puisque la première « corruption » vient de ce que la marchandise est générée par du travail qui n’est rétribué que par le prix que le marché assigne à la marchandise, sa valeur d‘échange. 

De même une démocratie se corrompt en démagogie, la volonté générale abstraite en populisme concret, et le secteur des ONG dites humanitaire en capitalisme d’« associations », c’est-à-dire que chaque forme politique génère une autre forme politique par corruption. Aucun jugement de valeur : ce sont des processus quasiment physiques, des transferts de matière quantifiables (à savoir les ressources humaines, matérielles, immatérielles comme le « capital culturel » ou la « mémoire institutionnelle », économiques et financières).

La corruption génère, voilà le paradoxe, et le piège. On revient alors au traité de physique d’Aristote : génération et corruption sont intimement liés. 

Or dans le domaine de la vie publique, les mécanismes de la corruption ne s’appliquent pas selon des procédures soumises à l’examen scientifique (tel élément naturel se « corrompt » pour générer tel autre élément naturel). Dans le domaine de la vie publique la corruption peut être identifiéeselon des référentiels fournis par les agences de veille par exemple, ou la législation, mais elle n’est pas repérable par le citoyen – au contraire d’un scientifique qui sait observer un processus physique de génération et de corruption, à coup sûr.

Alors à quoi peut servir, pratiquement, de transposer le traité de physique d’Aristote dans l’observation de la vie politique ?

À ceci : à se faire une idée exacte d’une corruption.

Méthode simple et facile pour plier en quatre une corruption 

Or c’est dans ce petit traité Sur la génération et la corruption qu’Aristote met en scène de manière directe sa théorie des quatre causes qui faisait jadis les délices de la classe de philo – et a alimenté la philosophie depuis plus de deux mille ans. Une fois qu’on a saisi les quatre causes, on dispose d’une matrice pour épingler une corruption, sans avoir besoin de thèses de gestion, ou de France Info ou Sud-Radio pour « décrypter ».

Le docteur Cahuzac (à gauche) en compagnie d’Aristote (d’après L’École d’Athènes de Raphaël).

Cas précis : l’affaire Cahuzac qui commence en décembre 2012 – notez le goût que nous avons pour (ne pas) dire « corruption » : nous mettons donc « affaire » (de corruption) sur le même plan, plutôt honnête, que celui des « affaires publiques » et des « affaires » (le business). Rappel bref : condamnation  pour fraude fiscale et blanchiment d’argent ; deux ans de prison ferme et deux avec sursis par jugement en appel (grâce au savoir-faire de l’actuel ministre de la Justice) devenue une assignation électronique à résidence. En Corse. Le pouvoir judiciaire a parfois de l’humour, involontaire. 

Cette affaire de corruption (aux ramifications étendues) a provoqué, comme toujours dans un régime électoraliste qui fonctionne au coup à coup, une débandade de lois et de règles. Tout le monde a oublié, et d’autres affaires sont apparues. Le devoir de mémoire dont on nous rebat les oreilles devient un devoir d’oubli quand il s’agit des « affaires » de corruption, sauf acharnement politico-judiciaire pour décontenancer un opposant. 

En appliquant les quatre causes on arrive à une lecture claire et rapide de ce scandale qui, sous la IIIe république, aurait fait tomber le gouvernement en cinq minutes. Elle avait cela de bel et bon la Grande République, égale à l’Empire britannique et au Reich wilhelminien : les comptes étaient réglés par la Chambre sans atermoiement – ou les corrompus se tiraient une balle dans la tête.

Cause matérielle : le Dr Cahuzac est chirurgien, un médecin prescrit des médicaments, les médicaments sont l’objet d’un trafic bien connu. Sa matière c’est le médicament comme marchandise. Le fétiche médicament traduit le  fétiche argent : l’argent génère du médicament qui se corrompt en « kickbacks », et génère, etc. Dites, en province, « Untel est chirurgien », et c’est chapeau bas. Untel joue au tennis, est bronzé toute l’année, « met » ses enfants chez les pères, et roule en Jaguar. Voilà le matériel dont il dispose.

Cause formelle : le ministre Cahuzac est ministre du Budget. Dix ans plus tôt, il était conseiller technique pour le médicament dans une officine du dernier gouvernement Rocard. Liens avec les big pharma si chères à John le Carré. L’accès aux Finances lui permet de donner, dix ans après, une forme à la matière argent du fétiche médicament. La puissance du ministère lui permet d’élaborer un plan de corruption, de lui donner sa forme, ébauchée par des manœuvres de diversion, comme sa critique de Madame Lagarde en rapport avec l’« affaire » Bernard Tapie-Crédit Lyonnais.

Cause motrice, ou efficiente : le ministre Cahuzac peut maintenant décider de mettre en marche le processus de corruption : c’est à lui de lancer la machine, qui passe par des procédures bancaires, des « mouvements » d’argent, des intermédiaires qui « move the money », des personnes efficaces. Il est littéralement le premier moteur qui met en action le plan, qui lui-même dispose du matériel d’origine. 

Cause finale : en vue de quoi le ministre Cahuzac a-t-il actionné la machine ? Quelle fut sa fin ? Simple : en vue de, à fin (en deux mots) d’accomplir ce qu’il voulait : se mettre à l’abri des aléas de la politique, en générant une richesse indépendante par la corruption a) de sa profession dans l’Ordre des médecins, b) de son ministère dans les ors de la république, c) des intermédiaires de tout ordre. 

Certains en effet sont corrompus sans trop savoir pour quoi (en deux mots), tout en sachant comment s’y prendre, ils agissent pour le plaisir enfantin d’un mauvais coup, de la montre, du lucre de passage. D’autres, les vrais corrompus, le font pour se réaliser pleinement. Par la corruption ils se génèrent eux-mêmes en devenant ce qu’ils ont toujours été, auparavant en puissance, maintenant en réalité : des malveillants. 

Bref, à la Génération Corruption un avis : face à cette perception que « tous corrompus », au lieu de vous réfugier derrière des attitudes pseudo-morales, ou un refus de « la politique », une évasion vers l’« humanitaire » et le « solidaire », pensez « causes » : commencez par appliquer à tout personnage de la vie publique ces quatre causes. Identifiez-les. Et rapidement vous saurez où est la corruption, qui porte la corruption, et de quoi elle est faite. Vous en aurez une idée pratique. Après, vous décidez du remède.

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