Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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La contre-utopie, nouveau mauvais genre littéraire

Publié le 30 avril 2021 par

L’idée : Houellebecq, Rollin, Sansal… Selon l’étude de l’écrivain et universitaire camerounais Éric Essono Tsimi, les attentats de 2015 ont ouvert la voie à une littérature francophone distincte de la dystopie et qui révèle la peur du présent.


Le romancier et essayiste Éric Essono Tsimi. D.R

L’échantillon retenu dans son étude est restreint, mais selon, l’écrivain et enseignant Éric Essono Tsimi, il est emblématique d’un genre littéraire émergent. Issu de sa deuxième thèse de doctorat, menée à l’Université de Virginie aux États-Unis, Vous autres, civilisations, savez maintenant que vous êtes mortelles (titre reprenant ironiquement Paul Valéry) dissèque les mécanismes littéraires, esthétiques et politiques de Soumission de Michel Houellebecq, des Événements de Jean Rollin et de 2084 de Boualem Sansal. Ces trois romans de guerre civile relèveraient de la contre-utopie. Ils ont tous été publiés en 2015 et résonnent chacun à leur façon et à leur main stylistique, mais d’un même écho troublant avec les tragédies terroristes islamistes qui ont ponctué l’année. Le roman de Houellebecq est ici considéré comme un fait littéraire générateur.

La contre-utopie puise sa forme dans la fable et fait du lecteur un anxieux conforté dans ses peurs vis-à-vis du système.

Aucun manifeste littéraire n’est venu formuler ce genre, réduit pour le moment à quelques dizaines d’œuvres, mais Éric Essono Tsimi l’atteste : « La contre-utopie est cet art nouveau de parler d’un présent qui nous échappe à travers un futur possible. Les œuvres contre-utopiques françaises disent un temps futur qui s’abîme dans les temps présents. Elles posent la littérature comme un outil épistémologique qui rend de nombreux aspects de la société intelligible ou questionne leur inintelligibilité. » Contrairement à l’anti-utopie ou la dystopie dont un Damasio a renouvelé la veine française, la contre-utopie, elle, aurait été déterminée et serait toujours en voie de façonnage par les événements violents de ces dernières années, se nourrissant de littérature des idées du déclin, mais aussi de sciences sociales et de pop culture. La contre-utopie certes « joue et déjoue les codes génériques science-fictionnels », mais elle ne se logerait pas dans cette niche de science-fiction selon le théoricien. Elle s’inscrirait plutôt dans le renouveau de la littérature contemporaine et dans une intervention nouvelle du politique. C’est dans ces pages des trois romans étudiés que l’on touche et réfléchit sur l’« identité malheureuse », voire un « pessimisme méthodologique ».

La contre-utopie, roman national des réacs ? Si Michel Houellebecq parle de soumission française à l’islam politique dans un futur anticipé ou craint, il faut peut-être voir en lui, au contraire, l’espérance toujours vitale d’une émancipation et d’une prophétie qui ne se réalise pas, se demande Éric Essono Tsimi. L’essai décrit cet esprit de « pessimisme artiste » et cette idée puissante de décadence (anti-postmoderne) qui a, désormais, « acquis une dimension intellectuelle, comme idée politique et comme inspiration artistique » bien au-delà des cercles étriqués de la xénophobie et de la rédaction de Valeurs actuelles.

La filiation de la contre-utopie serait la fable, qui n’est pas à confondre avec la satire : « Dans la satire on faisait du lecteur un sceptique, en instillant le doute comme critère de rationalité, en pointant l’absurde et le ridicule (cet absurde consistait en l’intégration dans les dispositifs narratifs d’éléments surnaturels ou en contradiction avec les lois de la nature) ; dans la fable, aujourd’hui, on fait plutôt du lecteur un anxieux, en le confortant dans ses peurs et sa méfiance vis-à-vis du système. » Restent des univers contaminés par le déclinisme, où la peur avance par métastases et dont l’histoire véritable est portée par une imagination spéculative. Dans cet essai, petit mécano théorique ambitieux, un peu vaniteux mais le plus souvent stimulant, vif et tranchant, une question fait jour et à laquelle il n’y a pour l’instant aucune réponse : « une littérature aussi imprégnée de dégoût du monde et de ses habitants ou de désespoir/désespérance peut-elle susciter autre chose que de désespérer de la littérature ? »

Vous autres, civilisations, savez maintenant que vous êtes mortelles. De la contre-utopie, Éric Essono Tsimi, Classiques Garnier, 206 p., 25 €. (Indisponible sur Amazon). Paru janvier 2021.

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