Influences : n.f.
  1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
  2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
  3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

Les Influences

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Un autre Uber est-il possible ?

Publié le 8 mai 2021 par


L’idée : Deliveroo, Uber, Amazon… Explorer avec Ubérisation piège à cons ! (Robert Laffont), la puissance et les impasses sociales de ce nouveau capitalisme des plateformes.

Après avoir lu ce petit livre d’enquête, on tétanisera, un instant, son doigt qui s’apprêtait à effleurer l’appli de toutes les aliénations nouvelles : Uber, Deliveroo, Amazon… Enfin, une poignée de secondes seulement. Tant est puissante la vague et sont consentants les usagers. L’ubérisation se base sur une économie de la flemme, la nôtre, qui préfère ne pas se poser de question et jouir d’un service à domicile rendu aussitôt que commandé, explique le journaliste au service Société de Libération. Signe des temps, Gurvan Kristanadjaja suit depuis deux ans ce monde si particulier, invisible et pourtant bien à l’œuvre, déstabilisant le modèle salarial. Son ouvrage peut être lu comme le complément documentaire d’Une colère française, l’excellent essai de l’expert social Denis Maillard sur les nouvelles classes invisibles de ce qu’il appelle le back-office. On connaît mieux les métiers des soins, de la maintenance, de la sécurité que les nouveaux tâcherons de l’économie numérique des services. Reprenant ses reportages et ses notes, malaxant données et croquis d’immersion (pas très longtemps, car le boulot est vraiment dur), le journaliste rend, lui, plus compacte la vision de la société de l’ubérisation. Il indique comment le modèle économique et social n’est pas tenable. Il le compare à l’esclave des temps anciens, sauf que ces services se sont démocratisés et que les petites maîtresses et petits maîtres sont les classes moyennes et populaires, provenant des hyper-centres comme des banlieues dites sensibles. Tant que le décide l’algorithme qui juge de la rentabilité ou non d’une course. Comme le modèle est fondé sur les performances d’une cascade de sous-traitants et de collaborateurs auto-entrepreneurs mise sous pression constante et de plus en plus mal payée, petit à petit, ce sont les migrants et les sans-papiers, invisibles des invisibles, qui ont pris le relai des livreurs étudiants et des non-qualifiés. Une situation qui développe tout un trafic de passe-droits numériques et enfonce toujours plus ces intermédiaires ubérisés dans un statut précarisé, vulnérable, pouvant disparaître dans la nano-seconde d’un jugement algorithmique. Plus qu’invisibles, des fantômes.

Ce qu’enseigne Gurvan Kristanadjaja, dans son précis de l’ubérisation, c’est que nous sommes à la préhistoire de ce capitalisme des plateformes, et que les politiques n’ont pas encore inventé le feu régulateur.

Chapitres réussis de l’enquête : Uber a fait rêver le 93 et les élus, avant que des centaines de chauffeurs attirés par le mythe du self-made-man s’endettent personnellement et se surexploitent jusqu’à l’os. Les villes petites et moyennes, elles, sont épargnées par le phénomène Deliveroo car les opérateurs ne parviennent pas à avoir une densité suffisante de livreurs d’une part, et les restaurateurs n’arrivent pas toujours à suivre les commandes d’autre part. Dans les centres-villes, on maille le territoire à conquérir avec des ateliers et des points de rencontre qui commencent à poser de sérieux problèmes de proximité et de pollution. Des coopératives, des initiatives locales (sans oublier des plateformes elles mêmes comme Just East qui annonçait en janvier recourir au salariat avec 4 500 CDI cette année) expérimentent et cherchent à réformer, réguler l’imaginaire ultra-libéral du service instantané. Un autre Uber est-il possible ?

Des embryons de syndicats se sont créés dans les petites communautés aléatoires des livreurs et des chauffeurs. Ce qu’enseigne Gurvan Kristanadjaja, c’est que nous sommes à la préhistoire ce ce capitalisme de plateformes et de l’économie dite de partage, et que les politiques n’ont pas encore inventé le feu régulateur. Pour l’instant ni la droite ni la gauche n’ont véritablement théorisé, et encore moins tranché sur une législation protectrice. Les pouvoirs publics, eux, hésitent à ordonner des contrôles massifs de l’Urssaf, avec un rappel de cotisations sociales. C’est que malgré toute son imperfection, l’économie dite du partage constitue un gisement employant plus de 200 000 tâcherons relevant de ce système en France. Pour compliquer le jeu, la société elle-même est clivée entre les pro-salariat et ceux qui plébiscitent un statut de travailleur indépendant. La pandémie a été le triomphe des plateformes, et les tâcherons ont peut être pris conscience de leur importance lors des confinements, mais la réforme nécessaire attendra plus longtemps d’être livrée qu’une pizza margherita.

L’implantation française d’Uber fêtera ses 10 ans en décembre prochain.

Ubérisation piège à cons !, Gurvan Kristanadjaja, Robert Laffont, 248 p., 18,50 €. Paru 29 avril 2021.

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