Influences : n.f.
1. Emprunté du latin médiéval influentia, « action attribuée aux astres sur la destinée des hommes ».
2. Action qui s'exerce entre des personnes ou des substances.
3. Autorité, crédit, ascendant, en parlant des personnes

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La Bastille plutôt que le Parc des Princes « par peur d’un putsch à la Allende »

Publié le 12 mai 2021 par

#10 mai (3). 10 mai 1981 : François Mitterrand à l’Élysée, la Gauche espère. Qu’en reste-t-il 40 ans plus tard ? Tout le mois, Les Influences interrogent acteurs du moment et observateurs de toutes générations. Aujourd’hui : Les coulisses de la grande soirée du 10 mai à la Bastille, et la fête qui est bien finie.


par Emmanuel Lemieux et Olivier Roller

Il est 18h25 rue de Solférino, au siège du Parti socialiste. La scène qui se déroule dans le bureau de directeur de campagne, Paul Quilès, marque le début d’une mythologie. Il vient enfin de joindre François Mitterrand replié dans sa circonscription de Château-Chinon, et l’informe des derniers sondages transmis par Jérôme Jaffré.

« Monsieur, vous ne pouvez plus perdre, Jérôme Jaffré a été catégorique, assure de nouveau Paul Quilès, 39 ans, polytechnicien et ancien ingénieur de Shell.
Nous verrons, nous verrons, lui répond avec prudence le presque nouveau président de la République.
Vous faites ce que vous voulez, monsieur, mais moi, j’ai une fête à préparer…, s’enhardit Paul Quilès.
Vous êtes sur ? Bon, bon, dit évasivement le Président, et réenclenchant la mécanique politique : Lionel Jospin est-il à vos côtés ? Pouvez-vous me le passer ? »

Pas le temps de se réjouir. Il faut déjà penser au coup d’après : la fête. Celle du « Peuple de gauche ». L’opération n’est préparée que depuis trois jours. Le choix de la place de la Bastille est né d’une frustration : Paul Quilès avait envisagé une apothéose pour le second tour : François Mitterrand au Parc des Princes. Il avait tout préparé. Un mégashow politique et populaire. Hélas, dans l’avion qui conduit le candidat à son meeting de Marseille, deux de ses proches, Danielle Mitterrand et surtout Régis Debray, font valoir au leader socialiste leur crainte d’un attentat. Le « syndrome Pinochet » s’est emparé depuis 1973 de l’imaginaire de gauche : et si, à l’instar d’Allende destitué, un attentat à la grenade ou une agression de nervis d’extrême droite survenait en ces lieux ? Trop risqué. François Mitterrand fait comprendre à son directeur de campagne « assez mécontent » qu’il ne se prêtera pas à ce show. « Mais vous pourrez toujours fêter ma victoire », suggère habilement le candidat pour botter en touche.

Paul Quilès et son adjointe, Béatrice Marre, pensent d’abord à la place de la République, mais cela semble compliqué. « De la République à la Bastille, il n’y a qu’un pas » s’amusait-il devant nous, trente ans plus tard. La fête est organisée dans le plus grand secret. « Même Jospin, secrétaire général par intérim, n’en a pas été informé » précise l’organisateur. Claude Villers vient en renfort pour préparer l’événement. C’est une grande voix de France Inter et l’actuel président du « Tribunal des flagrants délires », émission superstar pastichant une cour de justice avec un procureur délirant, Pierre Desproges, et un avocat surréaliste, Luis Rego. Ne pas traîner maintenant. Presque 18 h 45. Il faut alerter la préfecture de Paris, boulonner le dispositif et prévenir les artistes. Surtout, faire en sorte que le bain de foule ne s’achève pas en piétinements. Ne pas mettre trop de policiers en tenue : cela pourrait exciter l’extrême gauche. Le premier acte de l’ère socialiste doit être impeccable.

Ce soir-là, tout était excessif, c’était le bonheur absolu.

Il est un peu plus de 21 heures. Les rocardiens et les communistes veulent prononcer quelques mots sur le podium de la Bastille. Au même moment, furieux, Paul Quilès raccroche le téléphone de sa permanence du 13e arrondissement, où le futur conseiller de Paris était venu fêter l’événement avec ses amis et sa famille. Il doit maintenant foncer dans le 11e, vers la place qui noircit à vue d’œil, et négocier au plus vite dans les coulisses. Les services d’ordre sont débordés par les amis de Michel Rocard. Paul Quilès doit céder à la pression amicale des politiques du PS et de ses alliés. Ils défilent un par un sur le podium et y vont de leurs compliments, sous l’œil ironique de Claude Villers, le Monsieur Loyal de la soirée. Michel Rocard fait applaudir Paul Quilès, maître d’œuvre de la fête. « C’est ce qui m’a le plus sidéré », nous racontait-il en 2011. Secrétaire national en charge des fédérations, il a été, depuis le congrès d’Épinay, un des sicaires efficaces qui ont tué dans l’œuf les ambitions rocardiennes pour dégager la voie mitterrandienne. C’est lui en personne qui a réceptionné la lettre dans laquelle Rocard annonçait qu’il jetait l’éponge et renonçait à la présidentielle. Le gag continue lorsque le lieutenant de Georges Marchais, Pierre Juquin, fait lui aussi applaudir à tout rompre les organisateurs de la Bastille. Plus tard, Paul Quilès apprendra que, ce 10 mai, Juquin a exercé le « vote révolutionnaire » des cadres du PCF, c’est-à-dire qu’il n’a pas voté pour le leader socialiste au second tour.

Claude Villers, entre deux chansons, fait une annonce : trois jeunes filles ont perdu leur mère dans la foule compacte et l’attendent au pied du podium. Elles ont entre 12 et 20 ans, la génération Mitterrand. Paul Quilès finit par réaliser qu’il s’agit de ses propres filles. « Ce soir là, tout était excessif, c’était du bonheur absolu » se souvient-il encore. Un orage éclata qui dispersa la foule joyeuse. Très tard dans la nuit, François Mitterrand s’est rendu, dans une cohue indescriptible, au siège du parti pour saluer l’équipe de campagne. Paul Quilès, le voyant entouré d’un aréopage, ressent comme un coup au plexus : « Ce n’est plus le même, il ne s’appartient plus. »

Quarante ans plus tard, Paul Quilès, 79 ans, député surnommé en son temps « Robespaul », ancien ministre de la Défense, puis des Postes, du Logement, des Transports et de l’Intérieur, a lâché son dernier mandat, celui de maire de Cordes-sur-Ciel en 2020. Il constate que le 10 mai n’est plus vraiment à la fête chez les socialistes. Sur son blog, il entretient comme il le peut la flamme mitterrandiste, et s’offusque de ces nouveaux dirigeants qui dissolvent le parti dans l’éther. Il a produit un communiqué un peu pompeux et vain à la veille de la date : « Je regrette la faiblesse des initiatives de l’actuelle direction du Parti Socialiste pour marquer l’événement, indépendamment des manifestations organisées par les fédérations. Je constate également que le courrier adressé au Premier secrétaire et dont je suis co-signataire, avec huit autres anciens ministres, n’a toujours  pas reçu de réponse. » En l’occurrence, la réponse d’Olivier Faure à « la campagne de calomnies visant, en négation des faits, à dénoncer une responsabilité de François Mitterrand dans le génocide des Tutsis rwandais ». Dans son collimateur, le rapport Duclert commenté par Raphaël Glucksmann, «  le chef de file de la liste soutenue aux Européennes par le Parti socialiste » qui a mis en cause François Mitterrand. Le secrétaire général de ce qu’il reste de PS est ainsi pris à partie : « Nous comptons cette fois sur votre détermination pour condamner ces propos et faire preuve, à l’égard de celui qui fut le fondateur du parti que vous dirigez aujourd’hui, d’une naturelle et légitime solidarité. » Le Luna Park politique des années 1980 semble bien fini.

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